Faire barrage au projet d’Ilisu

Environnement Le Forum international de l’Eau s’ouvre ce lundi à Istanbul

MILITANTS et experts ont monté un « tribunal » pour juger les projets non viables. Exemple : le barrage d’Ilisu.

ISTANBUL

DE NOTRE CORRESPONDANTE

Les sept juges du « tribunal de l’eau » égrènent leur verdict. « Le tribunal appelle le gouvernement à annuler le barrage d’Ilisu et le projet de centrale électrique afin de préserver Hasankeyf et ses environs. Le projet est économiquement, écologiquement et culturellement non viable ». Dans la petite salle d’audience improvisée, quelques militants applaudissent ce verdict symbolique émis par un tribunal non officiel. Le juge hollandais, par ailleurs consultant en matière de politique durable, poursuit sa liste de recommandations aux autorités turques. Parmi elles, « harmoniser les lois turques sur l’environnement avec celles de l’Union européenne et « entreprendre des démarches pour faire placer Hasankeyf sur la liste du patrimoine mondial de l’Humanité de l’Unesco ».

Le « tribunal de l’eau » d’Istanbul, organisé en amont du Forum mondial de l’eau qui s’ouvre ce lundi à Istanbul, a donc suivi les réquisitions des militants venus défendre la cause d’Hasankeyf. Cette petite bourgade de l’Est de la Turquie, située au bord du Tigre, est menacée par la construction du barrage d’Ilisu, à 45km de la frontière syrienne.

Serpent de mer de la politique turque, Ilisu est l’une des pierres angulaires du pharamineux projet du Sud de l’Anatolie (GAP) qui prévoit la construction de 22 barrages. Officiellement, le GAP vise à irriguer le Sud-Est de la Turquie, à produire de l’électricité et à aider au développement de cette région à majorité kurde. Le barrage d’Ilisu, d’un coût de 1,2 milliard d’euros, devrait permettre de couvrir 3 % des besoins en énergie de la Turquie. Les travaux ont débuté en août 2006. Mais c’était compter sans l’impressionnante mobilisation de la société civile turque que la tenue du « tribunal de l’eau » à Istanbul a une nouvelle fois mise en valeur. Vecdet Dikan, militante au sein de l’Initiative de sauvegarde d’Hasankeyf, a rappelé aux juges les raisons de son opposition à Ilisu : disparition prévue d’espèces animales et florales, dont certaines endémiques, déplacement de plus de 55000 personnes à l’avenir plus qu’incertain dans des centres urbains déjà submergés de migrants, engloutissement d’une dizaine de sites historiques dont Hasankeyf. Celui-ci est en effet connu pour ses grottes et habitations troglodytes, les ruines d’une forteresse construite au XIIe siècle par la dynastie kurde des Ayyoubides et les arches de son pont en pierre qui date du XIIe siècle.

« L’Etat est insensible au fait qu’un barrage à la durée de vie de cinquante ans va totalement éradiquer une ville dont l’histoire remonte à plus de douze mille ans », explique Vecdet Dikan.

Quant aux projets de déplacement des monuments prévus par Ankara, cette militante les juge impossibles du fait de la fragilité des monuments d’Hasankeyf.

Le verdict symbolique rendu par ce « tribunal de l’eau » aura-t-il un quelconque impact sur la suite du projet ? Les juges l’espèrent, faute d’y croire vraiment. « Quand le tribunal s’est réuni au Mexique et au Guatemala [en 2006 et en 2008], les répercussions ont été étonnantes car la couverture médiatique a été énorme », confie Alexandre Camanho de Assis, procureur brésilien.

En Turquie, une chose est sûre, les opposants au barrage d’Ilisu sont ressortis de ce procès confortés dans leurs positions et prêts pour la « bataille finale ». « Nous avons 50 % de chance de stopper le projet », estime Ercan Ayboga de l’Initiative. « Les mois à venir seront déterminants ». En effet, les travaux de construction du barrage ont été interrompus en décembre après que les gouvernements suisse, allemand et autrichien, dont des entreprises sont impliquées dans la construction, aient suspendu leurs garanties de crédit. D’après un rapport d’experts, la Turquie n’a pas rempli les 153 critères environnementaux, sociaux et culturels exigés par le consortium chargé de la construction du barrage. Depuis décembre, les 600 travailleurs engagés sur le chantier sont donc au chômage. La Turquie a jusqu’au mois de juillet pour se mettre aux normes sans quoi elle verra disparaître ses sources de financement.

« Le gouvernement turc a un fétichisme pour les barrages » déplore Ulrike Dufner, présidente de la fondation Heinrich Böll qui a organisé cette session du « tribunal de l’eau » à Istanbul. « Il doit à la place développer des solutions durables ».

Alexandre Camanho de Assis, lui, est presque résigné. « Il y a une règle qui consiste à ne jamais prendre en compte les populations locales, les aspects culturels, historiques et naturels. Le cas d’Ilisu le prouve une nouvelle fois ».

NERBOLLIER,DELPHINE
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