L’Otan, 60 ans, face au péril afghan

Défense Sommet des 28 chefs d’Etat ou de gouvernement de l’Alliance atlantique

Après le G20 de Londres, Obama retrouve les alliés pour un sommet de l’Otan, coincée entre « bourbier » afghan et avenir incertain.

Après le nerf de la guerre – l’argent !, au cœur de la réunion du G20 –, place à… la guerre. Les vingt-huit chefs d’Etat ou de gouvernement des pays membres de l’Otan, rejoints depuis mercredi par l’Albanie et la Croatie, se retrouvent ces vendredi et samedi pour un sommet de l’Alliance censé célébrer les 60 ans de l’organisation politico-militaire. La « réunion de famille », comme le dit un diplomate, se déroule en présence d’un Barack Obama porteur d’une ère nouvelle dans les relations euro-atlantiques. Mais la fête sera obscurcie par un gros souci : le « bourbier » afghan. « Ce n’est pas parce qu’une bonne atmosphère règne, que les problèmes disparaissent ! », relève un haut responsable américain à l’Otan.

Entrée en 2003 dans ce pays qui jadis repoussa une armada de l’Armée rouge au prix d’une résistance inouïe, l’Otan et les 61.000 hommes déployés sous sa bannière cherchent désormais une porte de sortie. De préférence, une victoire en poche – qui paraît encore bien aléatoire.

Après le sommet de 2008 organisé à Bucarest dans le Palais de Ceausescu, l’ex-leader stalinien roumain, la réunion du 60e anniversaire est tout aussi symboliquement (des réunifications successives du Vieux continent) coorganisée par la France et l’Allemagne, de part et d’autre du Rhin, à Strasbourg et à Baden-Baden. Samedi matin, au lendemain d’un premier dîner de travail dans la station thermale allemande, 27 dirigeants de l’Alliance franchiront à pied la passerelle entre les deux rives du fleuve, entre Kehl et Strasbourg. Ils rejoindront au milieu du pont le président français Sarkozy, avant de poursuivre leurs travaux au Palais des Congrès de la ville alsacienne. Voilà pour les caméras…

Ce sommet de l’Otan cherchera à éviter les sujets qui fâchent. Il s’ouvre dans un contexte nouveau, après le changement d’administration américaine – et si la règle du consensus s’impose à l’Otan, nul doute que les Etats-Unis y pèsent de tout leur poids de première, et seule, superpuissance militaire mondiale. Après l’« unilatéralisme » des années Bush, le président Obama a affiché un virage complet, en affirmant sa volonté de consulter intensivement ses alliés pour forger ensuite, ensemble, les décisions dans un monde clairement multipolaire. D’évidence, on est loin du célèbre « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous », lancé à la face du monde par George Bush au lendemain des attentats de septembre 2001, qui a conduit nombre d’alliés en Irak et l’Otan en Afghanistan, dans une « guerre », une « croisade » même, contre le terrorisme.

Les Alliés pourront jauger de cette volonté à débattre sur deux dossiers, au moins : la suite des opérations en Afghanistan et la redéfinition même du rôle et de la mission de l’Otan au 21e siècle – comment se préparer aux menaces du jour, qui n’est plus celle de « l’invasion soviétique » ? Mais cette politique de « la main tendue » pratiquée par Obama ne s’adresse pas qu’à ses partenaires de l’Alliance : outre l’Iran ou les talibans prêts à renoncer aux combats, la diplomatie américaine semble déterminée à renouer la coopération avec la Russie, après la crise de l’opération éclair des troupes russes en Géorgie l’été dernier. Celle-ci n’avait pas seulement raidi Washington : les Européens de « l’Est » avaient été prompts à réclamer de couper tous les ponts.

Le sommet de Strasbourg-Kehl intervient également après un autre tournant important, banalisé à force d’avoir été annoncé à répétition : le retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’Alliance, dont le général de Gaulle claqua la porte en 1966 au nom d’une certaine indépendance de Paris face aux Etats-Unis. Nicolas Sarkozy est revenu sur cette décision, permettant à la France de reprendre « toute sa place » au sein de l’Alliance. Le président français justifie notamment cette décision par le souci d’apaiser la relation entre l’Otan et la politique de sécurité et de défense de l’Union européenne, que les plus « atlantistes » parmi les alliés ont souvent considérées comme concurrente. « La France totalement réintégrée dans l’Otan accrédite l’idée qu’un succès de l’Otan sera un succès européen, dans l’intérêt aussi de la France », estime le haut responsable américain. L’avenir dira si a France est simplement « rentrée dans le rang » ou si, de fait, l’autonomie de l’UE s’en trouvera renforcée par rapport à l’agenda de Washington…

