Ahmadinejad provoque le monde à Durban II

C’était écrit : le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a provoqué un scandale lundi à Genève, à l’ouverture de la conférence de l’ONU sur le racisme.

À la tribune, l’orateur a notamment dit ceci : « Chers amis, aujourd’hui, l’humanité est confrontée à un type de racisme qui a terni l’image de l’humanité. Au début du troisième millénaire, le sionisme mondial personnifie le racisme qui a recours faussement à la religion et abuse du sentiment religieux pour cacher sa haine et son visage hideux. »

Résultat : les délégations des pays membres de l’Union européenne ont ostensiblement quitté la salle. Ce fut le cas de la Belgique qui « condamne sans réserve les propos haineux et antisémites » du président iranien.

Mais la délégation belge assistera à la suite des débats, parce que « les Nations unies ne peuvent toutefois être laissées aux mains des extrémistes ».

Ahmadinejad empoisonne Durban II

Racisme Le président iranien s’est lancé dans une violente diatribe contre Israël

La conférence de l’ONU a mal démarré. Plusieurs délégations occidentales ont quitté la salle pour protester.

Genève

De notre envoyé spécial

Il est arrivé entouré de gardes du corps et d’officiels et s’est assis à la place réservée à la délégation iranienne dans la salle des Assemblées du Palais des Nations archicomble. Puis le président de la Conférence d’examen de Durban, qui se tient à Genève du 20 au 24 avril sur le racisme, a demandé qu’on l’escorte à la tribune. Mahmoud Ahmadinejad commence à peine son discours et déjà le premier esclandre. Des personnes vêtues de perruques de couleur crient « Raciste, raciste » et sont évacuées manu militari par le service de sécurité. Le président iranien leur répond du tac au tac : « Pardonnez-leur, elles ne sont pas informées. »

L’attente de l’audience est proportionnelle au risque de dérapage d’une conférence sur le racisme qui a déjà vu plusieurs défections occidentales dont les Etats-Unis et trois membres de l’Union européenne. Le début du discours laisse présager un ton plutôt éthéré : « Que Dieu salue tous les prophètes que sont Jésus-Christ, Abraham, Moïse, Mahomet, ces avocats de l’amour, de la dignité et de la justice. » Dans les rangs de la société civile, les ONG iraniennes et tunisiennes applaudissent à tout rompre. Rapidement toutefois, la référence religieuse laisse place à la diatribe virulente contre l’Occident. Le président iranien parle de siècles de souffrances, d’une « période très noire », fustige l’esclavage et les personnes capturées en Europe et aux Etats-Unis « dans les pires conditions ». Ces pratiques ont mené à deux guerres mondiales en Europe qui ont fait des millions de victimes. « Et ceux qui se considèrent comme les vainqueurs (de cette guerre) ont élaboré un ordre du monde qui fait fi des autres peuples. Le Conseil de sécurité de l’ONU en est le legs qui agit selon une logique contraire aux valeurs humaines. »

Le pire est à venir. Comme beaucoup l’ont craint, le président iranien se lance dans une invective véhémente contre Israël. À l’initiative de la France, les 23 pays européens présents quittent la salle sous les huées ou sous les félicitations. Mahmoud Ahmadinejad reste impassible, mais il dira plus tard en conférence de presse que le comportement des Européens lundi après-midi a été « immoral ». Il parle de la nécessité d’éradiquer le régime israélien. Il fustige le Conseil de sécurité qui soutient ce régime oppresseur et qui laisse « ces criminels » (israéliens) impunis.

Dans la salle, les esprits s’échauffent. Mahmoud Ahmadinejad en rajoute encore en condamnant l’arrogance de l’Amérique qui a attaqué la « culture millénaire » de l’Afghanistan. Il joue de la rhétorique pour attribuer les causes de la crise économique mondiale. « Est-ce que cela a commencé en Afrique ou en Asie ? Non, cela a commencé aux Etats-Unis et en l’Europe. » Pour le président iranien, le capitalisme et le communisme sont à bout de souffle. Un nouveau système mondial va s’instaurer. Derrière lui, le secrétaire général des Nations unies s’agite. Le chef d’Etat iranien a déjà fait exploser le temps de parole. Ban Ki-moon déplorera plus tard l’utilisation de la Conférence d’examen de Durban par le président iranien pour mettre en accusation, diviser et même provoquer.

