La vie normalede Gad

Gad Elmaleh, la mégastar du rire, n’aime pas donner son avis. Pourtant, quand il le donne, comme au « Soir », cela vaut le détour.

Il n’est plus un humoriste comme les autres, mais un véritable phénomène de société. Ses deux derniers spectacles, L’autre, c’est moi, et Papa est en haut, ont rempli douze Forest-National. C’est complet en mai (14 au 17) ? Hop, deux nouvelles dates en novembre (19 et 20). Seuls Jean-Jacques Goldman et Mylène Farmer ont fait aussi bien que l’héritier français de Jerry Seinfeld. « Sérieux ? », demande-t-il. Sa surprise n’est pas feinte. « C’est incroyable. Je ne peux que dire merci au public belge. Mais ce sont des choses qui se sont construites. Ça fait quinze ans que je fais des tournées. Mais vous ne m’entendrez jamais faire ce genre de dédicaces du genre “le public belge est le meilleur public”. Cela m’énerve, ces artistes qui disent ça partout. En plus, ce n’est même pas un compliment, quand on y réfléchit… »

Le ton est donné : Gad Elmaleh n’a pas appelé pour rien le spectacle qui l’a propulsé sur le devant de la scène La vie normale. La vie normale ? C’est la sienne. « J’ai entendu une actrice dire en interview : “J’adore aller au supermarché.” Mais, si t’es normal, ça te saoule d’aller au supermarché ! C’est pas un hobby. J’y vais parfois mais si je peux éviter, j’évite. J’ai jamais pété les plombs. Parfois, t’es tenté de le faire mais c’est tes valeurs, tes attaches qui te retiennent. » L’autre, c’est moi ? Eh bien, oui, il n’y a pas deux Gad Elmaleh – la star et l’homme comme on dit souvent – mais un seul. Et c’est celui-là qui, profitant de son passage à Bruxelles pour présenter son premier film comme réalisateur, Coco (le personnage de La vie normale qui veut tous nous « éclater » ; sortie le 18 mars), est venu faire une longue apparition-événement à la rédaction du Soir. Grosse foule, plus encore que pour Poelvoorde ou Jamel : « Je te jure que c’est plus intimidant de voir quelques dizaines de personnes sans la lumière, proches de soi, que d’être devant 8.000 personnes à Forest où tu ne les vois pas. Mais tu les

entends ! »

Disponible, fin, charmant, charmeur, ce comique qui prend généralement bien soin de ne pas se prononcer dans les médias sur les problèmes de son temps, a fait une entorse pour nous. « Parce qu’ici, on a le temps de parler, pas comme en télé ou en radio. »

C’est que Gad n’a pas le tempérament d’un artiste engagé politiquement, décernant bons et mauvais points à Sarkozy ou Royal. On lui rappelle ce mot de Desproges : « Je suis un artiste dégagé. » Il répond aimer la formule : « Je suis un artiste engagé dans l’humain et le quotidien, oui. J’ai beaucoup de mal avec les artistes qui se lancent dans des choses sans les connaître. Nous sommes dans un espace médiatique où il n’y a plus de place au “je ne sais pas” et à l’interrogation ; quand Obama dit “J’ai foiré”, ça l’humanise. Il aurait pu faire un énorme discours en disant le contraire. Dès qu’un artiste est connu, on veut le brancher sur tout et on croit qu’il a la compétence. Parfois, on me pose des questions, et je me dis : « Qu’est-ce qui me donne la légitimité de dire qu’il faut donner le droit aux gens de chasser tel oiseau dans telle région ? » Je ne sais pas de quoi on parle. C’est comme les vannes sur Sarko, c’est trop facile : on peut construire une blague en deux secondes. L’autre sujet que j’évite, c’est le sexe, je sais pas pourquoi. Sans doute parce que je n’y connais rien (rires). Ce qui m’intéresse, c’est l’humain, les petits détails de la vie quotidienne, comment mettre au

microscope les petits travers pour en faire ensuite des gros plans. »

Gad cache bien son jeu. Même si son répertoire n’a rien à voir avec l’actualité, il est très au courant des soubresauts du monde. Mais il sait ne pas tomber dans le piège. Son discours refuse tous les systématismes, toutes les généralisations, tous les communautarismes. « Je n’aime pas le cliché, je n’aime pas les blagues belges, les blagues sur les blondes… Oui, si tu veux me faire une vanne sur les Belges, fais-moi une vraie vanne qui les caractérise et que je n’ai pas entendue. Ne me dis pas “une fois”, ne me parle pas de frites… »

Quand il s’indigne du négationnisme, ce n’est pas le Juif qui parle. Quand il s’inquiète du conflit au Proche-Orient – « J’aime bien qu’on dise “Proche-Orient”, c’est plus juste et c’est très important parce qu’on remet en perspective et on souligne la complexité du conflit » –, ce n’est encore ni le Juif ni le Marocain qui parle.

