Tati et l’esprit d’enfance

Tati s’expose à la Cinémathèque à Paris. Et on se croit devant un formidable coffre à jouets.

Paris

De notre envoyée spéciale

Bien sûr, Hulot, c’est un peu moi, mais c’est aussi un peu vous tous. Chacun a sa demi-heure de hulotisme par jour. » Quand Jacques Tati écrit ses mots en 1959, il ignore qu’un demi-siècle plus tard, des fadas de son univers vont mettre en scène ses films, sa vie, son œuvre dans une exposition digne d’un coffre à jouets, et offrir ainsi bien plus d’une demi-heure de hulotisme à ceux que leurs pas ont emmenés jusqu’à la Cinémathèque française de Paris, qui honore l’artiste jusqu’au 2 août.

Tati ? On se penche un peu en avant, on dérive entre l’ordre et le détraqué, on se cogne à une vitre, on touche le nez d’un enfant… et on se laisse prendre par les mouvements de la fantaisie. On répond, dans le désordre : Mon oncle, Jour de fête, Les vacances de Monsieur Hulot, Trafic, PlayTime, Parade. Des films d’hier pour aujourd’hui et demain, comiques et sociologiques. On dessine une silhouette, un vélo, un imper, un parapluie, un chapeau, une pipe. On évoque un poisson-fontaine, des graviers multicolores, un château de sable, des cris joyeux d’enfants, un cheval bleu, des nénuphars en plastique, des fauteuils coquetiers, un canapé-haricot et un teckel en manteau à carreaux. Tati ? Le cinéma comme un jeu d’enfant. Le monde comme une fête foraine. Vivant, moderne.

Alors quand on apprend qu’une exposition est consacrée au grand Jacques – il mesurait 1 m 87 –, on court à grandes enjambées élégantes et maladroites pour voir, éprouver, ressentir, comprendre et s’égarer. Sur le trajet, on se souvient soudain qu’en 2002 au Festival de Cannes, pour la projection de PlayTime restauré, Michel Piccoli monta les marches du palais déguisé en Monsieur Hulot, et un vent de bonheur souffla sur la Croisette.

Et voilà que l’ascenseur de la Cinémathèque française s’ouvre sur le cinquième étage de l’édifice imaginé par Franck Gehry. Une drôle de machine bricolée de notes, croquis, collages pose à l’entrée de 650 mètres carrés s’annonçant vaste terrain de jeu. Esprit de fantaisie. Ensuites, un long couloir gris menant vers le tableau de contrôle de PlayTime. Expression symbolique de la monotonie de la modernité – avec bruitage, évidemment. Puis, une cage de verre d’où on aperçoit tout en deux temps, trois mouvements. Du verre, rien que du verre… « Nous appartenons à une civilisation qui éprouve le besoin de se mettre en vitrines », notait déjà Tati en 1967.

Alors qu’on n’est qu’au début de la découverte de Jacques Tati, deux temps, trois mouvements…, on sent que les commissaires de l’exposition Macha Makeïeff et Stéphane Goudet ont réussi leur pari : nous donner dix ans, à peine, pour légitimer l’envie de gambader d’un coin à l’autre, de monter sur des marches n’allant nulle part, de regarder par la fenêtre et de s’asseoir sur le canapé-boudin vert pomme de la villa Arpel. Proposant une originale immersion visuelle et sonore, ils réveillent l’individualité pure, c’est-à-dire une liberté poussant à riposter à la bêtise et au conventionnel comme le font les films de Tati. Car le visiteur est spectateur et acteur de cette déambulation joyeuse et colorée.

Pipe géante, maquette de la villa Arpel, objets divers (lettres, photos, carnets de gags) sous verre, mausolée aux fétiches contenant la sacoche de François le facteur dans Jour de fête, la casquette du petit Gérard de Mon oncle, le chapeau de Tati, le parapluie et les chaussettes de Monsieur Hulot, un Oscar, un César d’honneur, le clap de PlayTime et bien d’autres choses encore. On furète et on réveille son esprit d’enfance.

L’invitation de Macha Makeïeff est claire : « Visiteur, promenez-vous. » On y répond sans oublier d’errer le nez en l’air. Du noir et blanc à la couleur, du gris des villes aux lampions du cirque, du ring au music-hall, d’une cabine de plage tapissée de photos de famille à un manège d’automobiles pour cerner les origines, les influences, la vie et l’œuvre.

