Bongo était le doyen de la Françafrique

Gabon En 42 ans de règne, le président défunt avait noué une relation « incestueuse » avec Paris

Le président du Gabon, Omar Bongo Odimba, 73 ans, est décédé d’un cancer dans une clinique privée de Barcelone. L’annonce de son décès, initialement faite à Paris dimanche soir et démentie à Libreville, a finalement été confirmée lundi de source espagnole. La disparition du doyen des chefs d’Etats africains a suivi de peu la mort de son épouse Edith Bongo, fille de Sassou Nguesso, le président du Congo Brazzaville.

Après 42 ans de règne, Omar Bongo emporte avec lui de nombreux secrets entourant la relation entre la France et ses anciennes colonies. Lorsque le Gabon accède à l’indépendance en 1960, Albert-Bernard Bongo travaille dans les réseaux de renseignements mis sur pied par Jacques Foccart, le Monsieur Afrique du général de Gaulle. Placé aux côtés du président Léon M’ Ba, lui aussi intronisé avec le soutien de Paris, Bongo prend les commandes du pays en 1967. En 1968, il fonde le Parti démocratique gabonais, sur le modèle du parti unique.

Par la suite, Albert-Bernard Bongo nouera des relations personnelles avec tous les présidents français. Le soir du scrutin, il sera souvent le premier à féliciter les Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac… Et lorsqu’en 1981 François Mitterrand, porté par la gauche, s’avisa de nommer Jean-Pierre Cot à la Coopération, Bongo se chargera rapidement de le faire changer d’avis… Son avis qui avait d’autant plus de poids qu’il avait contribué à financer la campagne du PS…

À Paris, le président du Gabon a longtemps joui d’un crédit presque illimité. D’abord grâce à la stabilité qu’il a imprimée au Gabon, d’autant plus appréciée que les pays voisins, les deux Congos, le Tchad, la Centrafrique, étaient souvent en proie aux désordres et aux guerres. La seconde raison, la plus importante, c’est le rapport paradoxal que le président Bongo a entretenu durant des décennies avec la classe politique française, inversant les termes de l’échange. Au fil des années, Bongo utilisa sa fortune personnelle (tirée de la rente du pétrole) pour passer du statut de protégé à celui de protecteur, entretenant dans l’ex-métropole un très large réseau de relations et n’hésitant jamais à soutenir financièrement les campagnes électorales. Une phrase souvent citée décrit cette relation très particulière : « L’Afrique sans la France, c’est la voiture sans le chauffeur. La France sans l’Afrique, c’est la voiture sans carburant. »

C’est que le Gabon, qui exporte en 1960 du bois précieux, l’okoumé, et exploite des mines de fer, de manganèse et d’uranium, s’est transformé par la suite en véritable « émirat » : le pétrole, exploité par Elf Gabon, irrigue largement les relations entre les deux pays et permet au Gabon de devenir membre de l’Opep. Pour l’occasion, Bongo, d’abord catholique, puis franc-maçon, membre de la Grande Loge nationale de France, se convertit à l’islam et devient el Hadj Omar Bongo. Durant des décennies, cet homme petit de taille, mais qui impressionne par sa vivacité d’esprit et son humour, multiplie les médiations sur la scène africaine. L’historien Elikia M’Bokolo, dans un ouvrage récent, trace d’Omar Bongo un portrait nuancé, rappelant ses innombrables interventions pour ramener la paix au Tchad, en République centrafricaine, dans les deux Congos, reprenant le rôle de doyen jadis dévolu au président de Côte d’Ivoire Houphouet Boigny.

Si la population gabonaise n’a guère bénéficié de la rente pétrolière qui représente plus de 50 % du PNB et risque, le pétrole épuisé, de se retrouver aussi démunie qu’avant, en revanche le pays est demeuré stable, attirant des centaines de milliers de travailleurs migrants ainsi qu’une importante communauté française. Cependant, malgré quatre décennies de bons et loyaux services rendus à l’ex-métropole, l’heure de l’ingratitude avait sonné : à la suite d’une plainte déposée par trois associations françaises (dont Survie) pour recel de détournements de biens publics, la police française avait dressé en 2008 une liste de « biens mal acquis » supposés appartenir au président et à sa famille, dont plus de 33 appartements et hôtels particuliers équivalant à 150 millions d’euros ! Le 13 février, certains des comptes bancaires détenus en France par le président étaient saisis par la justice et le 5 mai 2009, une plainte était déposée par Transparency International France accusant Bongo, son gendre Sassou Nguesso et Teoforo Obiang, président de Guinée équatoriale, de posséder en France des biens immobiliers financés par de l’argent détourné.

À Libreville, le parti du président suggérait alors au Parlement de « revoir en profondeur les accords de coopération entre la France et le Gabon ». Avant même la disparition du doyen de la Françafrique, une page se tournait.

BRAECKMAN,COLETTE
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