Vers la fin de l’impunité ?

Liban L’ancien Premier ministre libanais était assassiné en 2005

Un tribunal spécial pour le meurtre de Hariri est inauguré dimanche à La Haye. Une œuvre de longue haleine.

REPORTAGE

BEYROUTH

DE NOTRE CORRESPONDANT

La cérémonie de dimanche à La Haye sera anecdotique, mais les Libanais savent maintenant que la machine judiciaire ne s’arrêtera pas.

Le 1er mars sera donc donné le coup d’envoi du Tribunal spécial pour le Liban (TSL) dans le cadre de l’assassinat, le 14 février 2005, de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, figure politique majeure, autant exécrée qu’adulée.

Plus de quatre ans après cette explosion assourdissante qui a tué 22 personnes, rien n’est clair dans cette affaire qui a pris des allures de psychodrame et de roman d’espionnage.

Les Nations unies ont dépêché trois juges d’instruction aux réussites diverses : l’Allemand Detlev Mehlis, le Belge Serge Brammertz et aujourd’hui le Canadien Daniel Bellemare.

Parallèlement, l’Etat libanais poursuit aussi l’instruction avec le juge Sakr Sakr qui a remis en liberté trois civils, mercredi dernier, maintenant en détention les quatre généraux et piliers de l’ancien régime inféodé à Damas… tandis qu’un ordinateur comportant des dossiers sensibles sur Jamil Sayyed, l’un des quatre généraux, a été mystérieusement volé. La remise en liberté des frères Abdel Aal, tous deux Libanais et membres d’un groupe sunnite radical – les Ahbache –, ainsi que d’un Syrien, a été accueillie par des manifestations de joie dans la communauté sunnite dont était issue Rafic Hariri. Mais du côté des partisans de l’opposition parlementaire, c’est plutôt la consternation. « Depuis le jour de l’assassinat, tout le monde accuse la Syrie et oublie tout le mal que le clan Hariri a fait au Liban, remarque Bernard, un publicitaire proche du Courant patriotique libre de Michel Aoun, allié politique du Hezbollah. Pourquoi faire un tribunal qui nous coûte cher en Hollande alors que l’on pourrait s’en occuper ici ? »

De l’autre côté du spectre politique, c’est le raisonnement inverse. Pour Zeina, sympathisante du Courant du Futur, de la famille Hariri, il est temps que justice soit faite : « Il vaut mieux que ce procès se déroule à l’étranger : je n’ai aucune confiance dans la justice de mon pays. Certains se demandent pourquoi faire une exception pour Hariri… Moi, je crois que cette mesure est une bonne chose. Il y a eu trop d’assassinats politiques au Liban ces quarante dernières années : Kamal Joumblatt dans les années 70, deux présidents de la République, Béchir Gemayel et René Moawad, dans les années 80… Sans oublier tous les autres depuis Hariri. Tout le monde connaît les auteurs de ces meurtres, les Syriens, mais ces crimes sont toujours restés impunis. Il est temps que cela change ! »

Sur la place des Martyrs, au pied de la mosquée El-Amine, le mausolée de Rafic Hariri continue de voir défiler les Libanais souhaitant se recueillir. Sur un panneau digital, le nombre de jours écoulés depuis l’assassinat de Hariri est égrené : 1.475 hier.

Une large banderole rouge impose les photos en gros plan de dix personnalités assassinées, de Rafic Hariri à Wissam Eid, en passant par le journaliste et député Gebran Tueini. Sous une pluie fine, un vigile palpe les visiteurs.

Parmi eux ce matin-là, Ziad, un sunnite à la soixantaine bien entamée, se recueille. D’une voix calme, il glisse : « J’ai honte pour mon pays, pour ceux qui se prétendent Libanais et qui ont tout fait pour mettre des bâtons dans les roues aux enquêteurs, ceux de l’opposition qui doivent tant à Damas. J’attendrai le jugement de La Haye en paix, je ne veux plus entendre nos hommes politiques sur ce sujet. Tous font de la récupération bassement politicienne. »

Une remarque d’autant plus pertinente que Liban est entré en campagne électorale en vue du scrutin législatif du 7 juin. La majorité parlementaire, à laquelle appartient la famille Hariri, exploite l’image de « ses martyrs », tandis que les partis d’opposition dénoncent cette exploitation.

Le Tribunal spécial n’entrera dans le vif du sujet qu’à la fin de l’année, le temps de transformer un gymnase en salle d’audience et de faire transférer à La Haye tous les suspects. Selon Robin Vincent, greffier en chef du TSL, le procès en lui-même pourrait s’étaler sur trois à cinq ans. Autant dire que les Libanais sont encore loin d’être fixés sur leur 11 septembre à eux.

mode d’emploi

Le Tribunal spécial pour le Liban sera intronisé

ce dimanche à

La Haye.

Création. Le tribunal a une existence juridique depuis le 10 juin 2007, conformément à la résolution 1757 du Conseil de sécurité de l’ONU. Son mandat est de trois ans renouvelables.

Compétences. Le tribunal est chargé de juger les auteurs présumés des attaques terroristes au Liban, dont le meurtre de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005 perpétré à l’aide d’une camionnette piégée.

Composition. Onze juges le composeront : quatre Libanais et sept internationaux. Ils jouiront d’une protection rapprochée.

Procureur. Le Canadien Daniel Bellemare, qui dirige la commission d’enquête, deviendra procureur du tribunal dimanche.

Suspects. Quatre généraux libanais considérés comme des piliers de l’époque où le Liban vivait sous la domination syrienne sont en prison au Liban, poursuivis pour « meurtre ». Le procureur aura 60 jours pour demander le transfert de ces suspects à La Haye.

Accusation. Aucune accusation formelle n’a été formulée à ce jour. On ignore si d’autres personnes sont suspectées.

Procès. Le ou les procès ne commenceront pas avant longtemps, des mois, des années.

Loi appliquée. Le tribunal appliquera le code pénal libanais. Des accusés pourraient être jugés par défaut. Les victimes des accusés condamnés pourront demander des dédommagements devant un tribunal libanais.

Fonctionnement. Quelque 350 personnes dont 300 juristes travailleront au tribunal spécial.

Budget. Pour 2009, un budget de 51,4 millions de dollars est prévu, qui sera financé par le Liban (49 %) et par des contributions d’Etats membres de l’ONU (51 %).

Bâtiment. Le tribunal sera installé au nº 1 de la Dokter Van der Stamstraat, à Leidschendam, près de La Haye, qui appartenait aux services secrets néerlandais.

HURY,DAVID
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