On s’émeut d’une lettre de Pasolini écrite en 1968 : « Cher Jacques Tati, Mais je ne veux pas vous arracher à Hulot. Dans mon film, je voudrais précisément Hulot. Je ne vous connais qu’à travers Hulot. A travers le visage de Hulot, les longues jambes de Hulot, le derrière haut placé de Hulot, la nuque ronde de Hulot. C’est ce Hulot qui doit apparaître dans mon film tel que je me le représente (…) ». On rit des leçons ludiques du professeur Goudet qui se répondent et ricochent sur douze écrans. On happe des phrases : « La vedette est avant tout le décor » ; « Je veux que le film commence quand vous quittez la salle » ; « Je fais partie des cinéastes qui aiment leurs films et acceptent de ne pas être vus par tout le monde comme un peintre accepte de ne pas être accroché dans les living-rooms » ; « Personnellement, je ne me suis jamais ennuyé en attendant dans un aéroport » ; « J’avoue qu’un vrai sujet m’inquiète » ; « Je regarde vivre les gens, je me promène, je vais aux matchs de foot, aux expositions de la Porte de Versailles, j’accepte quelques réceptions, je reste des heures sur l’autoroute pour voir les voitures défiler. J’écoute les dialogues, j’observe le tic, le détail, la manière d’être qui révèlent de chaque individu la

personnalité. » Et on revient à une évidence : Tati, génial libertaire farfelu habité d’une immense tendresse a toujours été un fin observateur, traquant l’absurde et le ridicule, tirant la sonnette d’alarme d’une apparence de progrès qui risquait d’immobiliser l’homme, de le mondialiser. A l’époque, on le disait réac, croyant qu’il maudissait le moderne. Faux : le moderne, c’était lui. Il aimait l’architecture moderne, le matériel cinématographique sophistiqué, l’abstraction en art. Mais il avait compris le danger d’une société aliénant son humanité par le superflu, les modes et le tam-tam de la voie consensuelle. De façon burlesque et poétique, il disait ce que disait le philosophe Guy Debord définissant la société moderne comme « magasin » de mécanismes pour transformer la vie authentique en un spectacle marchand qui aliène l’individu. Aujourd’hui, mélancoliques des mélodies du faubourg, on voit toute la pertinence de sa réflexion dont ses œuvres sont porteuses. Ce n’est pas un hasard si Woody Allen, Wes Anderson et David Lynch l’admirent. Déjà Truffaut lui rendait hommage en faisant passer la silhouette de Hulot sur un quai de gare de Domicile conjugal et Jeunet fit de même en incluant un cycliste fou à la Jour de

fête dans Un long dimanche de fiançailles. Hommages encore de Blake Edwards avec The party, de Wes Craven dans Publicité japonaise ou de Sylvain Chomet dans Les triplettes de Belleville.

Ce dernier travaille d’ailleurs en ce moment sur un scénario original de Tati, écrit en 1961 avec Jean-Claude Carrière, librement inspiré de son expérience de mime. L’illusionniste deviendra L’homme au lapin blanc, film d’animation.

On aime l’idée que l’exposition y fasse écho, en en montrant des dessins préparatoires. On aime que l’exposition invite d’autres poètes, d’autres doux dingues – tels Warhol, César, Cassar, Tinguely, Sorin, Sempé, Etaix, Ronis, Doisneau… – qui, d’un trait, d’une compression, d’une déstructuration, racontent Tati avec leur art. On aime les témoignages de personnalités aussi variées que Michel Gondry et Otar Iosseliani, Jean Nouvel et Jean-Jacques Annaud, Elia Suleiman et Blanca Li. Et dont le travail a été nourri par la connaissance des films de Tati.

En 2007, Tati aurait eu cent ans. Cette année, il aurait eu 102 ans. Prenant à contretemps toutes les commémorations, voici une bonne idée que cette exposition.

Cinémathèque française, rue de Bercy, 51, Paris 12e (métro Bercy). Jusqu’au 2 août. Infos :

00-33-171.19.33.33 ou www.taticinematheque.fr

Filmographie

Jacques Tati est sans doute l’un des grands maîtres du cinéma mondial qui a le moins tourné. Six longs métrages en cinquante ans. Entre 1932, date de son premier court, Oscar, champion de tennis, aujourd’hui perdu, et sa mort prématurée en 1982, laissant en chantier les projets de Confusion et de L’illusionniste… En 1949, Tati réalise Jour de fête. En 1953 sort Les vacances de Monsieur Hulot. En 1958, c’est Mon oncle. Puis viennent PlayTime en 1967, Trafic en 1971 et Parade en 1973. N’hésitez pas : tous ces films existent en DVD. Certains comme PlayTime – et, dès juillet, Les vacances de Monsieur Hulot – en version restaurée. Tati disait : « Mes films ressemblent moins à des films qu’à des fenêtres ouvertes. Si vous les regardez attentivement, vous n’y verrez ni une succession de gags ni une occasion de se bidonner, mais plutôt la vie proprement dite. »

BRADFER,FABIENNE
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