À la fin du discours, des représentants d’ONG iraniennes et tunisiennes notamment crient « Allah Akbar ! », Dieu est grand. Les réactions occidentales sont outrées. Le chef de la diplomatie norvégienne, Jonas Gahr Stoere, analyse : « Il est en campagne électorale, il fait son show et obtient ce qu’il veut quand le chaos s’installe dans la salle. »

Devant la salle de presse, des dizaines de sympathisants d’Israël brandissent des pancartes « Shame on Ahmadinejad ». Porte-parole du Haut-Commissariat des droits de l’homme, Pierre Hazan ne laisse planer aucun doute : « Le président iranien a accompli le pire des scénarios. Ses propos, qui attribuent tous les torts à l’Occident et à Israël, sont inacceptables et sont condamnés par les Nations unies. »

L’épisode Ahmadinejad a éclipsé les autres intervenants. En ouverture de la Conférence qui réunit plus d’une centaine d’Etats, 470 ONG, 50 ministres et quelque 4.800 personnes au total, la haut-commissaire aux droits de l’homme, Navi Pillay, a tenu à souligner les succès obtenus dans la lutte contre le racisme depuis la Conférence de Durban en 2001, mais a insisté sur le chemin qu’il faut encore parcourir. Ban Ki-moon a surenchéri : « Aucune société n’est immunisée contre le racisme, qu’elle soit petite, grande, riche ou pauvre. » Il s’est félicité de cette conférence qui annonce l’avènement d’une « ère d’un multilatéralisme nouveau » laissant plus de place au dialogue et moins à la confrontation.

Durban II ou la division de l’Union européenne

La Conférence de Durban II est le triste révélateur de l’absence de vision commune des Etats membres de l’Union européenne. Plusieurs Etats – l’Italie, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Pologne – ont décidé au dernier moment et unilatéralement de boycotter le sommet sur le racisme de Genève. C’est d’autant plus surprenant que dans un communiqué, la Commission européenne souligne que le projet de déclaration finale de la conférence, qui a justifié le retrait de certains pays européens, ne contient aucun paragraphe relatif à la diffamation des religions, une notion que les Occidentaux considèrent comme une atteinte inadmissible à la liberté d’expression. Le texte ne contient pas non plus d’éléments antisémites.

A la suite du discours du président iranien, la République tchèque, qui occupe la présidence tournante de l’UE, a annoncé qu’elle se retirait définitivement de Durban II. « Nous ne pouvons pas permettre de légaliser par notre présence des attaques anti-israéliennes totalement inacceptables », a déclaré l’ambassadeur tchèque auprès de l’ONU à Genève.

Lundi, les Européens ont toutefois présenté un semblant d’unité en quittant tous la salle lorsque Mahmoud Ahmadinejad a commencé à fustiger Israël et l’Occident. Ambassadeur de France aux droits de l’homme, François Zimeray est critique : « Il était inacceptable que le président iranien utilise la tribune de l’ONU à des fins politiques. Nous refusons qu’Israël soit le bouc émissaire des malheurs du monde. » En dépit de ce coup de gueule, 22 Etats européens ne se retirent pas de Durban II. « La France croit toujours au dialogue et au multilatéralisme », poursuit François Zimeray.

Facilitateur lors des négociations pour la préparation d’une déclaration pour la Conférence d’examen de Durban, le Russe Youri Boychenko est très sévère : « L’Union européenne est divisée. Le retrait de certains de ses membres est un coup dur pour l’UE, dont la crédibilité est remise en question. Je regrette la campagne de désinformation sur la conférence et sur le projet de déclaration. »

BUSSARD,STEPHANE
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