Le cauchemar de l’Occident

Pakistan Les talibans étendent progressivement leur influence

L’OMBRE d’Al-Qaïda sur le nucléaire ? Une hypothèse de travail que les experts jaugent à la réalité du terrain.

Vienne

DE NOTRE CORRESPONDANT

L’influence grandissante des talibans au Pakistan et leurs derniers gains territoriaux provoquent des sueurs froides dans les chancelleries occidentales, où l’on s’inquiète désormais de ce qui adviendrait de l’arsenal nucléaire d’Islamabad en cas de prise du pouvoir par les « étudiants en religion ». Ce cas de figure a été évoqué par le chef d’état-major américain, l’amiral Michael Mullen, le 12 mars dernier. « Il y a de quoi être inquiet, a-t-il déclaré sur la chaîne publique PBS. Le Pakistan a des armes nucléaires. Il a 165 millions d’habitants, et il se pourrait qu’un gouvernement théocratique surgisse, qui disposerait alors (de ces) armes nucléaires. »

Depuis la chute du district de Buner, à une grosse centaine de kilomètres d’Islamabad, ce scénario imaginé par les services secrets occidentaux ne relève plus seulement de la science-fiction. Il est cauchemardesque. Or, la CIA et ses homologues européens en sont convaincus : derrière les talibans, c’est l’ombre d’Al- Qaïda qui se profile. La nébuleuse fondée par Oussama Ben Laden peut désormais lorgner sur le programme nucléaire pakistanais et les 60 ogives présumées dont dispose le pays.

« Al-Qaïda veut la bombe depuis quinze ans », affirme un ancien de la centrale de Langley, Rolf Mowatt-Larssen, spécialiste de la prolifération nucléaire et chercheur au Belfer Center, un think-tank de Harvard. Lors d’une réunion portant sur les stratégies possibles face au terrorisme nucléaire, au siège de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), le 31 mars à Vienne, Mowatt-Larssen estimait que le Pakistan se trouve tout en haut de la liste des pays susceptibles de permettre aux islamistes de se procurer le savoir-faire et la matière nécessaires pour concevoir une arme nucléaire. « La bonne nouvelle est qu’aucune information crédible ne nous permet pour le moment de penser qu’Al-Qaïda » soit déjà parvenu à ses fins, a-t-il précisé. « Mais c’est bien là la seule certitude dont disposent les Occidentaux ».

Islamabad nie farouchement que son programme nucléaire soit en danger. « Il n’y a pas de raison de s’inquiéter, tempère Mohammed Khaliq, directeur d’un « plan d’action » pakistanais pour la sécurité nucléaire lancé en 2006. Toutes ces perceptions sont fausses. Notre sécurité nucléaire correspond à ce qui se fait de mieux dans le monde. » Avant d’ajouter avec un brin de forfanterie : « Les experts internationaux nous disent que nous pourrions leur donner des leçons en la matière. »

Aux termes de ce plan d’action, le dispositif de sécurité sur les sites nucléaires a été remis à niveau, tout comme la formation de 600 employés. Les stocks de matière radioactive, qui pourraient servir à fabriquer ce que les experts appellent une « bombe sale », ont été placés en sûreté, sous la surveillance d’unités spécialement formées à cette tâche. Le personnel travaillant sur les sites nucléaires ferait quant à lui l’objet de régulières vérifications quant à sa « fiabilité » et son « environnement social » pour prévenir tout noyautage de l’intérieur, tient à préciser Khaliq. Enfin, les postes frontière situés face à la Chine, l’Iran et l’Afghanistan ont été équipés en instruments de détection de radioactivité, pour interdire tout trafic de matière nucléaire. « Mais rien de tel ne s’est encore jamais produit », rassure Mohammed Khaliq.

Rien de tout cela ne rassure complètement les alliés du Pakistan, qui ne voient pas à quoi serviraient toutes ces belles mesures le jour où le régime modéré du président Asif Ali Zardari serait renversé par les talibans, qui contrôlent déjà presque la moitié du pays en superficie. Dans les états-majors occidentaux, on prépare peut-être déjà discrètement la mise à l’abri de l’arsenal nucléaire pakistanais, avant que ne survienne l’irréparable. « Nous sommes engagés dans une course contre la montre », avertit Mowatt-Larssen. Depuis quelques heures, celle-ci vient peut-être d’entrer dans sa dernière ligne droite.

PICARD,MAURIN
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