Tien an men, mémoire perdue

Chine Le 4 juin reste un sujet tabou

PÉKIN

DE NOTRE CORRESPONDANT

Le 6/4, c’est quoi ? Le 4 juin ? Euh, non, je ne vois pas. Le 4 juin 1989 ? J’avais trois ans, vous imaginez bien que je ne sais pas de quoi il s’agit ! » Le regard de l’étudiante, qui désire rester anonyme comme toutes les personnes interrogées sur ce sujet, est vide. Vaguement interrogatif mais vide.

L’expression « Liu Si », qui se traduit par 6/4, est utilisée en Chine pour citer discrètement le massacre des étudiants sur la place Tien an men le 4 juin et la répression qui a suivi dans l’ensemble du pays. Pourtant, « Liu Si » ne signifie rien pour elle. La jeune femme dit avoir entendu parler à l’école de cette journée, évoquée dans ses livres d’histoire. En revanche, ni les membres de sa famille, originaire de la province septentrionale du Jilin où ils sont toujours installés, ni ses camarades d’université n’ont jamais abordé ce sujet avec elle. Cette méconnaissance d’un fait majeur pour l’évolution et l’image de la Chine contemporaine pourrait être exceptionnelle ; elle est au contraire devenue la norme.

Les jeunes Chinois ne portent, dans leur immense majorité, aucun intérêt à la chose politique. Les discussions sur les choix du gouvernement, perçues comme des critiques, sont devenues taboues après 1989. Le cercle privé familial n’y a pas fait exception : le souvenir de la révolution culturelle, lors de laquelle les enfants étaient sommés de dénoncer les écarts de leurs parents, n’est pas encore effacé. La disparition de ces débats a du même coup écarté la politique du quotidien de la population. « Pour moi, la politique se résume aux informations transmises par le gouvernement lors du JT, explique une étudiante en économie de 25 ans. L’aspect impersonnel du message ne m’a jamais encouragé à m’intéresser à son contenu. Le JT comme la politique sont peu à peu devenus un bruit de fond. Seul mon grand-père commentait ou râlait parfois contre le contenu des informations mais, devant le manque d’intérêt de la famille, il se taisait rapidement. »

L’impassibilité des adultes se radicalise parfois pour se transformer en refus de témoigner. « J’ai posé quelques questions à propos du 4 juin à ma tante, qui habite depuis toujours près de la place Tien an men, mais elle a refusé de me raconter quoi que ce soit ! raconte un étudiant en informatique de 24 ans qui vit à Canton. Mon grand-père est alors intervenu en me disant que ce n’était pas bon que je sache ce qu’il s’est passé là-bas, car je pourrais avoir une mauvaise image du gouvernement et du Parti communiste ! » Cette anecdote est revenue dans la bouche de nombreux étudiants, auxquels leur famille cache volontairement leurs connaissances sur la question. « En revanche, si ma mère refuse de raconter la journée du 4 juin ou de m’expliquer son contexte, elle est prête à me donner des détails, indique une secrétaire de 26 ans. Elle m’a dit que son frère, qui allait au travail, s’était fait tirer dessus par un policier. Il est parti à l’hôpital et il n’a jamais su si le policier le visait ou s’il avait pris une balle perdue. C’était le chaos dans la ville… »

Toute la population chinoise ne semble pourtant pas réduite à cette ignorance et à ce silence. L’élite du pays connaît et perçoit le 4 juin très différemment. « Bien sûr que 6/4 me dit quelque chose !, répond avec un air narquois un étudiant de 22 ans en sciences politiques à l’université de Pékin, l’une des plus réputées de Chine. J’ai vu les différents documentaires étrangers réalisés sur le sujet, notamment par la chaîne de télévision anglaise BBC. Dans mon université, on se les passe sous le manteau. »

Cet entrepreneur de 35 ans, qui a vécu aux Etats-Unis pendant trois ans avant de revenir récemment à Pékin, assure que le sujet n’était pas tabou dans sa famille. Fils de hauts fonctionnaires, il explique que la politique s’est toujours trouvée au centre des repas familiaux. Selon lui, « les demandes des étudiants étaient au départ raisonnables et elles étaient d’ailleurs soutenues par l’ensemble de la population et un nombre important des dirigeants. Elles se sont ensuite radicalisées. Le gouvernement n’avait alors pas d’autre choix que de déclarer l’état d’urgence et d’envoyer l’armée sur la place ».

