Un émir à la conquête du ciel

Dubaï

De notre envoyé spécial

Légères, presque éthérées, les raies s’enfoncent dans les profondeurs. Un mérou gargantuesque se donne des airs de patriarche tandis que les requins planent fièrement. Sans un regard pour les bijoux d’Al Mandoos, les fringues d’Esprit ou le bambin qui tambourine sur la paroi de leur aquarium. L’énorme surface transparente flirte avec les 300 m2. Une dizaine de mètres de haut, sur une trentaine de long. Un écran bleu, peuplé de milliers de poissons, qui s’ouvre sur le plus grand centre commercial de la planète. Le « Dubai Mall » affiche un million de mètres carrés (vingt fois le « City2 » de Bruxelles), 1.200 magasins, une patinoire olympique, et ces dix millions de litres d’eau de mer contenus dans un bassin où, dernière attraction en vogue, les quidams peuvent plonger et frissonner à l’approche des squales…

Célèbre pour ses îles artificielles en forme de palmier ou ses hôtels démesurés, Dubaï continue de conjuguer les superlatifs et de cultiver les « malls », ces centres commerciaux qui sont la principale distraction des habitants (dont 85 % sont étrangers). Car la vie culturelle n’en est qu’à ses balbutiements : la cité émirienne transpire le « sea, sex (discrètement) and shop ». Quant au « sun », le thermomètre qui dépasse allégrement les 35 degrés à l’ombre durant la majeure partie de l’année – soit une autre explication de l’immensité des « malls » –, n’encourage pas les bains de soleil immodérés.

Le nouveau « must » de l’émirat n’est cependant pas le « Dubai Mall ». À quelques mètres du mastodonte commercial, à côté d’une pièce d’eau d’où s’élèvent les plus hauts jets des deux hémisphères (plus de 150 mètres), pointe le « Burj Dubai ». Littéralement la « tour de Dubaï ». Huit cent dix-huit mètres. Ou huit Atomiums superposés. Une épingle prête à taquiner d’improbables cumulo-nimbus. Une flèche surréaliste qui écrase, de ses éclats gris-vert, une concurrence ayant pourtant du répondant : la forêt de gratte-ciel dubaïotes affiche une cime moyenne à plus de deux cents mètres – la plus haute tour de Belgique plafonne à 150 mètres – et ne cesse de repousser les limites du désert.

Alors qu’au début du siècle, les Chinois, les Malaisiens, les Taïwanais et les Américains se disputaient le toit du monde à coups de dizaines de mètres, Mohamed Ali Alabbar, président d’Emaar, le premier holding immobilier mondial derrière lequel se cache le souverain dubaïote Mohammed bin Rashid Al Maktoum, a surenchéri en centaines de mètres. Trois cents précisément. Et pour réaliser son rêve, l’émir a choisi des Belges.

Première entreprise de construction du royaume (plus de 20.000 personnes employées, 2,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2008), la bruxelloise Besix construit la plus haute tour du monde. Si le projet (actuellement estimé à plus d’un milliards d’euros) a été confié à une association momentanée formée de Besix (35 %), du coréen Samsung (35 %) et d’Arabtec (30 %), le chantier proprement dit est sous le contrôle de l’entreprise belge. Dessinée par le bureau américain Skidmore, Owings & Merill, l’hélice – le building présente trois branches de 50 mètres – a commencé à s’extraire du sol en février 2005. Les travaux avaient réellement débuté un an plus tôt. « Le sous-sol est constitué de sable, de gypse et de corail, bref rien de très solide : les fondations sont donc constituées de 900 pieux de 50 mètres de long et de 1,4 mètre de diamètre, capables de supporter 900.000 tonnes. La tour, elle-même, en pèsera entre 600.000 et 700.000 », nous précisait, à l’époque, penché sur le plan du chantier, par 35 degrés à l’ombre, Ivan Bruyninckx, l’ingénieur en chef. Dont les principaux défis fut de propulser via des pompes installées au pied de l’hélice le béton à des hauteurs jamais atteintes : « Il doit être très liquide pour pouvoir être pompé à de telles hauteurs. Il y a donc peu de ciment et des additifs chimiques. C’est

du béton très dense : 800 kg par cm2. Les murs du corps de l’édifice auront 60 cm d’épaisseur et seront plus durs que certaines roches », certifiait Ivan Bruyninckx. « À son sommet, la tour pourra osciller dans un rayon de 2 mètres ; elle est capable de supporter des vents de 250 km/h. La géométrie est vérifiée par satellite. »

