« Je suis actionnaire… »

  

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   « Il n’y a pas de liberté sans limites »

   Ce samedi, après deux ans et demi de travaux, le Musée du Cinéma rouvre ses portes dans l’enceinte du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, sous le nom de Cinematek.

   À cette occasion, Gabrielle Claes, la conservatrice des lieux, était, hier, l’invitée de la rédaction. Elle n’est pas venue seule pour commenter l’actualité du jour : Marion Hänsel, Joachim Lafosse, Luc Dardenne, Luckas Vandertaelen et Alain Berliner l’accompagnaient. Soit la fine fleur du 7e art belge.

  

   En tête de page, encore et toujours, les turbulences autour de Fortis et Dexia.

   « Je me pose des questions sur cette attention aux actionnaires qui se plaignent d’avoir été dépossédés, attaque Gabrielle Claes. Oui, on les a dépossédés d’une certaine façon mais la Bourse, on sait que “ça va, ça vient”… Je me souviens de grands titres – qui ne me touchaient pas plus que la crise actuelle en matière bancaire – qui annonçaient que les cours de la Bourse avaient battu tous les records… Bientôt, on va attaquer la Loterie Nationale parce qu’on n’a pas gagné le gros lot. Il faut accepter ce côté aléatoire. Maintenant, je suppose que si BNP-Paribas a accepté de revoir les modalités, ce n’est pas que pour la beauté du geste : j’imagine qu’on pouvait faire mieux et qu’on est peut-être en train de le faire maintenant. Donc, tant mieux. »

   Luckas Vandertaelen nuance le propos. « Je n’ai pas honte de dire que je suis actionnaire de Fortis, lâche-t-il. Quand j’ai voulu placer mon argent il y a longtemps, on m’a conseillé de prendre des actions, pas très sexy, certes, chez Fortis. L’image de l’actionnaire est parfois complètement déformée. Il y a une économie de marché, mais il y a moyen que la Bourse joue un autre rôle que celui d’un casino. On confond aussi les banquiers, qui ont fait des choses scandaleuses, et plusieurs milliers de personnes en Belgique qui ont placé leur argent. Ces gens-là ont été trahis. Il y a 18 mois, j’ai encore reçu une lettre de Fortis m’invitant à souscrire à quelques actions auxquelles j’avais droit en tant qu’actionnaire pour 15 euros par action ! Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui l’ont fait. J’ose dire qu’il y a beaucoup d’honnêtes gens en Belgique, des indépendants comme je l’ai été pendant 15 ans, et je trouve qu’il y a eu beaucoup de mensonges et de lâcheté à leur encontre. »

   Joachim Lafosse pose le problème de manière plus philosophique. « L’argent n’a pas pour fonction de faire de l’argent : c’est le travail qui amène l’argent. Et le sens de l’argent, c’est valoriser le travail, par exemple », soutient-il. Et d’oser une comparaison entre son activité de réalisateur et celle de banquier : « Le metteur en scène tient au courant ses acteurs, son équipe, de ce qu’il fait et du jeu auquel il joue. Il tient aussi le public au courant du jeu. Il dit combien de temps le film va durer. Dans cette histoire, j’ai l’impression que des gens ont mis en scène des choses et qu’ils n’ont pas mis au courant les gens avec qui ils tournaient de ce dans quoi ils étaient en train de jouer. »

   « En même temps, enchaîne-t-il, je vois des films aujourd’hui où la publicité dit : “Pour les vacances, envoyez-vous un patron”… Il y a une espèce de poujadisme. Mais bon, il y a des ouvriers qui ont cotisé et qui ont eu des actions en Bourse, ils croyaient en ce système-là… »

   Pour le jeune cinéaste, il conviendrait de s’emparer sans délais de ce que l’on vit, des pertes que les uns et les autres ont subies, pour se questionner sur les valeurs qu’on a données aux choses. « Que ce soit au niveau du climat, de l’économie ou de l’éducation, la question des limites se pose, étaye-t-il. Et se poser la question des limites, ce n’est pas dire qu’on va cesser d’être dans la liberté. Il n’y a pas de liberté sans limites. »

   Luc Dardenne opine : les actionnaires de Fortis qui ont investi en toute bonne foi espéraient en retirer quelque chose – « et pas énormément d’argent, souvent », précise-t-il – mais ils n’ont pas été tenus au courant de la manière dont ça fonctionnait.

   Le co-réalisateur de Rosetta va plus loin dans l’analyse. « On sait très bien que l’actionnariat a pris une place énorme dans les entreprises, explique-t-il. Les dirigeants d’entreprises travaillent en fonction de ce que les actionnaires, particulièrement les fonds de pension, peuvent récolter comme dividendes. Si on n’arrive pas à 15 %, on sait très bien que le dirigeant va avoir des difficultés. Auparavant, on pouvait diriger une entreprise autrement, sans verser dans le paternalisme ; le personnel était aussi une donnée importante et pas une simple variable pour arriver à l’objectif. »

   Pour en revenir à la débâcle de Fortis, et au plan de sauvetage du gouvernement, critiqué par une partie des actionnaires, Luc Dardenne se dit content que l’État belge ait décidé de privilégier d’abord le personnel. « Cette fameuse nuit blanche a quand même permis de dire que si on sauve Fortis, c’est aussi par rapport à ces milliers de gens qui y travaillent », commente-t-il.

   « Ce qui m’a choqué touche un peu à votre métier, embraye Luckas Vandertaelen. C’est le manque d’informations qu’a eues la presse – ou qu’elle a cherché à avoir – lors de l’achat de ABN. J’ai rencontré des journalistes économiques qui me disaient déjà il y a quinze mois que Fortis n’avait pas les moyens d’acheter ABN… Je trouve que la presse n’a pas fait son travail alors qu’on savait qu’il y avait des choses qui ne pouvaient pas tenir. Par ailleurs, Lippens a été épargné par la presse ! »

   Pour Luc Dardenne, la responsabilité de Fortis est écrasante vis-à-vis de ses actionnaires, mais aussi du pays. De fait, il s’agit d’un pilier du système belge, fondé en 1815. « Ils se sont permis d’aller loin sans rendre des comptes », lâche-t-il.

   « Et aujourd’hui, on imagine que Fortis va disparaître », d’enchaîner Luckas Vandertaelen…

   Joachim Lafosse insiste sur le fait que la vigilance, le sens critique, cela demande un effort énorme. « Je crois que c’est sur cet effort à fournir qu’on doit travailler », précise-t-il.

   Avance-t-on dans ce sens ? Pas vraiment, à son estime. « J’ai l’impression qu’au-delà des mesures prises pour sauver ces banques, ceux qui s’occupent du dossier n’ont pas l’air de vouloir changer fondamentalement les choses, d’anticiper les problèmes futurs », conclut-il.

FABIENNE BRADFER, WILLIAM BOURTON, NICOLAS CROUSSE, PHILIPPE MANCHE

LE PORTFOLIO : CINEMATEK

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