« Fluide », remède aux idées noires de l’actu

Les auteurs du cultissime mensuel fondé par Gotlib, « Fluide Glacial », ont envahi les colonnes du « Soir ».

 Leur voyage en Thalys et leur arrivée dans la rédaction du Soir vous avaient de ces allures de voyage scolaire d’une cinquantaine de potaches pressés de mettre à exécution la bonne blague qu’ils ont imaginée en route.

À peine arrivé, Léandri se fait chambrer par ses compagnons : « Que vas-tu faire comme roman-photo ? » « Oooh, arrêtez de me stresser avec ça, sinon ça ne viendra pas. » Réunion de rédaction du matin. Pour une fois, elle ne devra pas seulement sélectionner les sujets traités dans le journal, mais aussi attribuer à l’encan l’illustration de chacun de ces sujets aux auteurs de Fluide Glacial présents (parmi eux des stars de la BD, Margerin, Binet, Dupuy-Berberian, Boucq ou Edika). « On illustre par un dessin, sauf si, sur un des deux gros sujets du jour (Obama en Europe et le naufrage des clandestins en Méditerranée), le dessin est moins fort que la photo », rappelle Jean-Frédéric Hanssens, « photo editor » du journal. « Est-ce qu’on peut faire une photo plus forte que la photo ? », renchérit, provocateur, Bruno Léandri, qui manipule l’appareil photo autant que le crayon. Il n’y aura aucune photo.

Après un premier tour de l’actualité, Thierry Tinlot, le rédac chef (belge) de Fluide, enfile ses habits de boss : « On va mettre tout le monde au travail dès maintenant, tout en sachant que, dans trois heures, certains dessins seront peut-être dépassés. »

Qui veut faire quoi ? Defossé chez Écolo ? Hugot est le premier à lever le doigt. L’impact de la crise en Belgique ? Johan De Moor, invité du numéro spécial Belgique de Fluide comme Kroll ou duBus, saute sur l’occasion. « Hoouu, il a déjà préparé son dessin », entend-on. « Mais c’est toujours la crise en Belgique ! », se défend-il. Leterme devant la Commission Fortis ? « Cette tergiversation, “J’y vais, j’y vais pas”, ça m’intéresse », lance Binet tandis que Berberian griffonne en direct des croquis de la réunion.

La mission économique au Mexique tente Arthur De Pins. Le sujet a pourtant peu à voir avec son répertoire coquin et son Anti-Kama Sutra. « Tu verras, la princesse Mathilde, elle est sexy », le rassure Tinlot. Elle le sera en tout cas sous son stylet. Edika veut illustrer la grève dans les prisons. « Je rajoute 5 euros ! », crie Berberian. L’expulsion des prostituées liégeoises excite les imaginations, et les centaines de clandestins disparus au large de la Libye laissent perplexe : nos dessinateurs ne sentent pas trop le sujet. « C’est pas facile de faire de l’humour avec ça », glisse Solé. Fluide Glacial n’est tout de même pas Charlie Hebdo

La déclaration d’impôts sur internet provoque la réaction immédiate de Binet : « J’ai déjà écrit l’idée. » De fait, son dessin des irrésistibles Bidochon remplissant leur feuille d’impôts sera le premier à être livré à la rédaction. Jannin et Gilles Dal, les auteurs de Malaise vagal, s’attaquent eux à la « Petite Gazette ».

14 heures. Tinlot rameute ses troupes : « J’ai quelques nouveaux sujets à vendre. » Le Lorrain Lindingre, auteur de Titine à Charleroi, opte pour deux actus carolos : le report du procès de la Carolo et les confidences de Despiegeleer sur RTL-TVI. Solé demande de lui imprimer une copie de la Joconde et François Boucq, qui a déjà signé un portrait de Pascal Légitimus et Mathilda May, se porte candidat pour illustrer les Trois Jours de La Panne. Les journalistes sportifs le briefent : c’est le dernier test avant les monts des Flandres et les pavés de Roubaix. « À la limite, je préfère des sujets auxquels je ne connais rien : j’ai levé la main un peu au hasard, dit Boucq. Chacun, ici, a un dessin très rodé. Le vrai défi, c’est de trouver l’idée qui l’accompagne. »

Retour chez Léandri qui achève son roman-photo tout seul à un autre étage. « Votre rédactrice en chef n’a pas voulu poser avec moi sur ses genoux », regrette-t-il. Cela n’empêche pas sa bonne humeur sur les photos : « Il y en a au moins un qui est content d’être là ! » On la garde comme chute ?

