« Comment en est-on arrivé là ? »

Le visiteur du Soir Agnès Varda

Le fait que des sociétés qui font d’énormes bénéfices puissent licencier
les mal payés provoque chez la réalisatrice « une irritation basique ».

 Mercredi matin, quelques heures avant de présenter en avant-première des Plages d’Agnès, sa dernière réalisation (lire ci-dessous), au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, la cinéaste Agnès Varda a fait halte à la rédaction du Soir, où nous l’avons invitée à présider la réunion de rédaction.

Le fil rouge de ce tour d’horizon de l’actualité du jour fut sans conteste la crise économique et le lot de drames sociaux qu’elle charrie. « Comment en est-on arrivé là ?, s’interroge à haute voix notre invitée. En trois mois, tout s’est effondré en même temps… Cela reste encore mystérieux pour moi. Prenez l’affaire Kierviel (Jérôme Kierviel : jeune trader accusé d’avoir fait perdre près de 5 milliards d’euros à la Société Générale, NDLR) ou l’affaire Madoff (Bernard Madoff : ex-patron du Nasdaq arrêté pour une fraude de 50 milliards de dollars). Comment ont-ils réussi à faire ce qu’ils ont fait ? Comment n’a-t-on rien su durant toutes ces années ? »

Cette crise qui fut d’abord financière gangrène désormais l’économie réelle, plus personne ne l’ignore. Depuis des semaines, plans de restructurations et plans de relance se disputent les gros titres. « Le fait que des sociétés qui font d’énormes bénéfices puissent licencier les mal payés provoque chez moi une irritation basique, confie Agnès Varda. Je mesure bien que la modernité fait que l’on a besoin de moins de personnel, mais cette grossièreté envers les travailleurs… C’est révoltant. »

Mardi, à Washington, Barack Obama, applaudi unanimement par un Congrès au grand complet, a tenté pendant près d’une heure de redonner confiance à l’Amérique, ébranlée par la récession. « Son discours peut paraître grandiloquent à certains, mais il a un tel chantier devant lui, il a tellement de choses à reconstruire, commente la réalisatrice. Les gens ont besoin qu’on leur parle de façon dynamique… Barack Obama a fait naître un véritable espoir. Maintenant, je suis consciente qu’à une époque, Castro a également fait naître beaucoup d’espoirs chez certains… »

Aux USA, ce qui a singulièrement frappé les imaginations ces six derniers mois, ce sont ces milliers de gens brutalement expulsés du logement qu’ils ne pouvaient plus rembourser, faute de revenus. « Ce qui est particulièrement inhumain, c’est que certaines personnes se retrouvent à la rue alors qu’elles avaient réussi à rembourser les deux tiers de leur maison, glisse Agnès Varda. Celles-là ont vraiment tout perdu. »

En 1985, dans Sans toit ni loi (avec Sandrine Bonnaire), la réalisatrice aborda la problématique de ceux que l’on ne nommait pas encore les SDF. La situation a-t-elle changé, en France, en vingt-cinq ans ? « J’ai le sentiment que les SDF sont devenus “un sujet”… mais un sujet parmi d’autres, répond notre invitée. On fait des choses pour eux, mais pas du tout assez. On lit des articles dans les journaux et dans les magazines avec beaucoup de photos de sans-abri, mais quelles actions ? À propos des magazines, on lit tout sur les pages de gauche, celles de droite étant occupées par des pubs pour des produits de beauté… Pourquoi ne taxe-t-on pas ces publicités et n’investit-on pas les sommes ainsi récoltées dans des projets sociaux ? »

« Je ne comprends pas bien cette idée de séparation »
LA BELGIQUE

Née en 1928, avenue de la Couronne, à Ixelles, Agnès Varda a des souvenirs de la Belgique liés aux plages de la mer du Nord, les plages de son enfance qu’on retrouve en première place dans son nouveau film, Les plages d’Agnès. Des souvenirs d’une Belgique archaïque. « J’ai connu l’allumeur de réverbères ! » glisse-t-elle. Des souvenirs d’une Belgique mythologique, pas très sociale, pas très réaliste, pas très politique : « J’ai été élevée dans l’admiration de la reine Astrid que ma mère adorait, la Lady Di des années 30. Je lui rends un petit hommage dans mon film. J’y montre des tas de photos et dis : “ La voici avec son mari le roi Baudouin.” Je sais, c’est Léopold. Je me suis trompée. Comment m’excuser auprès des Belges ? On va mettre un sous-titre correctif. »

Agnès Varda confirme : les problèmes communautaires, linguistiques, politiques belges ne l’intéressent pas. Ce qu’elle aime, comme l’atteste toute sa démarche d’artiste, ce sont les gens. « Je ne comprends pas très bien cette idée de séparation, d’identification de petits paquets. Moi, je suis née ici d’un père grec et d’une mère provençale. J’ai habité Paris et l’Amérique. Je n’ai pas de vraies racines dans un pays avec coutumes et langue. »

La Belgique, pour elle, est avant tout le pays des arts. Il lui est arrivé de faire Paris-Bruges pour une exposition Van Eyck. Elle est curieuse du futur musée Magritte et des artistes contemporains. « La peinture flamande du XIVe, XVe, XVIe siècle me transporte de joie et d’émotion. On peut aimer les livres mais voir les peintures dans les musées, c’est autre chose… J’ai un reproche à faire au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles : c’est tellement mal éclairé ! Or, il y a des trésors, une collection magnifique. Je ne comprends pas. Ne pas bien les montrer, ne pas les mettre en valeur, c’est dommage et bête. »

