Un seigneur, un monument

Littérature Les « Rois maudits » perdent leur chroniqueur

Maurice Druon est mort mardi. Il aurait eu 91 ans le 23 avril. Un immense écrivain, non sans doute ; un immense personnage, oui.

Il y avait quelque chose de monumental chez Maurice Druon. Encore vivant, on le considérait déjà comme une statue immobile au milieu d’un jardin de ville. Le personnage de l’écrivain, avec tout ce que ça recèle de convenu, d’immobile, de conservateur. On murmurait même : de « vieux con ».

Maurice Druon fut en effet, et depuis 60 ans, une personnalité de la scène littéraire et de la scène politique française. Pensez : ce neveu de Joseph Kessel le révéré avait écrit avec lui le fameux « Chant des partisans », qui devint l’hymne de la Résistance française durant la Seconde guerre mondiale. Il remporta le Prix Goncourt en 1948 avec Les grandes familles, il écrivit, avec quelques nègres dont Edmonde Charles-Roux, les sept volumes des Rois maudits, que la télévision rendit célèbres à deux reprises, il fut ministre de la Culture sous Pompidou et député de Paris. Et puis, surtout ?, il entre à l’Académie française en 1966 et en est le secrétaire perpétuel de 1985 à 1999, cédant ensuite cette fonction à Hélène Carrère d’Encausses. C’est elle, d’ailleurs, qui annonça officiellement son décès.

Avec tous ces titres, et on oublie les médailles, titres, prix littéraire de la Fondation Pierre de Monaco, doctorats honoris causa partout dans le monde, dignités nombreuses, il y a de quoi se tailler une gigantesque statue, en tout cas un gigantesque statut. Maurice Druon l’avait fait, certes. Mais il n’était pas non plus le conservateur confit dans ses convictions surannées qu’on a trop souvent décrit.

D’abord parce que son passé parle pour lui. On n’entre pas comme ça en Résistance sans avoir de l’envergure ni l’envie de faire bouger les choses. Ni d’ailleurs de l’intelligence et de l’audace. Sur son site, Le Figaro rappelle que dès 1939, Druon avait adressé un article à Pierre Lazareff, directeur de France-Soir : « J’ai 20 ans et je pars. » Il le fit, revint à la guerre, repartit à Londres, écrivit le fameux « Ami, entends-tu… » avec son oncle, revint en Alsace et en Allemagne comme correspondant de guerre.

Et puis, un type qui écrit Les Rois maudits ne peut pas être tout à fait confit. Comme il le rappelait dans un entretien qu’il nous avait accordé en septembre 2005, juste avant la diffusion à la télé de la deuxième version de ce feuilleton culte : « Quand j’ai proposé le livre à un éditeur, il m’a répondu : “Ce serait intéressant à condition de changer d’époque. Nous ne vendons rien avant Louis XIII”. Je lui ai répondu : “Je ne peux tout de même pas vous écrire Les trois mousquetaires, c’est déjà fait !”. Quant au feuilleton, je me suis rendu compte de son impact quand la Comédie de Genève a été forcée de changer son jour de programmation, qui était le mercredi, à cause de la diffusion des Rois maudits. »

Et puis cette série va à contre-courant des romans historiques habituels. En général, le héros est un bon, un généreux, un redresseur de torts. Ici, c’est le contraire, le héros, Robert d’Artois, est un fourbe, un féroce, un passionné pervers. Il ne faut pas être ringard pour inventer un tel personnage.

Comme il faut être fameusement lucide pour lancer un aphorisme du genre : « Il en est des défauts comme des phares des automobiles : seuls ceux des autres nous aveuglent. »

L’œuvre de cet homme mort à quasi 91 ans est multiple. Il a écrit des romans (La chute des corps, Les grandes familles, Les Rois maudits), des histoires pour enfants (Tistou les pouces verts), des nouvelles (Le bonheur des uns), des essais (L’avenir en désarroi, La France aux ordres d’un cadavre,), des pamphlets de défense de la langue française (Le bon français), des biographies (Alexandre le Grand), et des mémoires (Circonstances et Circonstances politiques).

Son fauteuil est donc aujourd’hui vide à l’Académie française. C’est le fauteuil nº 30. Qui s’y assiéra ? On sait que les académiciens ne sont jamais prompts à décider des successions. Peut-être sera-ce une femme. Maurice Druon ne serait pas heureux. Il avait lancé à l’arrivée de Marguerite Yourcenar : « D’ici peu vous aurez quarante bonnes femmes qui tricoteront pendant les séances du dictionnaire. » Un peu vieux con quand même…

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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