« Au Katanga, à l’heure de la mondialisation, les Belges gardent… la culture »

Le Visiteur du Soir Thierry Michel

La mondialisation, puis la crise économique, illustrées par l’exemple katangais : tel est le passionnant propos du cinéaste belge.

Le cinéaste Thierry Michel était, hier matin, l’invité de la rédaction du Soir. S’il ne s’est pas fait prier pour commenter l’actualité du jour, c’est sur le Congo qu’il s’est montré le plus disert. Et pour cause, c’est une région qu’il connaît particulièrement bien, et qu’il a parcourue, caméra à l’épaule, pour réaliser plusieurs films.

Il y a quelques années, il avait ainsi remonté le fleuve Congo, pour nous offrir Congo River. Cette fois, il s’est pris de passion pour le Katanga – et cela donne Katanga Business. « Cette province qui se reconstruit est l’un des théâtres du monde, un de ces théâtres dont j’aime filmer les coulisses, explique-t-il. C’est pourquoi j’ai passé du temps avec les artisans miniers. Il y a encore 80.000 creuseurs au Katanga. C’est à la pioche qu’ils arrachent l’hétérogénite qu’ils revendent à deux dollars la tonne… Ce sont vraiment des miettes… Aujourd’hui les multinationales les chassent de la terre de leurs ancêtres et les populations locales résistent. Là aussi se joue la lutte des classes… »

Les ressources de l’Afrique, on le sait, intéressent beaucoup de monde, notamment la Chine, très présente sur l’ensemble du continent, et notamment au Congo. D’où la question : dans un Katanga mis à l’heure de la mondialisation, la Belgique, avec son passé, son expérience, a-t-elle encore une place ?

« La Coopération belge demeure très présente au Congo ; en revanche, l’État belge n’a plus de capacité d’investissements publics – ce qui n’est pas le cas de nouveaux partenaires, comme l’Inde, l’Afrique du Sud, et surtout la Chine. Au Katanga, la présence économique belge est devenue très symbolique. Même les techniciens belges, les ingénieurs, malgré leur expérience, se font désormais damer le pion par de nouveaux venus qui pratiquent le management à l’anglo-saxonne.

Georges Forrest demeure présent mais il est soumis à la concurrence de l’Israélien Dan Gertler, qui a fait du lobbying pour le président aux Etats-Unis. En fait, la présence belge s’est effondrée depuis que l’on a soldé la Gecamines. Certains Congolais affirment qu’aux Belges, ils ont laissé la culture, comme en a témoigné le festival Yambi », poursuit Thierry Michel, un rien caustique.

Certes, reconnaît-il, la crise a touché le Katanga. « Beaucoup de petits industriels chinois sont partis du jour au lendemain. Certaines multinationales comme Anvil Mining ont arrêté leurs chantiers. Mais puisque beaucoup d’investissements étaient avant tout spéculatifs, cette crise n’est pas nécessairement une mauvaise chose : si le capital spéculatif s’en va, d’autres investissements, plus solides et à plus long terme, auront les coudées plus franches », expliquer le cinéaste, citant « par exemple, la société Boss Mining qui a choisi de redémarrer. »

« En outre, poursuit-il, n’oubliez pas que le Katanga n’a pas connu la guerre et que la province n’a pas vraiment besoin de Kinshasa. Actuellement, le grand sujet, c’est la récupération de 40 % des recettes dégagées dans les provinces et envoyés à Kinshasa qui occupe les esprits. Cette rétrocession est prévue par la Constitution, mais appliquer cette disposition laisserait le gouvernement central exsangue… »

Thierry Michel ne s’émeut pas outre mesure des malentendus entre la Belgique et le Congo qui émaillent de temps à autre l’actualité. « Ce qui gène, c’est la fermeture des consulats à Bukavu et à Lubumbashi, qui oblige à se rendre à Kinshasa pour les visas ; et la Belgique s’éloigne encore davantage. Mais ces différends restent des querelles de famille, et les liens demeurent forts – ce qui étonne souvent les observateurs extérieurs. Les Congolais nous connaissent : ils savent qu’il y a des Flamands et des Wallons, et peuvent juger des réactions des uns et des autres. Les luttes tribales, eux aussi, ils savent ce que c’est… »

« La seule carte que je possède est la carte de presse »

florilège

Les hommes politiques belges. « Van Cau ou Lizin sont de beaux sujets de films : comédie et tragédie, en alternance. Mais il faudrait arriver à leur donner un caractère universel, comme j’ai tenté de le faire avec La grâce perdue d’Alain van der Biest (1994). Ce documentaire a été interdit d’antenne, mais il a été montré dans des festivals, jusqu’en France – où l’on m’a dit que chez eux, je n’aurais pas pu faire un tel film.

