Cambodge Ce mardi s’ouvre le premier procès d’un responsable du génocide Douch, au nom des Khmers rouges

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Trente ans après la chute du régime des Khmers rouges, un premier procès, enfin : celui de Douch, chef du S-21.

PORTRAIT
La classe est vide, à part un lit de métal sans matelas posé sur le carrelage en damier jaune et blanc. Au mur, la photo d’un corps supplicié, dégoulinant de sang, posé sur ce même lit. Il y a presque 34 ans, le régime fou des Khmers rouges, arrivés au pouvoir le 17 avril 1975, transformait le lycée Tuol Sleng, situé dans un quartier résidentiel de la capitale cambodgienne Pnom Penh, en centre de détention et de torture appelé S-21. Près de 15.000 personnes ont transité par cette prison, dirigée par Kaing Guek Eav dit Douch, avant d’être massacrées au camp d’extermination de Choeung Ek. Seuls quatre détenus passés par S-21 auraient eu la vie sauve.


Depuis, le lycée a été transformé, sans mise en scène particulière, en musée du génocide. Les portraits des prisonniers, photographiés systématiquement par leurs tortionnaires, sont alignés, obsédants, dans plusieurs classes. Hommes, femmes, enfants. A travers les exécutions en série, les travaux forcés, le manque de nourriture et de soins, plus de deux millions de Cambodgiens sont morts entre 1975 et 1979.
Plus de trois décennies après le début de cette folie meurtrière va donc démarrer le premier procès d’un responsable khmer rouge, Douch, 66 ans. Cet homme au visage creusé a reconnu être responsable de l’assassinat politique de 12.380 personnes au moins en l’espace de trois ans et trois mois.
Qu’est ce qui a pu pousser un homme jeune – il avait 33 ans lorsqu’il commença à diriger ce centre de torture – à devenir un des pires bourreaux ? Né le 17 novembre 1942, il était l’aîné de cinq enfants – et le seul fils – d’un couple de pauvres paysans d’origine chinoise installés dans le district de Soeung, sur la rive est du lac Tonle Sap. A 9 ans, il entre à l’école publique : c’est un bon élève respectant ses enseignants pour qui il éprouvait un mélange de crainte et de fascination.
Il bénéficie d’une bourse qui lui permet de poursuivre ses études secondaires à Siem Reap puis à Phnom Penh où il passe son bac en 1964, à 22 ans. Pendant ses études, il est hébergé par les bonzes du temple Wat Ounalom, proche du palais royal.
C’est là que, tout en gravissant les échelons de la société cambodgienne, ce fils d’humbles paysans découvre le militantisme procommuniste.
En 1965, le voilà professeur de mathématique, envoyé en province mais, des 1967, il rejoint les Khmers rouges « pour libérer son peuple et non pour commettre des crimes ».
Et pourtant, le 15 août 1975, quatre mois après la prise de pouvoir par les Khmers rouges, est créé le centre S-21 dans le lycée de Tuol Sleng à Phnom Penh.
Douch est d’abord le numéro deux de ce centre d’interrogatoire et détention avant d’en devenir, très vite, le numéro un. Sa mission : « Mettre en œuvre la politique du parti vis-à-vis de l’ennemi », c’est-à-dire « écraser impérativement » les détenus. Selon les juges d’instruction, « écraser » signifiait « tuer ».
Les Khmers rouges étaient très méticuleux : les archives du centre S-21 racontent dans le détail les différentes tortures, violences et les traitements dégradants subis par les prisonniers. Douch est devenu « un instrument faisant partie intégrante de la structure politico-militaire du Parti au niveau central ». La seule excuse qu’il se reconnaît : « Prendre la fuite aurait signifié la mort pour lui et pour sa famille ».
A la chute des Khmers rouges en 1979, il continue à appartenir au mouvement et redevient notamment enseignant dans un camp de réfugiés à la frontière thaïlandaise. Après l’assassinat de son épouse en 1995, Douch est attiré par le christianisme. C’est le pasteur évangélique LaPel, un Américano-Cambodgien qui baptise celui qui devient un converti passionné mais très conscient de la lourdeur des « pêchés commis contre son peuple ».
L’ex-tortionnaire est arrêté en 1999 : « J’ai fait des choses pas belles dans ma vie, admet-il alors. Le moment est venu de rendre compte de mes actes ».
Les psychologues décrivent « un homme méticuleux, consciencieux, attentif à être bien considéré par ses supérieurs, très intelligent et ne souffrant d’aucune pathologie mentale ».
Il aura finalement passé dix ans en prison avant de passer en jugement. Il a déjà demandé pardon à ses victimes. VÉRONIQUE KIESEL

REPÈRES

Du génocide au procès international des Khmers rouges, près de 40 ans se sont écoulés. Etapes.

Génocide. Le mouvement révolutionnaire des Khmers rouges s’est emparé du pouvoir le 17 avril 1975. Le nouveau régime, dirigé par Pol Pot, a aussitôt aboli la religion, les écoles, la monnaie et a vidé les villes au profit de fermes collectives dans les campagnes. Quelque 2 millions de Cambodgiens – environ un quart de la population – sont morts d’épuisement, de famine, de maladie ou à la suite de tortures et d’exécutions ordonnées dans le cadre de vastes purges.

Guérilla. Les Khmers rouges ont été chassés du pouvoir le 7 janvier 1979 par les forces de Hanoï alliées à d’anciens membres du mouvement ayant fait défection au Vietnam, tel Hun Sen, l’actuel Premier ministre. Le gouvernement a continué de combattre les Khmers rouges, redevenus rebelles, avec le soutien militaire de Pékin et l’assentiment des Etats-Unis. Le mouvement s’est effondré au milieu des années 1990.

Tribunal. En 1997, le gouvernement cambodgien a demandé l’aide de l’ONU pour traduire en justice d’anciens hauts responsables Khmers rouges. Un accord a été signé en 2003 en vue de la mise en place d’un tribunal cambodgien à participation internationale. Ce tribunal, établi en 2006 à Phnom Penh, est une juridiction hybride utilisant trois langues de travail (khmer, anglais, français) et tenue de respecter des procédures complexes incluant des normes internationales.

Accusés. Les principaux responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, commis uniquement pendant les quatre ans de pouvoir des Khmers rouges. Outre « Douch », 4 dignitaires encore en vie seront jugés à des dates ultérieures : le « Frère nº 2 » Nuon Chea (82 ans), idéologue et ex-bras droit de Pol Pot ; l’ex-ministre des Affaires étrangères Ieng Sary (83 ans) et son épouse Ieng Thirit (76 ans), ainsi que l’ex-chef d’Etat Khieu Samphan (77 ans). (afp)

AFP
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