Dubaï s’enfonce sans bruit dans les sables mouvants de la crise

Emirats arabes unis Après la folie des grandeurs, la dégringolade des prix

BEYROUTH

de notre correspondante

Pas la peine d’aller très loin. Il suffit d’un détour par l’aéroport de Beyrouth pour constater, à l’arrivée des vols en provenance de Dubaï, les mines déconfites de certains passagers.

« J’ai tout perdu », se lamente Rony, rentré il y a un mois au pays du Cèdre, à 3 heures environ d’avion du petit émirat. A 28 ans, ce Libanais plein d’ambition est un de ces milliers de jeunes partis tenter leur chance, au début des années 2000, dans ce Manhattan du désert en plein essor, sans voir arriver la crise.

Constructions à gogo, projets touristiques, investissements à tout va. La folie des grandeurs de Dubaï lui permet vite de décrocher un poste d’agent immobilier. Salaire mensuel moyen : 10.000 dollars (7.500 euros). « La belle vie… », roucoule-t-il, nostalgique.

Mais avec la récession économique, il se retrouve du jour au lendemain à la rue : « Mon patron a mis la clef sous la porte. Après six mois de galère à chercher un autre boulot, j’ai fini par déménager au Liban, en laissant une ardoise de 27.000 dollars chez mon banquier… » Le rêve n’aura pas duré longtemps.

A qui la faute ? La presse locale ne manque pas de pointer du doigt la spéculation frénétique qui a poussé, au pic de la folie immobilière, de nombreux investisseurs étrangers à préacheter, sur plan, des étages entiers d’appartements, en payant une avance de 10 % du prix, dans l’espoir de les revendre au plus vite. Pris de court par la crise, ils se retrouvent aujourd’hui à sec, sans argent et sans client potentiel.

Le secours d’Abu Dhabi ?

Résultat : phénomène inimaginable il y a encore quelques mois, les défauts de paiement sont de plus en plus nombreux dans ce supermarché géant du Moyen-Orient, où les banques avaient pris l’habitude de distribuer des crédits à tour de bras. « En l’absence de toute loi sur les faillites, vous risquez la prison si vous n’avez pas les moyens de payer vos dettes. C’est pourquoi de nombreuses personnes sont tentées de faire leurs valises et de partir au plus vite, dès qu’elles se retrouvent au chômage ou dans l’impossibilité de rembourser leurs prêts », explique Eckart Woertz, un économiste allemand rattaché au Gulf Research Center.

Lui-même installé à Dubaï depuis cinq ans, il observe, au quotidien, l’interruption de nouveaux chantiers et la réduction progressive des embouteillages : des signes qui ne trompent pas. D’après lui, « la valeur des projets annulés est aujourd’hui plus élevée que celle des constructions en cours ». La banque USB prévoit même une chute de la population de Dubaï de 8 % d’ici fin 2009. Plus frileux, les établissements financiers sont désormais très conservateurs quand il s’agit d’octroyer des crédits. Conséquence d’une chute drastique de la demande de nouveaux logements, les prix de l’immobilier flanchent. « Il n’existe pas de statistiques officiels sur la baisse des prix, mais je dirais que les tarifs ont chuté de 30 % depuis l’été 2008. Ils risquent de chuter à nouveau de 30 % d’ici la fin de l’année », estime Eckart Woertz.

Pour assainir l’économie, les autorités locales s’attaquent actuellement aux affaires de corruption. Le mois dernier, sept hommes ont comparu devant un tribunal dans deux affaires de pots-de-vin liées à de gros projets immobiliers. Mais les banques, qui dépendaient beaucoup de l’argent de l’étranger, font grise mine, faute de nouvelles rentrées d’argent. Heureusement que Dubaï peut encore compter sur le soutien de son voisin, Abu Dhabi, qui bénéficie de réserves en or noir suffisantes pour tenir encore quelques décennies. Cependant, prévient Eckart Woertz, ce serait une erreur de penser que le « grand frère » puisse racheter Dubaï d’un coup de baguette magique. « Abu Dhabi n’est pas, non plus, épargné par la crise. Ses revenus du pétrole ont chuté et ses investissements étrangers ont perdu de la valeur », conclut-il.

MINOUI,DELPHINE
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