Une incertitude, enfin, plane sur le sommet du 60e. La nomination du nouveau secrétaire général de l’Alliance, qui doit succéder en août au Néerlandais Jaap de Hoop Scheffer, n’était hier toujours pas certaine. Une annonce au sommet aurait certainement plus d’allure que par un simple communiqué dans les mois qui viennent. Mais à quelques heures du début de la réunion, le plus en vue dans la course, le Premier ministre danois Rasmussen, ne faisait toujours pas l’unanimité. En cause, les récriminations de pays musulmans communiquées à la Turquie, membre stratégique de l’Alliance, après le soutien exprimé en 2005 par le Danois à la publication de caricatures du prophète Mahomet, jugées offensantes par les croyants. Au moment où il s’agit de gagner dans un Afghanistan profondément religieux, voilà qui est fâcheux.

Du réchauffement dans l’air : la Russie… un jour dans l’Otan ?

LE DOSSIER RUSSE

Avec la Russie, les dirigeants de l’Otan ont décidé de remettre les compteurs à zéro. De réengager une relation sur une base apaisée, sous l’impulsion des Etats-Unis. « Il y a clairement des domaines où les intérêts sont partagés : Afghanistan, contre-piraterie, lutte contre le terrorisme, les armes de destruction massive », explique un haut responsable américain à l’Otan. « Mais il y a aussi des différends sérieux, qu’il faut discuter ».

Après le gel complet des relations décrété au lendemain de l’offensive éclair russe en Géorgie, les Alliés ont décidé de réactiver à brève échéance le Conseil de coopération Otan-Russie. Une réunion au niveau des ministres des Affaires étrangères est prévue ; reste à choisir la date.

Plusieurs signes attestent ce réchauffement des relations. D’abord, deux sujets d’irritation maximale pour Moscou ne devraient connaître aucun développement au sommet : ni le rapprochement de la Géorgie et de l’Ukraine vers l’Otan, toujours envisagé mais à l’arrêt, ni le projet de « bouclier antimissiles » américain en Europe, qui a momentanément disparu des écrans radars et fait toujours l’objet d’une réévaluation par les Etats-Unis. Ensuite, Moscou a permis le transit sur son sol d’un convoi de matériel « non militaire » pour les forces de l’Otan en Afghanistan. L’Alliance négocie une coopération similaire pour le transit par la voie des airs.

Le dialogue renoué pourrait mener les deux ex-blocs à réexaminer, dans les mois à venir, l’architecture de sécurité en Europe, et au-delà. Un nouveau partenariat est peut-être au bout du tunnel, alors que des voix s’élèvent pour envisager, un jour, une adhésion de la Russie… à l’Otan.

Investir pour économiser des « dizaines de milliards par an »
Le dossier afghan

Une cérémonie militaire est programmée samedi matin sur le Rhin, entre Kehl et Strasbourg, en hommage aux troupes de l’Otan. Plus de 61.000 hommes issus de 42 pays sont déployés en Afghanistan sous la bannière de l’Alliance. Du début de l’opération, en 2003, à la fin janvier 2009, quelque 419 soldats y ont trouvé la mort : 4 en 2005, 58 l’année suivante, 191 l’année dernière… L’Otan n’avait jamais mené une opération militaire de l’envergure de celle entreprise en Afghanistan. Où les Alliés s’enlisent, face à une insurrection de plus en plus déterminée, qui planifie l’attaque contre cette occupation étrangère depuis ses bases arrières du Pakistan voisin.

Avec l’arrivée du nouveau président américain, les alliés vont changer leur fusil d’épaule. Il sera moins question de créer un Afghanistan démocratique à notre image, « éradiqué » de tous les talibans, que de susciter un Afghanistan auto-gouvernable et stabilisé pour qu’il ne puisse redevenir un repaire pour des réseaux terroristes. Et puis partir.

Hormis l’aide au développement, à la reconstruction et l’implication de l’ONU, l’accent sera donc mis sur la réussite de l’élection présidentielle d’août, avec l’envoi de renforts militaires – l’Otan cherche quatre bataillons – et sur la formation de l’armée et de la police afghanes. Afin de leur remettre les clés du pays le plus vite possible. Pour la formation de l’armée, qui devrait passer de 80.000 hommes à 134.000, deux milliards de dollars par an sont recherchés…

Somme qu’il convient de comparer aux « dizaines de milliards de dollars » que coûte annuellement l’opération : c’est un « investissement pour peut-être dépenser moins dans le futur », dit le porte-parole de l’Otan.

REGNIER,PHILIPPE
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