Une commerciale de 30 ans, elle aussi affiliée au Parti communiste, acquiesce totalement. « Les médias occidentaux en ont donné une image fausse, ils aiment diaboliser la Chine. Pourtant, des gens ont tenté de renverser le gouvernement et de prendre le pouvoir. Ils avaient des armes ! Je n’ai d’ailleurs comme souvenir de cet épisode qu’un soldat pendu à un pont au-dessus du marché en plein air où nous allions faire nos courses… »

Ces arguments sont à chaque fois répétés par ces jeunes avec les mêmes termes, voire les mêmes phrases, comme s’ils avaient été appris par cœur. La propagande scolaire confirme une fois de plus son efficacité. Elle s’effrite parfois lorsque ces anciens bons élèves sortent de la théorie et sont confrontés aux images tournées le 4 juin sur la place Tien an men et dans les rues de Pékin. « Quoi, les soldats ont tiré comme ça ? Mais ce n’est pas possible, ce sont des assassins ! » La jeune commerciale a placé ses mains devant ses yeux. Elle ne veut pas continuer à les regarder. Le son des balles vibre pourtant toujours autour d’elle. Une fois le court film terminé, elle découvre ses yeux, rougis, et continue à trembler. « Je ne peux pas y croire. Ce n’est pas possible que le gouvernement ait agi comme cela. »

Ces témoignages visuels ne provoquent pas toujours ce genre de réaction. Devant les tirs de l’armée et les corps des étudiants, un licencié en sciences politiques à l’université de Pékin explique calmement « que cela n’est pas grand-chose. Quelques morts, au pire quelques centaines, qu’est-ce au regard de la population totale du pays ? Et puis, vous percevez cette journée du 4 juin 1989 comme un moment important de l’histoire de Chine alors qu’elle n’en est qu’un épisode, une péripétie qui finira par être oubliée ».

Zhao, le réformiste, a préféré la disgrâce

Dans la nuit du 3 juin, assis dans ma cour carrée avec ma famille, j’ai entendu d’intenses coups de feu. Une tragédie qui allait choquer le monde n’avait pas été empêchée. » Ces mots ont été prononcés par Zhao Ziyang, chef du gouvernement chinois de 1984 à 1986 puis secrétaire général du Parti communiste de 1987 à 1989. Placé en résidence surveillée le 28 mai 1989 jusqu’à sa mort en 2005, l’ancien dirigeant a enregistré ses mémoires, encouragé par plusieurs de ses amis. Des mémoires posthumes publiées le mois dernier.

Dès les premiers contacts rétablis avec lui en 1992, ces amis lui fournissent du matériel d’enregistrement sur une trentaine de cassettes audio de chansons pour enfants et d’opéra chinois. « Après que les enregistrements ont été réalisés, Xiao Hongda (ancien chef adjoint de la commission de discipline du parti, NDLR) et moi nous sommes enfermés dans une chambre et avons écouté, raconte Du Daozheng, ancien chef de la censure chinoise. Nous avons senti qu’ils étaient extrêmement importants, logiques et précis. Nous n’avions dès lors plus qu’à les retranscrire. » Résultat ? Un livre, intitulé Prisonnier de l’Etat, d’autant plus attendu que, devenu paria, l’ex-dirigeant n’est jamais réapparu en public depuis le 17 mai 1989, lors de sa visite aux étudiants sur la place Tiananmen. Il ne s’est donc jamais exprimé sur le déroulement de cet épisode, pivot de l’histoire de la Chine contemporaine.