Sur la réintégration par le pape des quatre prêtres intégristes dont Williamson, qui a tenu des propos révisionnistes, il dit : « Je ne peux qu’être scandalisé, révolté. Plutôt que de parler et de faire de longs discours, je préfère utiliser mon métier, mes spectacles, les films. Je vais jouer le rôle du père d’un enfant juif dans un film sur la rafle du Vel’ d’Hiv’: c’est du travail de mémoire, c’est ma façon de dénoncer des choses. »

Difficile de parler de la négation de la Shoah avec un humoriste sans évoquer Dieudonné : « Franchement, je crois qu’on peut rire de tout. Tout dépend de ce que dit ta vanne. Mais Dieudonné, il est passé dans une autre galaxie. Ça m’embête d’en parler parce que ça lui donne presque une tribune mais il faut le dire. Le Pen, Faurisson : il a pété un câble, il est dans la surenchère permanente. Quel sera le stade suivant ? Dieudonné n’est pas quelqu’un qui a une très grande connaissance ni du conflit israélo-arabe, ni de l’histoire, ni des religions. »

Lui, par contre, le Proche-Orient, il connaît : « Je me tiens au courant tous les jours du conflit israélo-arabe. Je ne vais pas vous éclairer : je ne suis pas un gamin de 18 ans dans un tank israélien ni un môme palestinien dans les rues de Gaza. C’est l’échec du dialogue. Profitons de ce luxe confortable qu’on a en Europe pour recréer le dialogue dans lequel je crois profondément. La guerre entre les communautés, à un moment donné, ça devient n’importe quoi. On exporte le conflit : en France, on brûle même des drapeaux. C’est quoi ce délire d’attaquer un lieu de culte religieux quel qu’il soit ? Tu prends le gars qui a fait ça, il ne sait même pas lui-même pourquoi il l’a fait. J’ai été là-bas : j’ai vu ce que les humoristes palestiniens et israéliens balancent sur la guerre. On n’oserait pas le faire ici. »

Et parce que, lui, Gad, le Juif, a conscience qu’avec son copain Jamel, l’Arabe, qui lui avait vanté sa venue au Soir, ils sont des personnalités que les jeunes entendent, il a un rêve. « Avec Jamel, on veut faire un jour quelque chose ensemble, un projet artistique qui essayerait d’insuffler une énergie de paix et de dialogue. On a un très joli projet à deux, complètement citoyen. » Alors, il l’a juré, la prochaine fois qu’il viendra, ce sera avec Jamel !

Spielberg l’a enrôlé sur Tintin

L’info était connue depuis quelques jours déjà mais Gad Elmaleh nous a donné quelques précisions vendredi : l’humoriste sera bel et bien, aux côtés de Jamie Bell ou Daniel Craig, le seul acteur français de la distribution du Mystery of the Unicorn, premier volet de l’adaptation des aventures de Tintin au cinéma tourné par Steven Spielberg. Il s’agit, pour rappel, d’un film en motion capture, donc pour lequel Gad Elmaleh « prête » en quelque sorte sa voix et son physique à un personnage.

« Quel personnage ? La meilleure vanne qu’on m’ait faite sur le sujet quand j’ai dit que j’allais jouer dans Tintin, c’est quelqu’un qui m’a lancé : “Et qui va faire Milou ?” En fait, ce sera un tout petit rôle, un personnage créé spécialement pour l’occasion par Spielberg. Le tournage commence dans quelques jours à LA. Pour obtenir ce rôle, j’ai fait ce que je ne fais plus en France : passer un casting. J’ai réalisé des essais devant Spielberg, beaucoup improvisé, imité des accents. Je crois que c’est ce qui lui a plu ! »

MANCHE,PHILIPPE,LAUWENS,JEAN-FRANCOIS
LE PORTFOLIO : Gad Elmaleh
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