L’entomologiste de nos sociétés

Littérature L’écrivain britannique J. G. Ballard est décédé

« Crash », « L’île de béton », « I.G.H. », « Millenium People ». Ballard a modifié notre vision du monde.

James Graham Ballard était malade depuis plusieurs mois. Il ne quittait plus sa petite maison de Shepperton, dans la grande banlieue de Londres où trône un Delvaux. Ou plutôt une copie réalisée par un peintre d’un Delvaux détruit : « C’était l’un des plus grands surréalistes, avec René Magritte, que j’admire aussi grandement. Les surréalistes ont ouvert la porte à un monde de beauté, de poésie et de mystère que je voudrais ne jamais quitter », nous avait-il dit en février 2005. La maladie le rongeait. Il y a succombé dimanche, à 78 ans.

 

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Ballard était ce que tout écrivain devrait être : un explorateur. Il a sondé la société, c’est-à-dire nous, avec nos fantasmes, nos renonciations, nos impasses, notre ennui. Quelque part, on dit de lui qu’il est « le poète de la chorégraphie des désagrégations mentales ». Un grand écrivain de science-fiction, Brian Aldiss dit : « Les autres écrivains copient, lui, il crée. »

Ballard avait commencé sa vie littéraire en science-fiction. Avec quatre beaux romans apocalyptiques : Le vent de nulle part (1961), Le monde englouti (62), Sécheresse (64) et La forêt de cristal (66). Plus que le décor, ce sont les conséquences de ces fins du monde sur les hommes qui intéressent l’écrivain. Dans Vermillion Sands (1971), une série de nouvelles se passant dans cette station balnéaire, Ballard se fait poète : on y sculpte les nuages et écoute les fleurs musicales.

Parano

Puis c’est la rupture. Ballard questionne notre société et décortique nos fantasmes. Ça donne Crash ! (1973) : la métaphore parano d’une société fascinée par la bagnole, la vitesse, les accidents, les handicaps. Une apocalypse d’aujourd’hui en forme de libido exacerbée et de volonté de pouvoir, dont David Cronenberg a fait un film puissant. Puis L’île de béton (1974) : un mec blessé, perdu au milieu d’un immense nœud autoroutier. Et I.G.H. (1975) : un regard paranoïaque sur la vie dans des immeubles de grande hauteur.

On doit encore citer L’empire du soleil (1984), dont Spielberg a fait un film : l’enfance de Ballard dans un camp japonais de prisonniers en Chine. Ballard abandonne la SF : « La science-fiction est morte en 1969 quand Armstrong a marché sur la Lune, nous avait-il dit en 2005. L’âge de l’espace est fini. Les gens ont compris que l’espace extérieur est ennuyeux. Nous ne voyons plus le futur avec le même intérêt, nous avons même peut-être perdu notre sens du futur. Nous vivons dans un présent perpétuel, plutôt comme de petits enfants… »

Ce présent, il l’analyse encore. Millenium People (2003) puis Que notre règne arrive (2006) : la révolte de la classe moyenne. « La violence est la solution désespérée de tous les problèmes, et les gens désespérés tendent à utiliser la violence, nous disait Ballard en 2007. La violence insensée semble spécialement attirer ce genre de personnes, qui vont dans des supermarchés et tirent à la mitrailleuse sur de complets inconnus ou placent des bombes dans le métro. »

Par ennui plus que par conviction. « Tout le monde s’embête sans le réaliser, ajoutait-il. Nous en avons marre du sexe, des drogues, de l’alcool, de la télévision, de la politique. La réalité semble être le seul programme intéressant, et le consumérisme est la seule réalité aujourd’hui. Nous ne voyons pas combien nous nous ennuyons, mais souvent nous éclatons en accès de violence imprévisibles. Le crime est ce qui nous fascine le plus. La race humaine a cessé de rêver il y a 200 ans avec l’invention de la science moderne, et nous voyons que toutes les portes qui mènent à notre inconscient sont fermées. »

A lire

Crash ! /L’île de béton / I.G.H. En un volume, les trois romans (1973, 74, 75) qui sont au cœur de l’œuvre de ce chirurgien de l’apocalypse. Des livres de l’exaspération. Où se mêlent pornographie et paranoïa, esthétique et philosophie. Denoël.

Nouvelles complètes. Tome 1, 1956-1962. Avec celles de Vermilion Sands : une station balnéaire pleine d’artistes qui font chanter les fleurs, qui sculptent les nuages… Le littoral des rêves. Tristram.

Millenium People, 2003. La révolte des classes moyennes pour la hausse du prix du parking. Folio.

Que notre règne arrive, 2006. Consumérisme obsessionnel et déliquescence sociale. Folio.

J. G. Ballard – Hautes altitudes, 2008. Une passionnante étude qui montre l’influence littéraire de Ballard sur le monde contemporain. Editions Ere.

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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