Torpillée par un « petit baigneur »

Birmanie L’odyssée ridicule permet à la junte de renvoyer Mme Suu Kyi en prison

RÉCIT

Avant de se jeter à l’eau, le plongeur n’a guère pensé aux vagues qu’il allait déclencher. Dommage, car la démocratie birmane risque de payer cher le bain de minuit d’un citoyen américain.

Si on en croit les réfugiés qu’il a rencontrés en Thaïlande avant de gagner ce 2 mai la Birmanie, le seul objectif de John Yettaw, 53 ans, était d’écrire un livre religieux sur le concept d’héroïsme. Mais aujourd’hui, ce n’est pas un héros qu’on acclame : Kyi Win, l’un des avocats de la principale opposante birmane Aung San Suu Kyi, parle de « pâle mec » (nutty fellow) : « Tout le monde est très fâché contre cet Américain débile ». De son refuge à Chiang Mai, en Thaïlande, le rédacteur en chef du magazine birman d’opposition The Irrawaddy, Aung Zaw, parle de « stupidité » : « Si les chefs du régime cherchaient un prétexte pour étendre l’assignation à résidence de Suu Kyi, il leur en a livré un sur un plateau. »

Résidant avec femme et (sept) enfants dans un bled du Missouri, John William Yettaw est un mormon fervent, dont l’objectif semble avoir été de prier et prier encore, au domicile même de Daw, « La dame » Aung San Suu Kyi. Mais comment faire ?

Suu Kyi est assignée à résidence depuis mai 2003, lorsqu’elle a échappé à une tentative d’assassinat. Cette assignation lui interdit tout téléphone ainsi que la majorité des contacts avec l’extérieur ; seule les rares et brèves visites de l’envoyé spécial des Nations unies lui sont parfois autorisées. Son domicile de Rangoun, qui borde le lac Inya, est fortement gardé par les services de sécurité. De plus, la loi birmane interdit à tout citoyen d’accueillir chez lui un ressortissant étranger sans obtenir l’aval des autorités.

C’est en localisant ce lac sur Google Earth que l’Américain, sans en prévenir préalablement l’opposante, s’est mis en tête de le traverser à la nage, soit 2.000 mètres à parcourir, lesté d’un sac à dos, d’un appareil photo, de palmes rudimentaires, d’un passeport américain, de deux billets de cent dollars et de tenailles.

A peine arrivé en Birmanie, non sans avoir pris deux clichés pittoresques de lui-même dans sa chambre d’hôtel, Yettaw s’est mis à l’eau le dimanche 3 ou le lundi 4 mai, selon les versions. Diabétique, plus vraiment en grande forme physique, le quinquagénaire s’est aidé d’au moins un tonneau plastique vide qui devait lui servir de flotteur. Et Yettaw y est parvenu : à l’aller, il a dupé la sécurité birmane.

Mais, lorsqu’il est arrivé au domicile de Suu Kyi, sa présence était à tout le moins indésirable. Et pour cause : ce 27 mai, après avoir purgé une assignation à résidence dont la durée maximale légale est de cinq ans, après avoir ensuite subi une prolongation arbitraire de cette assignation durant un an, l’opposante nourrissait l’espoir ténu mais réel d’être enfin libérée. L’Américain naïf qui croyait réaliser un miracle en marchant sur l’eau la plaçait sous le coup d’une possible inculpation pour violation de l’article 22 de la Loi de protection de l’Etat : « Toute personne contre qui une mesure est prise, qui s’y oppose, résiste ou désobéit sera passible d’un emprisonnement de trois à cinq ans ou d’une amende de 5.000 kyats, ou des deux. »

Bref, la simple présence illicite de l’Américain dans la maison Suu Kyi donnait à la junte un prétexte inespéré de condamner à nouveau l’opposante. Outre le fait qu’à 63 ans Mme Suu Kyi a une santé désormais chancelante, celle qui avait gagné sur papier les dernières élections ouvertes de 1990 (son parti avait raflé 392 sièges sur 485, une victoire que les généraux avaient confisquée) se serait vue empêchée de participer au scrutin – déjà contestable – prévu l’an prochain.

Epuisé, victime de crampes, Yettaw a imploré l’opposante de pouvoir au moins rester dans une chambre du rez de chaussée, le temps de se reposer, cependant que les deux femmes qui veillent à la santé de Suu Kyi ont accepté de le nourrir.

Mais lorsqu’il est reparti dans la nuit du 5 mai, l’Américain s’est fait épingler par la sécurité birmane. La nouvelle, brièvement livrée le surlendemain dans les journaux pro-gouvernementaux, a viré à l’aigre ces mercredi et jeudi : détenu à la prison d’Insein, l’Américain a été inculpé pour violations aux lois sur l’immigration. Mais surtout, les forces de sécurité sont arrivées jeudi à l’aube au domicile de Mme Suu Kyi, l’ont appréhendée de même que les deux personnes qui l’assistent. Ces trois dames, ainsi que le médecin privé de Mme Suu Kyi se sont tous retrouvés détenus à la prison d’Insein et effectivement inculpés de violation de la loi sur la protection de l’Etat.

Pourquoi inculper le médecin ? La junte affirme que Yettaw n’en serait pas à son premier coup : en novembre-décembre 2008 déjà, il se serait rendu à la nage chez Mme Suu Kyi, laquelle aurait alors prié son médecin d’en alerter la junte. Ce qui a été fait, mais est resté sans effet. La junte semble considérer que le médecin serait complice, à moins qu’il s’agisse d’une manière radicale de priver l’opposante de son meilleur accès à des soins médicaux.

Pour les quatre inculpés birmans, un procès se tient lundi à la prison d’Insein devant une cour à deux juges, avec jury. L’Europe, les Nations unies, la Norvège, les Etats-Unis ont fait connaître leur inquiétude, souvent leur indignation. La junte, cependant, ne cillera pas : la perspective des élections de 2010 réveille les tensions armées à l’Est du pays et – fait inédit depuis 1948 –, un brigadier-général a été tué lundi par une de ces guérillas, l’armée de libération Karen. L’assise de la junte est mal assurée.

Et puis, comment pourrait-elle ne pas plonger sur l’occasion : un illuminé qui vous offre pareil prétexte de répression, n’est-ce pas un miracle ? Ce jeudi, les Etats-Unis ont exigé la libération immédiate d’Aung San Suu Kyi. Pas de Yettaw.

LALLEMAND,ALAIN
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