Fortis s’efface devant BNP Paribas

Banques Contrairement à l’assemblée de Gand, celle d’Utrecht fut très calme

Récit

Utrecht

De notre envoyé spécial

Un air de printemps soufflait sur Utrecht mercredi matin. Face à la gare centrale grouillant de monde, le palais des expositions où étaient convoqués les actionnaires hollandais de Fortis faisait plutôt désert. Suite à l’AG houleuse de la veille à Gand, les mesures de sécurité avaient été renforcées.

Décontracté mais « déçu » du vote de la veille, Pierre Nothomb (Déminor) estime qu’il était important d’être à Utrecht. Pas tant pour infléchir les 73 % de mardi, mais surtout pour poser des questions de fond. Me Modrikamen, par contre, n’était pas là.

À 10 h 30, l’équipe de Jozef De Mey et Karel De Boeck entre en scène. Pour éviter les images chocs et les tentations que pourraient avoir certains face aux objectifs, photographes et cameramans ont dû quitter la salle après quelques minutes. Dans la salle justement, un quart des places étaient occupées. Sur le coup de 10 h 38, le président déclare l’AG ouverte mais se fait aussitôt interrompre par un actionnaire. « Il y a des erreurs dans l’enregistrement de mes actions. J’espère que vous allez arranger ça. »

« Nous sommes ici pour vous présenter le nouvel accord négocié entre le gouvernement belge et BNP Paribas », entame Jozef De Mey en résumant les différentes étapes et procédures depuis la débâcle d’octobre. « Nous sommes occupés comme s’il ne s’était rien passé en Belgique. Cela ne va pas », embraye un autre.

Puis, c’est au tour de Karel De Boeck d’expliquer les détails de l’accord du 7 mars avant que Jozef De Mey donne enfin la parole à la salle. Il est 11 h 12. « Je suppose que vos questions seront nombreuses… »

Déminor entame la séance de questions-réponses. « Pourquoi n’avez-vous pas soutenu notre position, celle du stand-alone ? J’espère que nous réussirons à vous faire changer d’avis », insiste Charles Demoulin de Déminor. Puis, c’est au tour de son équivalent hollandais VEB. « La seule proposition qui est sur la table aujourd’hui est celle du gouvernement belge pour la reprise de la banque par BNP Paribas. Que se passera-t-il si les actionnaires disent non ? Et les différentes actions en justice, où en sont-elles ? », demande le président de l’association.

Point suivant. « Monsieur le président, avez-vous vérifié la provenance de l’argent de ces hedge funds et des centaines de millions d’actions qui sont subitement revenues à la surface ? Allez-vous modifier l’ordre du jour ? », des questions qui reviendront en boucle au cours de l’assemblée mais dans le calme et la dignité.

À 12 h 35, c’est au tour du bouillonnant Eric Geenen de l’association flamande NBB d’entrer en scène. « C’est la fête de la Reine jeudi, je m’adresserai donc à elle pour sauver Fortis. En poussant la vente de la banque à BNP Paribas, Reynders veut faire plaisir à Sarkozy. Votons non. » Puis Déminor revient à la charge avec des questions sur la convention avec BNP Paribas. « Les grandes lignes on les a, mais ce n’est pas suffisant. »

Après trois heures de débats, l’assemblée s’impatiente. « Bon, il est temps de passer au vote », tranche Jozef De Mey. Il est 14 heures. Quelques secondes plus tard, le résultat apparaît sur l’écran : oui à 77,65 %. « Une page est tournée mais l’histoire n’est pas terminée », conclut Charles Demoulin, de Déminor.

P. 45 Qui est Mischaël Modrikamen ?

Rectificatif

Le cabinet Modrikamen précise que, contrairement à ce que nous écrivions mercredi, les objets lancés à la tête des administrateurs de Fortis Holding à Gand, ne l’ont pas été du fait d’avocats.

Pour être précis, rappelons que les objets n’ont pas été lancés par Mischaël Modrikamen ou ses associés, mais après que Me Modrikamen, ayant appelé à la démission, a invité l’ensemble des actionnaires à se rapprocher du podium occupé par la direction pour faire pression et exiger que sa demande soit entendue. (P. G.)

Le « non » pouvait-il gagner ?

Pour l’avocat Mischaël Modrikamen, qui représentait 2.200 clients regroupant 14 millions de titres, le « non » aurait pu l’emporter. Pour lui, sur les 650 millions de titres qui se sont prononcés, environ 300 millions sont litigieux. « Au vu de la liste des actionnaires dont nous n’avons pu prendre connaissance que lundi, Fortis avait procuration sur 250 millions de titres, explique l’avocat bruxellois. A cela, il faut ajouter 50 millions de titres apparus seulement le samedi en provenance de JP Morgan et 22 millions de titres apportés par BNP Paribas, qui aurait là un conflit d’intérêt ».

Pour Me Modrikamen, JP Morgan Chase pourrait être lié à BNP Paribas parce que ceux qui ont signé les mandats de procuration pour Fortis et pour JP Morgan sont les mêmes personnes.

Bref, il y aurait 300 millions d’actions litigieuses, sur 650 millions d’actions. Alors que 168 millions d’actions ont voté « non », à quoi il faut ajouter une trentaine de millions qui appartiennent aux actionnaires qui ont quitté la salle sans voter. Soit 200 millions d’actions contre BNP. Si l’on suit Me Modrikamen, les actions litigieuses étaient nécessaires pour emporter la décision.

Les anciens administrateurs sur la sellette

C’est l’autre fait saillant des deux assemblées tenues mardi puis mercredi par Fortis Holding : outre leur « oui » à BNP Paribas, les actionnaires ont aussi refusé d’accorder la décharge aux administrateurs actifs en 2008 et ce, aussi bien à Gand (où la décharge a été rejetée pour chaque administrateur pris individuellement) qu’à Utrecht (où ils ont voté contre une décharge collective). D’ordinaire, ce point n’est qu’une formalité. Mais cette fois, les actionnaires n’ont pas voulu dégager de leurs responsabilités le conseil sortant. Une épée de Damoclès pend donc au-dessus de la tête de l’ex-président Maurice Lippens (mis sur la touche fin septembre 2008), de l’ex-CEO Jean-Paul Votron (remercié en juillet), de son successeur à la tête du groupe Herman Verwilst (hors jeu en septembre) et des autres administrateurs (dont les Belges Philippe Bodson et Aloïs Michielsen).

Le refus d’accorder la décharge n’est pas seulement le signe d’un mécontentement face aux événements qui ont fait plonger Fortis (doutes sur le financement du rachat d’ABN Amro, sur les investissements dans les crédits structurés, sur la communication au marché). Ce faisant, les actionnaires s’accordent aussi le droit d’entamer d’éventuelles poursuites envers leurs anciens administrateurs, à qui ils pourraient réclamer des dommages. Si tel est le cas, encore faudra-t-il démontrer que les administrateurs sortants ont fauté et que leurs fautes ont causé un dommage aux actionnaires. Dans l’affirmative, les administrateurs pourraient se voir touchés dans leur patrimoine personnel. On n’en est pas là mais la perspective s’est ouverte avec cette « non-décharge ».

Le vote des AG de Fortis souligne aussi à gros trait les risques liés à la fonction d’administrateur de société. Ce n’est pas pour rien qu’il devient de plus en plus difficile pour les entreprises d’assurer leur conseil. D’ailleurs, plus personne ne veut couvrir Fortis depuis sa chute, ce qui oblige la holding à « s’autoassurer ». Elle s’est fixé un plafond de 100 millions d’euros par an.

DE BOECK,PHILIPPE,GERARD,PAUL
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