Cockerill au bord du gouffre

Sidérurgie L’arrêt « temporaire » de la phase à chaud socialement délicat à gérer

L’arrêt de la phase à chaud met en péril un millier d’emplois. Et menace la relance des outils à long terme.

La consolation n’est que très relative : Cockerill n’est pas la seule victime de l’adaptation au pas de charge du sidérurgiste ArcelorMittal à la chute de la demande d’acier. Les représentants du personnel ont en effet appris, ce mercredi, en comité d’entreprise européen à Luxembourg, que d’autres sites seront frappés par des arrêts complémentaires : Marseille et Florange en France, Gand (Sidmar) et Liège (Cockerill) en Belgique, notamment. Au final, ArcelorMittal n’aura donc bientôt plus que 11 hauts-fourneaux en activité sur les 25 qu’il possède en Europe, ce qui correspond à une réduction de moitié de sa production.

« L’industrie sidérurgique, comme nombre d’entreprises mondiales, pâtit durement des répercussions du ralentissement de l’économie, explique Bernard Fontana, directeur des relations humaines du groupe. En dépit des efforts déjà réalisés, les conditions de marché restent très difficiles. » Pour Liège, le tour de vis, qui prendra effet début mai pour une durée indéterminée, est dramatique : ses deux hauts-fourneaux (HF6 à Seraing et HFB à Ougrée) seront à l’arrêt, de même que l’agglomération, l’aciérie et la coulée continue, entre autres. La cokerie, qu’on avait crue menacée de fermeture, est maintenue en (faible) activité. Dans l’aval (le « froid »), les lignes de finition à Marchin et à Ramet qui étaient déjà à l’arrêt sont maintenues en l’état. S’y ajoute une ligne de galvanisation à Flémalle.

L’impact sur l’emploi ? Il reste incertain. La direction de Cockerill, qui entendait déjà réduire par prépensions les effectifs à 2.800 personnes (au lieu de 3.900) d’ici quelques mois pour préserver la compétitivité de ses outils, est confrontée à une situation inédite : un millier de personnes supplémentaires sont concernées par ces arrêts. Mais elles doivent être maintenues dans l’entreprise dans l’hypothèse d’un redémarrage, sous peine de manquer de compétences indispensables lorsqu’on apercevra le bout du tunnel, au quatrième trimestre de l’année au plus tôt.

« ArcelorMittal souhaite réaliser cette adaptation dans une approche socialement responsable et dans le maintien d’un dialogue de qualité avec les partenaires sociaux, notamment en recherchant toutes les mesures sociales adaptées et en faisant preuve de créativité », écrit la direction liégeoise dans une lettre au personnel. « Nous ferons tout pour éviter les licenciements, car nous aurons besoin de ces personnes », poursuit Francis Degée, le patron de Cockerill.

Signe de l’urgence, mais aussi de la volonté de dégager des solutions, une réunion se tenait dès le début de soirée entre la direction de l’entreprise et les représentants syndicaux afin de baliser le travail. « Le climat est constructif, commente Ramon Carmona, président de la délégation FGTB, à l’issue de cette rencontre. L’objectif, c’est clairement de garder les gens, y compris les travailleurs qui sont sous contrat à durée déterminée et les barémisés (employés, ndlr). » Le propos est partagé par Eric Cop, président de la délégation CSC : « Chacun va proposer des pistes et nous verrons dès la fin des vacances de Pâques. Le chômage économique, par exemple, doit pourvoir exceptionnellement être étendu à ceux qui pour l’instant ne peuvent pas en bénéficier. » Quant aux sous-traitants, en particulier ceux qui n’ont que Cockerill pour client, ils attendront que passe l’orage, s’ils en ont la capacité…

Reste cette question : la phase à chaud bénéficiera-t-elle bien du redémarrage attendu, ou restera-t-elle sur le carreau ? On sait en effet que les sites liégeois ne sont pas les plus compétitifs, notamment parce qu’ils n’ont pas ou peu été modernisés pendant cinq ans vu qu’ils avaient été condamnés à fermeture définitive – avant d’être sauvés début 2008. « Les responsables d’ArcelorMittal m’ont dit leur volonté de relancer les outils dès la reprise, affirme Jean-Claude Marcourt, ministre wallon de l’Économie. Je ne doute pas que cette parole soit ferme et sincère. »