Sous ses ordres, durant quatre années, près de 2.000 ouvriers se sont agités autour de la bâtisse. Principalement des Indiens et des Pakistanais attirés par l’« eldorado » émirien, sous-payés, casernés dans de lointaines banlieues. Un pas de travers, un mot plus haut que l’autre et le prince les renvoie dans leur misère. Selon Besix, ce chantier pharaonique n’a déploré qu’un accident mortel : « Un ouvrier travaillant pour l’un de nos sous-traitants a reçu une plaque de verre sur la tête », explique Philippe Dessoy, le directeur général de la filiale émirienne de Besix, dont le siège est perdu dans un zoning industriel voisin de Burj Dubai.

Une tour qui n’a plus rien d’une épure. Depuis « Cheik Zayed Road », la colonne vertébrale autoroutière de la cité émirienne, seule une grue accrochée au flanc de la bâtisse témoigne encore du chantier en cours. « Il touche à sa fin », poursuit Philippe Dessoy. « La grue n’en a d’ailleurs plus que pour quelques heures. Elle sera démontée et descendue par l’intérieur de la tour. Nous sommes justement occupés à faire les finitions à l’intérieur. Nous ouvrirons en septembre mais la véritable inauguration aura lieu en décembre, le 2 précisément, jour de la fête nationale des Emirats, sans doute en présence du prince Philippe et de la princesse Mathilde ».

Giorgio Armani s’est déjà alloué une dizaine de niveaux (inférieurs). Du moins d’une des ailes de la bâtisse. Le couturier italien y prévoit un hôtel : le 31 mai 2005, il a signé un contrat avec Emaar, confiant à la société émirienne le développement d’une chaîne hôtelière à son nom (850 millions d’euros d’investissements programmés). Dans quelques mois, Dubaï ouvrira le bal – Milan, Londres et New York suivront – avec 160 chambres (et suites) ainsi qu’un complexe thermal.

Le reste du bâtiment se partagera entre des bureaux et des appartements « soignés » : bois, pierres naturelles, lambris… Luxe et volupté se révèlent à la hauteur de la construction. À l’instar des prix d’achat qui n’ont néanmoins pas rebuté les candidats : le moins cher des 800 appartements s’est négocié à 5 millions de dirhams (soit environ un million d’euros). « C’est le prix minimum pour un deux-chambres de 190 m2 aux niveaux inférieurs », indique un vendeur d’Emaar. « En fait, plus vous serez monté, plus vous aurez payé cher », confie-t-il. Le prix du must ? Motus : disposer d’une résidence au centième étage de la plus haute tour du monde est réservé à une clientèle qui ne se focalise pas sur la page « tarifs » du catalogue… « Pour donner une idée, un quatre-chambres dans les bas étages coûtait 13 millions de dirhams (un peu moins de 3 millions d’euros, NDLR). »

Le commun des mortels pourra, quant à lui, profiter de la vue sur le golfe Persique au cent vingt-troisième étage, à plus de 450 mètres de la terrasse spécialement aménagée au « Dubai Mall » pour admirer le nouveau jouet de son altesse, cheik Mohammed bin Rashid Al Maktoum.

Burj DUBAï

Hauteur

818 mètres.

Coût

Plus d’un milliard d’euros.

Etages

166, la mezzanine du dernier se situe à 624 mètres au-dessus du sol.

Ascenseurs

54 dont un qui filera à 10 mètres par seconde.

Béton

260.000 m3 ont été coulés pour ériger la tour.

Superficie

279.000 m2.

Durée

Les travaux ont débuté en 2004 et s’achèveront en septembre 2009.

Piscines

4 dont une extérieure au 78e étage (270 m de hauteur).

Dubaï

Politique.

Dubaï est l’un des sept émirats qui forment la fédération des Emirats arabes unis, formée en 1971, et dont la capitale est Abou Dhabi. L’émirat est dirigé par le cheik Mohammed bin Rashid Al Maktoum – qui est également Premier ministre de la fédération. Ce sexagénaire a officiellement succédé à son frère, Maktoum, lors du décès de celui-ci en 2006. Dans les faits, Mohammed règne sur l’émirat depuis 1995.

Population.

1,4 million d’habitants (2007) dont 1,1 million d’hommes.

Superficie.

3.885 km2.

CONDIJTS,JOAN
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