« Que Williamson finisse comme un Juif errant »
FLORILèGE

Nicolas Sarkozy. « Je n’aime pas sa politique mais il faut reconnaître qu’il fait des choses. Hélas, il y a toute cette “communication”. Cela irrite depuis le début. Et puis il pourrait un peu déléguer… »

Le conflit israélo-palestinien. « Ce conflit interminable est complexe, injuste, bête et cruel. Je ne veux plus rien lire là-dessus. J’ai fermé la porte. »

Mgr Williamson. « La levée de son excommunication est honteuse. Comment peut-on nier l’Holocauste ? C’est vraiment un sale type. Il a été prié de quitter l’Argentine ? Je lui souhaite d’être rejeté de tous les pays et qu’il finisse comme un Juif errant. »

Le tennis. « Je regarde les matchs de tennis à la télévision. J’adore les ralentis. Ces compétitions demandent technique, endurance et psychologie. Et quelle rage de vaincre, de gagner ! Eh oui, il y a le “gagner sportif” et le ”gagner fric”… »

Les chants racistes dans les stades. « On se demande comment on ose encore insulter les Noirs dans les stades, alors que la plupart des clubs ont tellement besoin d’eux… Les parents et les éducateurs ont souvent une part de responsabilité dans les actes de racisme. Les cours d’éducation civique devraient être obligatoires dans les écoles. On devrait expliquer aux jeunes : “Il y a telle religion qui dit ceci ; et puis il y a telle autre, qui dit cela”. Il faut éduquer civiquement les enfants : nous, on était dans l’ignorance totale de tout… Je me souviens que quand on a cousu les premières étoiles jaunes sur les vêtements, certains enfants non juifs ont demandé : “Est-ce que je peux en avoir une sur ma veste aussi ?” Vous vous rendez compte ?… »

La vente de la collection Bergé- Saint Laurent. « Pierre Bergé s’est engagé à renoncer au montant de cette vente (373,9 millions d’euros totalisés mercredi matin) et à le verser à la recherche contre le sida. Pendant que les enseignants chercheurs sont dans la rue pour obtenir des moyens… Pierre Bergé a donné une claque au gouvernement ! Cela dit, je ne peux m’empêcher de me demander comment on peut mettre 32 millions d’euros pour un Matisse qui, si cela se trouve, finira dans une cave au Japon ou dans un blockhaus au Qatar… » n

Allons nous balader dans « Les plages d’Agnès »
son film

Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvrait, on trouverait des plages. » Cette phrase d’Agnès Varda introduit à merveille son nouveau film, Les plages d’Agnès, qui sortira sur nos écrans le 11 mars.

Il s’agit d’un autoportrait malicieux et particulier, création magnifique d’une glaneuse en liberté qui fait le clown dans l’intime de sa vie où se mêlent le rire et l’émotion, l’art et le vent, des trapézistes voltigeurs et le fantôme de Buñuel, une sonate à deux cœurs et des parenthèses. Notamment.

Agnès Varda s’en remet à ses souvenirs mais le fait d’une manière formidablement joyeuse, mélancolique, ludique, pudique, poétique et attendrissante qu’on ne peut que dire « merci » pour ce film très vivant, subtilement imprévisible, d’une grâce rare. Car des plages d’Ostende au port de Sète, de Noirmoutier à Los Angeles, du quartier de La Pointe Courte à la rue Daguerre, Varda, qui recompose le kaléidoscope coloré de quatre-vingts ans de vie, nous renvoie chacun à notre propre paysage.

Oui, on est cueilli par ses flâneries, ses rêveries, ses gravités, sa sincérité, sa densité, sa profondeur. Et l’émotion jaillit quand elle évoque « le plus chéri des morts », l’amour de sa vie, Jacques Demy.

Artiste inclassable adorant les ricochets de la pensée, Agnès V. est facétieuse, burlesque et émouvante. Elle raconte et se raconte en inventant, en se réinventant. Tantôt à travers des extraits de ses films, d’images et de reportages. Tantôt à travers un jeu de miroirs. Ici, comme une mamie entourée de ses enfants et petits-enfants. Là, comme un clown en costume de patate.

Allez vous balader dans Les plages d’Agnès car c’est un film enchanteur qui aiguise en toute simplicité, avec légèreté tous les sens et notre intelligence. C’est tellement rare. C’est un délice.

Agnès Varda est née le 30 mai 1928 à Ixelles d’un père grec et d’une mère provençale. En 1940, elle quitte avec sa famille la Belgique bombardée. L’exode les mène jusqu’à Sète où elle passera son adolescence. Elle monte à Paris pour ses études et apprend la photographie. En 1949, elle rejoint le jeune Jean Vilar à Avignon, ville où elle rencontre Jacques Demy. En 1954, elle réalise « La pointe courte » qui apporte un souffle de liberté dans le cinéma français et annonce les audaces de la Nouvelle Vague. Parmi ses 33 longs et courts métrages, fictions ou documentaires, les plus connus sont « Cléo de 5 à 7 », « Le bonheur », « Daguerréotypes ». « Sans toit, ni loi » (Lion d’or à Venise en 1984), « Jacquot de Nantes », « Les glaneurs et la glaneuse ». Elle est aussi auteur d’expositions, installations et films vidéo.

BRADFER,FABIENNE,BOURTON,WILLIAM
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