Le visiteur du Soir Amin Maalouf : « Le système libéral a touché le mur »

L’essayiste franco-libanais tire un bilan plutôt sévère de vingt ans de capitalisme « revenu à l’état sauvage » et plaide pour une Europe politique revigorée.

Alors que sort son nouvel essai, Le dérèglement du monde, dans lequel il se livre à l’étiologie des pathologies et névroses qui rongent le nouveau siècle (lire ci-dessous), l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, Prix Goncourt 1993, a fait halte hier matin à la rédaction du Soir, où nous l’avons invité à commenter l’actualité du jour.

Crise. Depuis plus de six mois maintenant, le mot rythme toutes les sections de notre quotidien. Jusqu’où étendra-t-elle ses tentacules ? Avec quelles conséquences humaines ? « Le malaise est profond ; le climat est lourd, cela se ressent très fort, attaque Amin Maalouf. Mais personne ne sait encore si l’orage va éclater. » En France en tout cas, grèves et défilés massifs pour l’emploi, les salaires et contre Sarkozy se multiplient… « Nicolas Sarkozy avait en tête d’imposer un certain nombre de réformes qui n’avaient pas été faites avant lui : réformes qui allaient globalement vers plus de libéralisme, constate notre invité. Or, tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne, pays ”modèles” en la matière, on s’est désormais engagé… dans des réformes inverses. Ces vingt dernières années, le système libéral a démantelé l’essentiel des acquis sociaux que le capitalisme avait intégrés au cours de sa confrontation avec le communisme. Mais on est arrivé au bout de ce système libéral, il a touché un mur. Tout le problème est de savoir ce qui lui succédera… »

Installé en France de longue date, Amin Maalouf se dit quelque peu déçu par la mollesse de réaction européenne face à la crise économique qui la secoue. « Nous semblons plus soucieux – comme nous l’ont récemment reproché des économistes américains dans les colonnes du New York Times – de maintenir l’orthodoxie budgétaire que de relancer l’économie, précise-t-il. La pire des choses serait en tout cas d’en revenir aux vieux réflexes protectionnistes. On distingue d’ailleurs quelques éléments de tension à ce sujet, tant en Europe qu’entre les Etats-Unis et le Mexique, par exemple… Tout le monde tente de sauver sa peau : c’est humain et en un sens compréhensible. Mais c’est terriblement dangereux, surtout au sein de l’Europe. Si le “chacun pour soi” devait l’emporter, tout le monde payerait cette crise beaucoup plus cher ! »

Comment comprendre ces réactions décevantes de l’Union au regard de l’ampleur des enjeux ? « Une partie du problème vient de la particularité même de cette Union européenne, qui dispose de la même monnaie, mais dont l’essentiel des politiques économiques est toujours aux mains de ses vingt-sept capitales, répond l’écrivain. Mon sentiment personnel est qu’il faut aller sans tarder vers un plus grand fédéralisme européen, un peu sur le modèle des Etats-Unis. Le Parlement européen doit devenir un vrai pouvoir législatif tandis que l’exécutif doit être désigné directement par les Européens et non plus par les différents gouvernements, comme c’est le cas aujourd’hui. Il faut que les élections continentales soient l’occasion de porter au pouvoir des dirigeants qui sont l’émanation des Européens. »

Le délitement du sentiment « europhile » est quelque chose qui a frappé l’Européen d’adoption qu’est Amin Maalouf. « Depuis trente ans, j’ai en effet senti une régression, opine-t-il. La responsabilité des différents gouvernements nationaux, de droite comme de gauche, est engagée. Trop souvent en effet, ils se sont “déchargés” sur l’Europe de tout ce qui était impopulaire, jusqu’à présenter l’Union dans l’opinion comme une sorte de monstre froid… »

« Depuis le début, je me sens mal à l’aise avec ce pape »
florilège

Le pape. « Qu’il dise que le préservatif n’est pas la solution au sida, je peux être d’accord avec lui. Mais ajouter dans un deuxième temps que le préservatif aggrave le problème, c’est miner le travail de ceux qui essayent de limiter ce fléau qui a fait reculer l’espérance de vie de vingt ans dans tant de pays d’Afrique. C’est grave !

