Les Algériens ne sont pas dupes

Algérie Abdelaziz Bouteflika réélu président avec un score dépassant les 90 %

ALGER

DE NOTRE CORRESPONDANT

Qu’ils aient boycotté le scrutin ou voté Bouteflika, les Algériens se sont réveillés samedi matin avec une sacrée gueule de bois : tous ont conscience que leur pays vient de faire un grand pas en arrière pour rejoindre le club des « républiques bananières ». La fièvre des élections une fois retombée, restent les chiffres. Taux de participation : 74 % (18 % selon le FFS, parti partisan du boycott) ; Bouteflika réélu avec plus de 90 % des voix et ses cinq adversaires se partagent ensemble les 9 % restants ! Vendredi, les partisans du président jubilaient à leur annonce. Aujourd’hui que la griserie électorale et l’effet de foule sont passés, ils sont nombreux à reconnaître que les résultats « sont exagérés ». Rabah M., membre du staff de campagne de Bouteflika pour l’agglomération d’Alger, s’en explique : « La menace des boycotteurs a été telle que tout le monde s’est surpassé pour les écraser. C’est ce qui explique cette exaltation… Mais c’est pour la bonne cause ».

L’exaltation, c’est le bourrage des urnes opéré grâce à la coopération de toutes les institutions de l’Etat qui ont eu tout le loisir de s’acharner contre le boycott. « Les 48 walis (préfets) du pays ont été mis sous pression par la présidence, explique Amar, secrétaire général d’une mairie d’Alger. Ceux qui présentent des chiffres inférieurs à 80 % risquaient leur place. Et ils le savaient. Cela a créé une certaine émulation. »

Louiza Hanoune, candidate malheureuse (4,22 %) mais proche de Bouteflika, parle de « fraude massive et généralisée qui a touché toutes les wilayas » (départements). Autre candidat, Ali Fawzi Rebaïne (0,93 %) affirme que « ce scrutin consacre la naissance du Mugabe blanc ».

Tous les candidats affirment que leurs représentants ont été « expulsés des bureaux de vote par la police et que les procès-verbaux de dépouillement ont été élaborés par les préfets dans les sièges des départements ».

A Alger, des bureaux de vote vides toute la journée ont donné le taux de participation surréaliste de 65 % ! Les comptes rendus de la presse internationale accordent peu de crédit aux résultats à la biélorusse annoncés. Cela n’a pas empêché Nicolas Sarkozy d’envoyer ses félicitations à Bouteflika quelques minutes à peine après l’annonce de sa victoire.

Suivi du tunisien Ben Ali, tout heureux d’être rejoint par Bouteflika dans le club des présidents élus à plus de 90 %.

Seul bémol de taille à ce cynisme diplomatique, la position des Etats-Unis qui se disent « préoccupés par les accusations de fraude électorale… et du fait que certains partis de l’opposition ont boycotté l’élection ». Washington n’a jamais été aussi sévère à l’égard d’Alger.

L’éditorialiste du quotidien privé progouvernemental, L’Expression a présenté dans l’édition du 11 avril présente « la victoire du peuple algérien contre les boycotteurs » dans le sillage de celles qu’il a menées « contre le colonialisme et le terrorisme ».

La campagne menée officiellement contre le boycott par le gouvernement et les partisans du président, s’est en tout cas transformée de fait en campagne anti-Kabyles. Accusés « traditionnellement » d’être de mauvais musulmans « qui mangent du sanglier, boivent de l’alcool et ne font pas le ramadan », on reproche ces dernières années aux Berbères d’avoir embrassé en masse le christianisme et d’avoir commis le crime d’apostasie, puni de mort dans la religion musulmane. Tout ce qui vient des Kabyles est vu à travers cette accusation de « gens-qui-ont-trahi-leur-religion ».

C’est en surfant sur ce reproche (insensé, NDLR) que le gouvernement a organisé sa propagande contre le boycott prôné par les partis kabyles. Les jeunes manifestants pro-Bouteflika qui ont tenté d’arracher de force le drapeau noir hissé par le RCD, parti d’opposition à dominante kabyle, au fronton de son siège à Alger, sont mus d’abord par un sentiment religieux, comme nous le révélera, sur place un de leurs meneurs : « L’objectif des Kabyles est de remplacer le drapeau national par la croix… Le drapeau noir n’est qu’une étape… ».

Le lendemain, le siège du FLN à Aghrib (Kabylie), village natal de Saïd Sadi, chef du RCD, a été incendié par des inconnus.

La digue ethnique n’a jamais été si près de l’effondrement.

TAGUEMOUT,HANAFI
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