Tout débute le 15 avril 1989. Hu Yaobang, ancien secrétaire général du Parti communiste, considéré comme un réformateur libéral, décède deux ans après avoir été démis de ses fonctions par Deng Xiaoping, alors maître tout-puissant du pays. Deux jours plus tard, des étudiants se rendent sur la place Tiananmen pour lui rendre hommage. Ils réclament très rapidement des améliorations de leur liberté de parole et des élections démocratiques. Le 22 avril, les funérailles de Hu Yaobang attirent 200.000 étudiants. Le 25 avril, Deng Xiaoping explique que le mouvement étudiant vise à renverser le Parti communiste. En réaction, les manifestations se répandent dans tout le pays.

Le mouvement se durcit, les demandes des étudiants également. Le 13 mai, ils occupent la place Tiananmen et lancent une grève de la faim. Le 15, la visite du dirigeant soviétique Mikhail Gorbachev est fortement perturbée. Le 17, 1,2 million d’étudiants, fonctionnaires, ouvriers et intellectuels manifestent à Pékin. Le même jour, Zhao Ziyang est convoqué chez Deng Xiaoping. Il pense le voir seul à seul : erreur, l’ensemble des dirigeants du Parti l’attendent, dont son grand ennemi et chef du gouvernement, Li Peng. « J’ai réalisé que les choses avaient déjà pris un mauvais tournant. Il semble que ma mission dans l’histoire avait déjà pris fin. Mais je me suis dit que quoi qu’il en soit, je ne serais pas le secrétaire général qui mobiliserait les militaires pour sévir contre les étudiants. » Il se rend sur la place le 19 mai et tente, des larmes dans les yeux, de ramener les étudiants à la raison. Sans succès.

Dès le lendemain, la loi martiale est décrétée. Le 26, Zhao Ziyang est expulsé du Parti, puis arrêté. Le 3 juin, la population empêche les chars d’entrer dans Pékin. Dans la nuit, l’armée vide la place et commence à tirer sur les étudiants dans d’autres quartiers. Des militaires sont tués, des centaines, sans doute des milliers d’ouvriers, étudiants et habitants de la capitale aussi. Le chaos règne à Pékin pendant une semaine avant que Jiang Zemin soit intronisé secrétaire général du Parti le 24 juin.

Vingt ans plus tard, et depuis sa tombe, Zhao Ziyang place la direction chinoise face à ses responsabilités et surtout ses incohérences. « Premièrement, il a alors été déterminé que le mouvement étudiant était “une conspiration planifiée” d’éléments anti-Parti et antisocialistes avec une direction. Ensuite, il est dit que cet événement avait pour but de renverser la république populaire et le parti communiste. Troisièmement, peut-il être prouvé que le mouvement du 4 juin était “une perturbation contre-révolutionnaire”, comme il avait été désigné ? » Autant de remises en question qui mèneront inéluctablement à la réhabilitation des étudiants et du mouvement. Un pas qui n’interviendra sans doute pas avant la mort de Li Peng, le grand ordonnateur, avec Deng Xiaoping, du massacre du 4 juin.

ÉPINGLÉ

La censure se met en place

Les autorités chinoises sont nerveuses. Depuis hier mardi, l’accès au site de messagerie électronique Hotmail, filiale de Windows, est totalement bloqué depuis la Chine. L’accès au site Gmail de Google était également aléatoire. La censure chinoise met régulièrement en place ce type de barrage quelques jours avant des événements politiques sensibles pour limiter les échanges de messages entre les utilisateurs de ce type de messagerie, qui peuvent y avoir accès tout en restant anonymes. (T. de B.)

Dissident interpellé

Wu Gaoxing, un dissident qui avait été emprisonné pour avoir participé au mouvement démocratique de 1989, a été interpellé ce week-end, dernier exemple de la surveillance renforcée des autorités. Wu, qui a passé deux ans en prison en 1989, venait de publier une lettre ouverte au président Hu Jintao réclamant une indemnisation pour ceux qui avaient été mis en prison après la répression du 4 juin. (afp)

Amnesty et Le Soir

Il y a vingt ans, Amnesty International et Le Soir lançaient une campagne d’affichage au lendemain de la répression. Rebelote cette année. Amnesty demande aussi à Pékin l’ouverture d’une « enquête indépendante » sur l’ampleur de la répression.

DE BOURBON,TRISTAN,AFP

LE PORTFOLIO  : Tienanmen, 20 ans déjà

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