Quinze millions de « Bouquins »

Edition La collection de Robert Laffont célèbre des 30 ans

De l’éclectisme et un soupçon de provocations. Ce sont les maîtres mots de cette collection au goût d’aventure.

Bouquins, c’est le nom simplissime d’une collection qui a aujourd’hui 30 ans, qui est rentable depuis 30 ans et qui doit tout à un grand seigneur de l’édition. Ce duc des lettres, c’est Guy Schoeller. Un monsieur, comme aurait dit Jacques Brel. « Une sorte de Casanova de l’édition », lance Jean d’Ormesson. Un duc qui porte tweed et cravate de soie, se chausse chez Lobb et mange Chez Louis. Dans sa jeunesse, il avait voyagé partout, particulièrement à cheval, en Mongolie, aux Etats-Unis. Il se rendait à Bayreuth, Vienne, Salzbourg pour frémir en écoutant des opéras. Il avait épousé Françoise Sagan. Il disait de lui-même qu’il n’avait rien foutu jusqu’à ses 55 ans.

Il exagérait. Il avait rapporté des Etats-Unis une idée géniale : le livre de poche. Son patron, Henri Filippachi, le père de Daniel, lance le Livre de poche chez Hachette, lié à Gallimard, en 1954. Enorme succès. Toujours en voyage, curieux de tout, il est en 1976 à Aylesbury, en Grande-Bretagne, chez un imprimeur. C’est cet artisan qui fabrique les gros Penguin, vous savez, ceux qui restent ouverts à la page que vous désirez, malgré leur épaisseur. Il emporte le secret du procédé et propose la création d’une collection de tels livres à Robert Laffont. Banco. 1979, Bouquins naît. Schoeller a 64 ans.

Idée de départ : proposer des gros livres dans un format agréable, pratique, sur du papier très fin, dans une typographie simple et claire, le Times. Chaque volume devait faire plus ou moins 1.000 pages. Les plus gros, Mille et cent ans de poésie française et Votre santé, atteindront 1.980 et 2.048 pages. Les thèmes ? Des dictionnaires, des œuvres complètes, de l’histoire, de la sociologie.

Premier numéro : Une histoire de la musique, de Lucien Rebatet. Très vite, Robert Carlier, l’adjoint de Schoeller, lui propose des classiques. ce qui fait dire à Schoeller que « Bouquins est la Pléiade du pauvre ». Une formule qu’aujourd’hui on rebaptiserait : la Pléiade pour tous. Ce fut Hugo, Proust, Shakespeare…

Mais bientôt, la littérature populaire fait son entrée dans le catalogue : la comtesse de Ségur, Arsène Lupin, Nestor Burma. Plus tard, grâce à Francis Lacassin, infatigable redécouvreur : Gustave Lerouge, Lovecraft, Rouletabille, Conan Doyle, Jack London et Boileau-Narcejac. Et pendant ce temps-là, toujours de la musique, des dictionnaires, du cinéma, Rimbaud, Stendhal et Baudelaire, Colette, Fantomas et l’Histoire romaine de Mommsen, Homère et Patricia Highsmith, de la gastronomie et de la philosophie, des voyages et de la magie…

« Ce qui est épatant dans Bouquins, c’est la diversité », dit encore Jean d’Ormesson. En effet. Et c’est sans doute ça qui fait la force de cette collection qui a publié 3.000 titres en 30 ans et a vendu 15 millions de volumes.

Guy Schoeller est mort en 2001. Toujours grand seigneur. « J’ai toujours préféré les chevaux aux hommes et pris les femmes pour des chevaux. Les livres, je m’en fous », écrivait-il en 1998. La dernière phrase est sans doute fausse.

Les 3 plus vendus

Le dictionnaire des symboles

« Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes figures, couleurs, nombres », dit le sous-titre de Jean Chevalier et Alain Gheerbrandt. C’est le champion de Bouquins : 750.000 exemplaires vendus. Pour 1.060 pages.

Tout l’opéra

Tout l’opéra

De Monteverdi à nos jours. De Gustave Kobbé. Le Kobbé, comme on dit, est l’ouvrage de référence depuis 1922. Le livre est sans cesse augmenté. 260.000 volumes vendus. Pour 958 pages.

Encyclopédie des vins

Encyclopédie des vins

Et des alcools de tous les pays. Par Alexis Lichine. La bible des amateurs de grands crus et de liqueurs ambrées. A lire avec modération. 200.000 exemplaires vendus.

Pour 849 pages.

Jean-Luc Barré : « Notre public est curieux »

ENTRETIEN

Jean-Luc Barré, vous êtes aujourd’hui directeur de Bouquins. Vos maîtres mots ?

L’éclectisme et un peu de provocation. J’aime la provocation, la remise en marche. Bouquins, ce n’est pas une collection pépère, on satisfait toutes les curiosités, on veut être inattendu au rendez-vous. Notre public n’est pas conservateur : il est curieux et varié.

Votre public est fidèle ?

On trouve en effet chez beaucoup de lecteurs le goût de collectionner les Bouquins. Son achat n’est pas accidentel, le public aime Bouquins en permanence.

Et la crise ?

Nous avons peut-être moins subi la crise que d’autres secteurs. Bouquins n’a pas changé de rythme de parution. La collection a une force extraordinaire. En 30 ans, elle bénéficie d’un crédit, d’une confiance et d’un fonds éditorial. Ça nous permet de résister.

C’est rentable ?

Depuis 30 ans, oui. Parce que nous ne sommes pas dans le temps de l’actualité. Pas de flop chez nous, parce qu’aucun livre n’a un durée de vie circonscrite. Le fonds existe, est renouvelé.

Angoissé par l’avenir ?

La meilleure manière de ne pas l’être, c’est d’être dans le mouvement, lucidement, c’est-à-dire de travailler dans la durée. Nous avons de grands projets, comme un Dictionnaire du catholicisme, un autre de l’art au Moyen Age, une anthologie de la littérature espagnole.

Vous imposerez votre marque ?

Je suis historien de formation. Alors… Mon premier apport, c’est l’édition des lettres, notes et carnets de de Gaulle. Et des journaux de voyage de Che Guevara. J’ouvre aussi aux intellectuels actuels, tels Todorov ou Fumaroli.

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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