Si je devais réaliser un autre documentaire sur une personnalité politique belge, je choisirais plutôt Henri De Man (président du Parti ouvrier belge avant-guerre, théoricien du néosocialisme, qui finit par se rapprocher du fascisme puis versa dans la collaboration, NDLR). Avec lui, on touche à la gauche, à la collaboration, à la Question royale… »

Barack Obama. « Son arrivée au pouvoir est symboliquement très forte – et l’on sait l’importance du symbolique en politique : que l’on songe à l’image mortifère de Bush dans le monde.

L’appel au respect à et à la cohabitation lancé à l’Iran est très fort. Il a pris des risques : aux Etats-Unis, les néoconservateurs et le lobby israélien doivent être déchaînés. Mais Obama a compris que l’Iran est important, notamment dans le contexte irakien. Longtemps, l’Iran fut le deuxième allié des Etats-Unis dans la région, après Israël. Je suis persuadé que son discours a également touché en profondeur la société iranienne. »

Le Net, Facebook, etc. « Facebook, on a dû s’y mettre, à l’occasion de la sortie du film mais personnellement, je ne le consulte pas : cela prend du temps et fait perdre sa concentration. Le Net peut être précieux, notamment pour des recherches. Ainsi, pour Katanga Business, j’ai consulté à peu près tous les sites miniers. Mais fondamentalement, je préfère lire Le Soir ou Le Monde diplomatique sur papier. »

L’intellectuel. « Il faut des militants, c’est très bien ; mais il faut aussi des intellectuels critiques et indépendants qui ne versent pas dans le militantisme. Malheureusement, j’ai l’impression que le “politiquement correct” pèse d’un poids extrême ; la parole est codifiée, sur mesure… »

« L’affaire » Jean-Claude Defossé. « Il passe de l’observation à l’action (politique) : c’est un choix qu’il a fait. C’est trop facile de critiquer ceux qui se mouillent. Personnellement, j’étais engagé quand j’étais jeune mais aujourd’hui, la seule carte que je possède est la carte de presse. Cela dit, à ma manière, en faisant des documentaires, je fais de la politique. »

« Katanga business », un western tragi-comique

Cinéma

Depuis qu’il tient une caméra, Thierry Michel a fait sienne la phrase de Voltaire : « J’écris pour agir ». Sa filmographie, qui creuse autant le sillon wallon que la veine planétaire, l’atteste. En allant, cette fois, au cœur du Katanga, terre de convoitise par la richesse de son sous-sol, le cinéaste belge poursuit son exploration africaine et des coulisses du théâtre du monde. À partir de cet Eldorado des temps modernes dont il montre toutes les complexités, il ose une réflexion sur l’économie mondiale et pose, par là, la question de l’injustice, du cynisme, de la répartition des richesses, de la lutte des classes, de la gouvernance africaine. Son film, qui a des allures de western avec des personnages hauts en couleur, se révèle être une passionnante tragi-comédie mettant en perspective les nouveaux rapports économiques mondiaux et les nouvelles alliances stratégiques de l’Afrique.

La force du cinéma de Thierry Michel est dans son souci prioritaire de garder le lien avec l’humain. S’il évoque la loi du profit, il n’en oublie pas d’aller vers les hommes, les sans-grade comme les gradés. Et de recueillir avec la même vigilance le témoignage d’un creuseur comme d’un patron chinois, du directeur de la Gécamines comme du gouverneur du Katanga ou encore du Belge George Forrest, patriarche de l’industrie katangaise. Il y trouve une dramaturgie qui tend son sujet, dégage les conséquences humaines de cette guerre économique et sociale et réussit une parabole cinglante sur la mondialisation.

En 1995, le cinéaste belge filmait les derniers colons. Avec Katanga business, il montre les nouveaux colons mais aussi une province qui renaît de ses cendres et la montée en puissance d’un homme singulier et fascinant, le gouverneur Moïse Katumbi.

Katanga Business est projeté au Bozar, salle M, ce soir à 20 heures, en présence de Thierry Michel. Avant-premières aussi à Mons le 25 (Plaza-Art), à Namur le 26 (Caméo), à Bruxelles le 31 mars (Vendôme). Le film sort en salle le 1er avril.

Thierry Michel est né en 1952 à Charleroi. Formé à l’IAD, où il enseigne aujourd’hui le cinéma du réel, il pousse les portes de la RTB en 1976. Caméra à l’épaule, il va à la découverte d’une région coincée entre acier et charbon et traduit la terre ouvrière (« Chronique des saisons d’acier » et sa fiction « hiver 60 » en 1982) et agricole (« Ferme du Fir »). « Issue de secours », fiction de 1987, dit sa volonté de fuir une terre natale trop noire. Ensuite vient le monde : l’Amérique latine avec « Gosses de Rio » et « À fleur de terre » (1990) ; l’Iran avec « Sous le voile des apparences » (2002) ; l’Afrique noire, des causes humanitaires (« Donka, radioscopie d’un hôpital africain », « Somalie, l’humanitaire s’en va-t-en guerre ») à l’animal politique (« Zaïre, le cycle du serpent », « Mobutu, roi du Zaïre ») jusqu’à « Congo River », en 2006.

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