Béchir : signal fort contre l’impunité


    
    Justice internationale Mandat d’arrêt de la CPI contre le président du Soudan

  La Cour pénale internationale veut poursuivre Omar el-Béchir pour les crimes commis au Darfour. Gare à sa réaction…

  Le 14 juillet dernier, le procureur de la Cour pénale internationale avait demandé qu’un mandat d’arrêt soit délivré contre le président soudanais pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre au Darfour depuis 2003, ce conflit ayant fait 300.000 morts et 2,7 millions de réfugiés.

    Ce mercredi, la chambre préliminaire 1 de cette institution a accédé à la requête du procureur et émis ce mandat d’arrêt, mais sans retenir les faits de génocide.

  1. Cela veut-il dire que Omar el-Béchir sera prochainement jugé ? On n’en est pas encore là. La CPI ne dispose d’aucune force de police à même d’arrêter une personne recherchée, elle dépend entièrement de la bonne volonté des Etats pour l’exécution des mandats d’arrêt. Or le Soudan a indiqué qu’il ne coopérera pas avec la CPI. « Nous ne traiterons pas avec cette Cour. Elle n’est pas compétente. Il s’agit d’une décision politique », a réagi le ministre de la Justice.

    Mais, pour le procureur de la CPI, Luis Moreno Ocampo, le gouvernement soudanais « est obligé par le droit international d’exécuter le mandat d’arrêt sur son territoire ». S’il ne le fait pas, « le Conseil de sécurité de l’ONU devra faire en sorte qu’il obéisse » au mandat d’arrêt. « Il n’y a pas d’immunité pour Omar el-Béchir devant la CPI. Dès qu’il voyagera dans l’espace aérien international, il pourra être arrêté. Comme Slobodan Milosevic ou Charles Taylor, le destin d’Omar el-Béchir est d’être jugé. Cela sera dans deux mois ou deux ans, mais el-Béchir devra affronter la justice ». Fanfaronnade ou non, le gouvernement soudanais vient d’annoncer que le président Béchir participera au sommet arabe de Doha, prévu fin mars…

  2. Est-ce un pas en avant pour la justice internationale ? C’est en tout cas un avertissement très clair à destination de tous les leaders politiques se rendant coupable de graves abus. D’autres chefs d’Etat en exercice (lire ci-contre) ont déjà été inculpés pour ce genre de crimes. Mais il est bon de montrer que la justice internationale reste vigilante. « Même les chefs d’Etat ne sont pas assurés d’être au-dessus de la loi pour des crimes atroces. Ce mandat d’arrêt signifie que le président el-Béchir doit répondre des horreurs commises au Darfour et infirme les démentis répétés de Khartoum quant à sa responsabilité », a déclaré Richard Dicker, directeur du programme de Justice internationale pour Human Rights Watch. Un avis partagé par Amnesty International : « Cette annonce est un signal important à, la fois pour le Darfour et pour le reste du monde : ceux qui sont suspectés d’avoir violé les droits de l’homme seront jugés, aussi puissants soient-ils », a commenté la secrétaire générale d’AI.
  3. Ce mandat d’arrêt va-t-il permettre d’apaiser la situation au Darfour ? En théorie oui, il s’agit d’un signal sérieux pour le gouvernement soudanais. Mais en pratique, c’est beaucoup moins sûr. Le président de la Commission de l’Union Africaine, Jean Ping est très inquiet : « Nous sommes pour la lutte contre l’impunité, mais nous disons que la paix et la justice ne doivent pas s’affronter, que les impératifs de justice ne peuvent ignorer les impératifs de paix ». Or, pour lui, ce mandat d’arrêt « menace la paix au Soudan ».

    Un des groupes rebelles du Darfour, le Mouvement pour la justice et l’égalité, qui avait signé un préaccord avec Khartoum, a par ailleurs déclaré mercredi qu’il n’était plus possible de négocier avec ce gouvernement après l’annonce de ce mandat d’arrêt.

    Et les organisations humanitaires présentes au Darfour et les membres de la force de maintien de la paix ONU-Union africaine au Darfour (Minuad) sont préoccupés. Selon des responsables de la Minuad, l’armée soudanaise aurait prévu une démonstration de force à El-Facher. Les autorités soudanaises ont déjà prévenu la population que toute déclaration en faveur de la CPI serait passible de répression. Le porte-parole de l’armée a même précisé que l’armée soudanaise réagirait « avec fermeté contre qui collaborerait avec la CPI. »

    Médecins sans frontières, très actif dans la région, a reçu l’ordre de Khartoum d’évacuer son personnel international de certaines zones du Darfour. Et la section hollandaise de MSF et neuf autres ONG viennent d’être expulsées. Tout cela ne sent pas bon du tout…

  4. Des changements politiques sont-ils en vue à Khartoum ?

    Dans ce grand pays très instable, tout est possible. Selon certains analystes, ce mandat d’arrêt pourrait être le début de la fin pour le régime actuel, qualifié de militaro-islamiste, et arrivé au pouvoir en juin 1989 grâce à un coup d’Etat. Plusieurs hypothèses sont évoquées : un putsch à l’intérieur du parti au pouvoir, le NCP (Parti du congrès national), une personnalité non-visée par la CPI prenant la place de Béchir, dont la politique agressive a mené à une impasse. Certains évoquent aussi un coup d’Etat militaire, ou une offensive de groupes rebelles. Du changement, sans doute. En mieux ?

    KIESEL,VERONIQUE
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