Les visiteurs du Soir

On a tous bossé « La Belgique pour les nuls »

Dans le train depuis Gare du Nord ;

On va se farcir, en gags et en bulles,

Un public nouveau : « Faudra faire fort »

Dit l’éditeur, « fidéliser la clientèle wallonne,

Trouver du Belge qui massivement s’abonne. »

Attention, faut respecter la consigne

Faire gaffe dans Le Soir à ce qu’on signe,

Pas de parisianisme imbitable, rester cool,

Être sympa, aux bien-pensants dire « Amen »,

Pas de moquerie sur les catéchumènes

Éviter les gags sur les frites et les moules

Et tout ira bien

Aussi sec, on fourgue des culs et des bites

Sur tous les sujets que l’on graffite,

Fabiola est nue, on remplace dans les ciboires

Les hosties par des chips, et l’on va voir

Un Roi sur un trône qui n’a rien d’altesse

Puisqu’on voit jusqu’à ses fesses.

Nullifier les ministres ? Ils le font bien tout seul !

En plus on ne connaît même pas leurs gueules…

On se marre bien, on vire de leurs chaises

Rédacteurs et journalistes qui sont mal à l’aise,

Y en a qui croient que c’est irrévocab’,

Avec la crise chacun sait la chose probab’.

N’est-ce pas ?

Conf’ de rédac’ avec la rédac’ cheftaine :

Vu les sujets on en a pour la s’maine ;

Les plus malins ont dessiné d’avance,

Mais l’actu a changé, pas d’chance !

C’est à moi qu’on aurait dû confier l’ensemble

Des sujets à traiter ici, il me semble,

J’aurais déploré l’absence d’Obama au bouclage,

Encensé le Limbourg, déploré le Borinage,

Interviewé le chef des tueurs du Brabant wallon,

Changé le logo du journal pour un mec à poil,

Glissé des calembours à vapeur et à voile

Et dénoncé une portée de politicards cons.

Normal.

Ah ! Que ce journal eût été presque parfait

Si les colonnes avaient été tout à fait

Unifiées, d’une plume alerte et précise

Qui globalise info et analyse,

Supprime les papiers dérisoires ou, pire,

Convenus, sur la finance, les grands de ce monde,

Les pipoles, les révoltes qui grondent,

Le panier de la ménagère, la chute des empires

Enfin transfigurés par un style à la hauteur

Des enjeux de la planète et du monde en folie,

Un style élégant et racé, avec de la chaleur,

Du vécu de l’anecdote et de la nostalgie.

Mais si mais si.

Le public eût enfin su : le match Dexia-Fortis,

Pourquoi les sans-papiers vont du coup devoir

Dessiner directement sur l’écran, et voir

Un joueur belge gagner la Coupe Davis.

Mais voilà, les décideurs ont décidé autrement,

Confié l’actualité à des dessinateurs

Analphabètes, incultes et non-lecteurs,

Qui ne savent rien des vrais enjeux du temps.

Le journal est coloré mais vide,

Il y manque ce regard de penseur impavide

Qui rend l’info claire et synthétique

Et rend intelligent même un crétin mystique.

Parfois.

Voilà tantôt que l’exercice s’achève.

On boucle l’édition, enfin le jour se lève,

Vous n’en saurez pas plus sur le pouvoir des chats

Ni sur les élections au Burkina.

Riez, crédules, à ces gribouillages

Qui vous évitent une lecture assommante,

Avec de vrais faits et des gloses emmerdantes.

Mais que l’on se réjouisse : Nous avons été sages

On n’a mis ni le feu ni le souk au journal,

Ni violé les stagiaires ni pillé la caisse,

On a juste montré au public nos fesses,

Et ce, je l’assure, n’est pas si banal.

Bonsoir.

LAUWENS,JEAN-FRANCOIS
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