« Je suis du côté de la femme »

Le visiteur du Soir Enki Bilal

Le dessinateur déplore le recul du sens critique, qui a fait régresser la situation de la femme mais aussi transformé la politique en show-business.

Vendredi matin, une partie de la rédaction du Soir a déserté la rue Royale pour le site de Tour et Taxis. C’est à la Foire du Livre que s’est tenue une réunion de rédaction spéciale – « open » pour l’occasion –, présidée par l’auteur de bande dessinée Enki Bilal. « Rassurez-moi, je ne suis pas dans les Balkans du Nord ? » Telle fut la première intervention de notre invité – né Enes Bilalovic en Yougoslavie, d’un père bosniaque et d’une mère tchèque –, après s’être vu confirmer que la Belgique ne parvenait pas à émerger de sa crise communautaire. Depuis un semestre toutefois, la crise bancaire et économique a relégué nos turpitudes belgo-belges au second plan… « Je suis inquiet comme tout le monde, mais je n’arrive pas à bien prendre la mesure de cette crise économique, confie-t-il. Quelle est la solution ? Qui possède les compétences pour redresser la situation ? Tout cela est nébuleux. Les économistes eux-mêmes sont dans le flou… »

La perspective de voir la Française BNP Paribas prendre le contrôle de la belge Fortis laisse Enki Bilal froid. « Il y a longtemps que j’ai renoncé aux concepts de Nation, d’hymne ou de sol, lâche-t-il. Je suis originaire d’un pays qui a éclaté par excès de ce genre de choses… »

Outre la saga Fortis, on pointe aussi, dans l’actualité belge, la Journée de la femme. « Je suis du côté de la femme, clame le dessinateur. Là, le sens critique s’est tellement perdu que, depuis une quinzaine d’années, la situation de la femme a régressé. Il suffit de voir son image dans la publicité : on en est revenu à la femme-objet, à la femme-fantasme. On peut dès lors se demander à quoi sert d’organiser une Journée de la femme si l’on baigne dans ces stéréotypes à longueur d’année… C’est une question d’éducation, et une question de prise de conscience collective. »

L’arrivée aux plus hauts sommets de l’État français d’une femme comme la ministre de la Justice Rachida Dati, suivie de sa descente aux enfers médiatique, inspirent à Bilal une charge contre la gent politique. « Au-delà du cas personnel de Rachida Dati – une affaire d’État en France… –, qui relève du règlement de compte assez nauséabond, cette affaire illustre toutes les dérives et la vulgarité de la peopolisation. Les hommes politiques squattent la télévision. Ils sont devenus les nouvelles stars. Ce qui est très bien pour les artistes, qui peuvent travailler… Mais comment voulez-vous que les hommes politiques, eux, travaillent, qu’ils mettent en chantier des politiques sérieuses alors qu’ils doivent dire quelque chose de nouveau toutes les semaines ? On est en permanence dans le court terme. C’est un spectacle à la fois dérisoire et dangereux. »

Dans l’actualité internationale, si la plupart des pays occidentaux se réjouissent que la Cour pénale internationale ait lancé un mandat d’arrêt contre le président soudanais Omar el-Béchir pour son implication dans le conflit du Darfour, la plupart des pays africains et du tiers-monde parlent pour leur part d’une « justice de blancs » et renvoient les Occidentaux à l’invasion de l’Irak et au « nettoyage » de la bande de Gaza… « Le cœur de tous les débats de la planète semble être le conflit israélo-palestinien, glisse notre interlocuteur. Une chose est claire : il faut aider le tiers-monde et tout remettre à plat. Dans ce contexte, l’arrivée de Barack Obama est porteuse d’espoir. »

Le réchauffement des relations entre l’Otan et la Russie, symbolisé par la réunion bilatérale, à Genève, entre la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton et son homologue russe, Sergeï Lavrov, est un premier signe du changement de politique à Washington.

« J’ai été choqué par l’incursion de l’armée russe en Géorgie, mais également par la levée de boucliers internationale orchestrée par Bush contre Poutine, affirme Bilal. On sait que Poutine est l’homme d’un système qui a fait ses preuves dans l’inhumain (NDLR : il a fait carrière au KBG, du temps de l’URSS). Mais l’accuser de tous les maux relève du politiquement correct. À la base de cette crise, il y avait tout de même la volonté d’installer des missiles en Géorgie, lieu sensible pour la Russie s’il en est… Laissons la Russie s’installer dans le monde. »

En guise de conclusion, Enki Bilal nous confie qu’il ne s’est jamais considéré comme un militant. L’exercice auquel il vient de se livrer témoigne toutefois que, pour autant, il ne se complaît pas dans sa tour d’ivoire. « Je préfère garder mon indépendance plutôt que de me lier à un mouvement. J’ai certaines idées précises – des idées de gauche –, mais la politique veut des messages clairs, des messages simples, et c’est tout le contraire du travail d’un artiste. »

COUVREUR,DANIEL,BOURTON,WILLIAM
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