Benoît XVI semble plus sensible aux problèmes de foi à l’intérieur de l’Église qu’aux problèmes du monde. Depuis le début, je me sens mal à l’aise avec ce pape. Si je suis de tradition familiale catholique, je ne suis pas engagé religieusement. Je suis donc à la fois “dedans” et “dehors”. Si j’étais plus concerné par l’Église, sans doute dirais-je des choses plus fortes… Je sais que des amis, plus engagés que moi, se sentent très mal à l’aise. »

Le conflit israélo-palestinien. « Ce qui s’est passé à Gaza est difficile à comprendre. Plusieurs semaines de bombardement, 1.300 morts… Et qu’est-ce qui a changé ? En attendant, tout le monde se radicalise ; les plus radicaux accèdent au pouvoir. Se trouvera-t-il un jour un de Gaulle et un Adenauer pour faire table rase du passé et rebâtir ? Pour l’heure, j’ai plutôt l’impression que l’on va continuer à tourner en rond. »

Le négationnisme. « Il faut faire une distinction claire entre le conflit israélo-arabe et la Shoah, entre les conflits d’aujourd’hui et la mémoire. Certains intellectuels (musulmans) arrivent à faire cette distinction mais malheureusement, d’autres mélangent tout. C’est désolant. »

Le coaching parental. « Mes enfants m’ont reproché certaines décisions scolaires que j’avais prises quinze ans plus tôt… Heureusement, je n’ai jamais été confronté à des problèmes majeurs, mais je comprends que certains parents soient complètement désemparés et appellent à l’aide. Souvent, on a une famille, mais on n’a pas le mode d’emploi. »

La presse écrite. « Je lis le quotidien de la ville ou du pays où je suis. Mais si je veux avoir des nouvelles d’Istanbul ou de Tel-Aviv, je vais sur leur site. Papier et web : on a besoin des deux supports. »

Le dérèglement actuel du monde résulte d’une longue pratique de l’irresponsabilité

SON dernier essai

En 1998, dans Les identités meurtrières (Grasset), Amin Maalouf posait la question des appartenances (ethnique, culturelle…) en tant qu’affirmation de soi et s’interrogeait sur le fait qu’elles vont (trop) souvent de pair avec la négation de l’autre.

Pour Le dérèglement du monde, son dernier essai, il élargit la focale. Car désormais, le tribalisme de l’identité ne peut plus expliquer, à lui seul, le malheur du monde. Sa question, précisément : qu’est-ce qui peut expliquer ce malheur dans lequel le XXIe siècle, pourtant si jeune encore, semble inexorablement plongé ?

« Pour moi, le moment charnière est la chute du mur de Berlin, répond-il. 1989 est la date de naissance d’un monde différent. Jusque-là, face à un système soviétique pourtant de plus en plus malade, le système capitaliste a accepté d’intégrer un certain nombre d’acquis sociaux, qui l’ont rendu “acceptable”. Mais la chute du Mur a donné des ailes à une révolution conservatrice – déjà en marche – qui a emporté tout ce volet social en présentant cette régression comme un progrès, comme une marche inéluctable vers le bien de l’humanité… Vingt ans plus tard, ce capitalisme revenu à l’état sauvage est dans le mur. »

Amin Maalouf ne manque pas d’épingler un certain nombre de conséquences inattendues – mais ô combien importantes rétrospectivement ! – de ce grand tournant de l’entre-deux-siècles.

Ainsi, l’émergence de plusieurs pays du Sud, naguère réduits au rôle de spectateurs – quand ce n’est de victimes – du bras de fer Est-Ouest. « Avec la chute du communisme, confirme l’auteur, un certain nombre de pays, au premier rang desquels la Chine, ont abandonné l’économie dirigée pour le capitalisme. Cela a d’abord conforté l’Occident dans ses idées libérales. Mais très vite, l’essor économique de ces pays l’a laissé complètement désemparé… »

Un ouvrage ample et utile pour comprendre ce qui nous arrive.

Amin Maalouf est né au Liban, le 25 février 1949. Après avoir étudié la sociologie à l’université française de Beyrouth, il devient grand reporter au quotidien de langue arabe « An Nahar », pour qui il couvre notamment la chute de Saïgon.

Devant les horreurs de la guerre qui secoue son pays, il s’exile à Paris en 1976, où il devient rédacteur en chef de « Jeune Afrique ».

Il entame par ailleurs une carrière féconde d’essayiste et de romancier. Dans le premier genre, citons « Les Croisades vues par les Arabes » (Jean-Claude Lattès, 1983) ou « Les Identités meurtrières » (Grasset, 1998). Dans le second, épinglons « Les Jardins de lumière » (Jean-Claude Lattès, 1991), « Le Rocher de Tanios » (Grasset, Prix Goncourt 1993) ou « Le Périple de Baldassare » (Grasset, 2000).

BOURTON,WILLIAM
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