Pour Martou, « demain il fera jour »

Syndicalisme François Martou, président du Mouvement ouvrier chrétien de 1988 à 2006, est décédé dimanche

Le MOC ne changera pas la société à lui seul. Mais la société ne changera pas sans le MOC. » C’était l’une des formules chocs que le syndicaliste, né en 1943, lançait dans l’arène des idées, que ce soit sur les plateaux de télé ou dans les arrière-salles populaires où son sens de la repartie mais aussi sa connaissance des rouages de l’économie (il en fut prof à Louvain) faisaient mouche presque à tous les coups.

Il faut l’avoir vu arpenter les allées de la semaine sociale organisée par le Mouvement ouvrier chrétien, qu’il dirigea de 1988 à 2006, saluer chacun d’une gentillesse… ou d’une pique, emballer les débats, rugir ses répliques, pour comprendre que Martou était le MOC, indissociablement. L’homme s’identifiait totalement au mouvement au point, diront ses détracteurs, de ne pas laisser assez fleurir la contradiction. Son intelligence puissante et ses dons d’orateur, balancés d’une stature imposante, faisaient réfléchir tout qui entendait ne pas partager ses points de vue.

Avec tant d’idées sur la politique, pourquoi ne pas récolter le mandat de l’électeur, lui opposait-on souvent ? « Notre rôle, au MOC, n’est pas de faire de l’entrisme. C’est de forcer les partis politiques à s’emparer de l’agenda social. » Ou encore : « La vie politique, ce n’est pas les partis tout seuls. S’occuper des salaires, de l’emploi, des pensions, des soins de santé, c’est l’affaire de tous. »

L’homme ne craignait pas de se faire des ennemis. Il allumait lui-même l’incendie : en décembre, dans Le Soir, faisant le bilan de la crise financière, il n’hésitait pas : « Je pense qu’il faut assez vite mettre en cabane des gens qui ont escroqué, falsifié, qui ont formé une sorte d’association de bandits. » D’autres se seraient arrêtés là. Lui pas : « Et là je pense à Lippens, Votron, Miller… »

« Si vous ne froissez pas, c’est que vous ne touchez pas », rétorquait-il à ceux qui le trouvaient outrancier. « J’ai quelques ennemis que j’ai choisis et que j’aime tendrement », soulignait-il.

En juin 2007, candidat d’ouverture sur la liste du PS (dont il fut exclu en 1964 pour avoir soutenu le départ des francophones de l’université de Leuven), il ne récolta que 16.043 voix, lui qui, quelques mois auparavant, pilotait un mouvement qui affichait plus d’un million de membres. Si son ego en a souffert, il n’en a rien laissé paraître. Et a repris bien vite sa liberté de parole. Il y a peu, il cosignait un appel à balayer le libéralisme, qui, au passage, accusait le PS « d’avoir participé à la régression sociale », lui demandant de « rompre avec son libéralisme, light et généralement honteux, pas moins nocif que celui de la droite ».

Rouge coquelicot

PORTRAIT

Dans ce monument, le cœur, qui n’était pas de pierre, battait à gauche toute, typiquement à la façon d’un chrétien « engagé », que la foi protège, comme par enchantement, du détachement, ou du cynisme parfois, des « camarades », ses compagnons de route historiquement, en proie au doute, revenus d’anciennes certitudes, en quête éperdument de troisièmes voies.

François Martou, lui, n’avait pas d’états d’âme, seulement de la suite dans les idées ; l’esprit vif, celui qui le portait à l’attaque, infatigablement, tel un Sisyphe heureux ; et le verbe fort, qui le vouait allègrement à la polémique contre son meilleur ennemi, désigné une fois pour toutes : le libéralisme.

Par conviction, par fonction, par carrière – les trois se mêlent en lui comme en tous –, le François Martou du Mouvement ouvrier chrétien puis, plus tard, celui du parti socialiste, carré dans son bon vieux dessein idéologique hérité du siècle dernier, a cultivé son image dominante d’antagoniste forcené du camp d’en face, de la « droite » comme il disait radicalement, outrageusement parfois, peut-être même pour le plaisir – en plus – de voir ses adversaires sortir de leurs gonds et lui renvoyer la balle, beaux joueurs comme lui…

On se souvient de l’échange avec Louis Michel en 1999, pour le retour des libéraux au pouvoir, quand il avait déclaré : « Le PRL a le même programme que Verhofstadt, mais recouvert de sucre glace, et sa réforme prétendument sociale est une réforme fiscale », se faisant traiter en retour d’« homme de Neandertal » par le président libéral, qui avait ponctué sa réplique d’un truculent : « Si ce type est prof d’unif, mon chien l’est aussi ! »

Comme lui sans doute, François Martou ne lâche pas l’os, et dix ans plus tard, il trouve idéalement à mordre à pleines dents, dans la classe dirigeante capitaliste – la classe affaires – qui fait tomber le monde dans la crise financière, économique et sociale sous nos yeux. En décembre dernier, dans un entretien au Soir, en face-à-face avec Jean-Louis Colmant, président de la Bourse de Bruxelles, il n’hésite pas à qualifier les banquiers responsables – et les anciens de Fortis en premier lieu – de « bandits », présumant chez eux comme une « association de malfaiteurs ». Certains menaceront de l’attaquer en diffamation. Il en était ravi.

François Martou, militant en pointillés au PS après sa puissance légendaire à la tête du MOC, en termes d’influence, et de go-between entre les mondes « social » et « politique », pouvait se montrer à nouveau, se manifester, compter, porter ses jugements à l’emporte-pièce ou si peu : signant une « Carte blanche » dans Le Soir au sujet de Fortis avant la dernière assemblée, il avait appelé à constituer une grande banque belge dans les mains de l’Etat… Martou avait raison de croire à ses prémonitions. « Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire ? », lui avait-on demandé dans un questionnaire ludique il y a quelques années. Il avait répondu : « Mets-toi à ma droite. » Une ligne de vie.

A part ça, il se voyait renaître, disait-il, en « coquelicot ». Rouge, fragile. Et fin.

COPPI,DAVID,SOUMOIS,FREDERIC
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