Plus globalement, le ministre en appelle au gouvernement fédéral afin d’aider à la mise en œuvre de solutions socialement innovantes qui permettent aux entreprises comme ArcelorMittal, mais aussi Caterpillar par exemple, de tenir le cap dans les prochains mois. Et il fustige l’Europe : « La Commission européenne reste les bras ballants, alors que l’industrie doit être aidée dans l’urgence par des mesures fortes de soutien et de relance. »

« Ils ont inventé un nouveau mot : les CDIsables »

Ce mercredi, ils sont quelques centaines, suffisamment pour occuper tout le rez-de-chaussée du nouveau « centre acier », bâti par ArcelorMittal à Flémalle juste avant la crise. Ils attendent, en tenue de travail, le retour de leurs représentants qui se sont engloutis avec la direction au conseil d’entreprise. La réunion a débuté à onze heures. Le temps s’écoule très lentement.

On grille une clope dehors, on ressasse les nouvelles grappillées par-ci par-là. « Il y a quelques jours encore, je pensais que j’allais rester ici jusqu’à l’an prochain, explique cet ouvrier de bientôt soixante ans. On me demandait même de revenir après pour former les jeunes, et on annonce maintenant qu’on devra partir pour juin… Et les jeunes, qui va les former ? » Un délégué du service « énergie » a suivi la conversation et étaye les dires de son collègue : « Sur la haute tension, on a du 220.000 volts… Le gamin qui sort avec son diplôme d’électricien, il ne sait pas gérer ça, il doit apprendre avec nous. On ne veut pas que les CDD partent, ils vont être engagés chez Electrabel ou ailleurs et les connaissances seront parties. A ce moment-là, même si la crise est passée, on ne pourra plus relancer par manque de bras. » Un ancien, fondeur costaud au foulard rouge, s’adresse au groupe : « Moi, je n’en peux plus. On y a cru, avec le HF6 relancé. Et maintenant on va passer notre temps à mettre le HFB sous cocon ? Ce sont des menteurs ! Ils vont le tuer, le chaud. On est en deuil, les gars ! »

Plus loin, un Serésien d’une bonne vingtaine d’années s’offusque : « Ils parlent beaucoup, mais leur carrière est déjà bien entamée alors que nous, on est jeunes et on est nulle part. » Il a été engagé sous contrat à durée déterminée il y a trois ans, puis on lui a mis un CDI sous le nez après la relance du HF6. Il l’a signé, l’a renvoyé à la direction, en a profité pour s’engager dans l’achat d’une maison. Puis ne l’a plus revu, son contrat. « Maintenant, ils ont inventé un nouveau mot pour nous : les “CDIsables” », explique-t-il.

Le ton chauffe, l’impatience gagne les ouvriers. A 13 heures 30, enfin, un délégué. Il confirme : cokerie ralentie, une ligne fermée dans le froid, le HFB sous cocon « pour trois, quatre mois ». Trois, quatre mois ? A Liège, on n’y croit pas. Et on ne pense plus qu’à une chose : préserver ce savoir-faire qui fait la richesse de la région.

2003

Janvier.

Annonce par

Arcelor de la fermeture de la phase à chaud liégeoise à l’horizon 2009.

Avril.

Accord sur une

fermeture en deux temps (mise sous cocon du HF6 de Seraing en 2005).

2005
Avril.

Mise sous cocon

du HF6 de Seraing.

2006
Janvier.

Lancement

de l’OPA de Mittal Steel

sur Arcelor.

Février.

Promesse de

Lakshmi Mittal de revoir

la décision de fermeture

en 2009.

Juillet.

Réussite de l’OPA et création du groupe

ArcelorMittal.

2007
Mai.

Annonce de la relance du HF6 de Seraing.

Octobre.

Confirmation par Michel Wurth, nº 2 d’ArcelorMittal, du sauvetage de la phase à chaud.

2008
Février.

Relance du HF6 (après accord

sur les quotas de CO2).

Septembre.

Explosion

de la crise financière.

Octobre.

Ralentissement de la production d’ArcelorMittal ; fermeture du HF6 pour 3 mois.

Novembre.

Fermeture de 3 lignes de finition à

Liège ; plan de départ

volontaire à l’échelle du groupe (9.000 personnes).

2009
Janvier.

Fermeture du HF6 pour une durée indéterminée ; accélération

du plan de restructuration « Speed Up » à Liège.

Avril.

Fermeture du HFB (Ougrée) pour une durée indéterminée.

WAUTERS,LAURENCE,JULY,BENOIT
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