La réélection d’Ahmadinejad divise l’Iran et inquiète le monde

Ce sont les troubles les plus graves depuis dix ans à Téhéran. L’annonce de la réélection du président iranien Mahmoud Ahmadinejad a provoqué la colère de manifestants dans la rue. Et une riposte de son principal rival, le réformateur Mir Hossein Moussavi, qui réclame l’annulation du scrutin en raison de « graves irrégularités ». Le vice-président américain Joe Biden a parlé, lui, de « doutes » quant à l’équité du scrutin.

Officiellement vainqueur du scrutin avec 63 % des voix, le fantasque Ahmadinejad a rejeté ces accusations. En comparant les contestataires à « des supporters de match de football dont l’équipe a perdu ».

Moussavi écarté, la colère passe des urnes à la rue

Iran

REPORTAGE

TÉHÉRAN

DE NOTRE CORRESPONDANTE

Les yeux rougis par le gaz lacrymogène, Ahmad reprend son souffle avant d’aller se réfugier dans une allée ombragée. « Nos droits électoraux ont été bafoués. Il faut dénoncer cette mascarade ! », lâche ce jeune partisan de Mir Hossein Moussavi, le visage enroulé dans une écharpe verte – la couleur du principal rival d’Ahmadinejad aux élections – avant de disparaître à nouveau dans la masse des manifestants. « A mort le dictateur ! Moussavi, récupère nos votes ! », crie la foule.

Surgissant d’un nuage de fumée émanant d’une benne à ordures en flammes, une colonne de forces antiémeute aux allures de Robocops fait irruption sur l’avenue Vali Asr, la plus grande artère de Téhéran. A cheval sur leurs motos, les policiers font valser leurs bâtons. Une vieille dame tombe, puis se redresse fébrilement. Son foulard obligatoire a glissé sur ses épaules, mais peu importe. « Pourquoi ? Pourquoi ? », hurle-t-elle.

Cette question, nous l’avons souvent entendue, ce week-end, lors des manifestations de contestation qui se poursuivent contre les résultats officiels du scrutin de vendredi : près de 63 % pour Mahmoud Ahmadinejad, contre 33 % pour Moussavi.

Dans l’esprit du président réélu, la victoire est bel et bien acquise. « C’est un camouflet pour le système oppresseur qui dirige le monde ! », a-t-il déclaré, hier, lors de la première conférence de presse de son second mandat, avant d’aller retrouver les milliers de partisans qui l’attendaient sur la place Vali Asr.

Cet « enfant modèle de la révolution » a largement bénéficié des voix de l’Iran profond. En province, tout comme dans les quartiers traditionnels du sud de Téhéran, on vante sa simplicité et sa ferveur religieuse. Son intransigeance dans le dossier nucléaire plaît aux partisans d’une République islamique forte, qui se méfient des intentions américaines. Pourtant, de là à expliquer un tel succès électoral, les spécialistes de l’Iran restent septiques.

Le taux de participation record (plus de 80 %) aurait dû, disent-ils, garantir, si ce n’est une victoire de Mir Hossein Moussavi, au moins un ballottage au premier tour. Parmi les nouveaux électeurs : de nombreux Iraniens – en partie des jeunes et des femmes – qui avaient boycotté le scrutin de 2005, plus enclins à se prononcer en faveur d’une personnalité réformiste, après quatre années de répression renforcée.

Or, selon les chiffres donnés par le ministère de l’Intérieur, 8 des 11 millions de nouveaux électeurs ont voté pour Ahmadinejad. « Impossible », répond Moussavi. Hier, il en a appelé à une annulation officielle du scrutin, en s’adressant au Conseil des Gardiens de la révolution. La veille, il avait prévenu qu’il ne se résignerait pas « à cette dangereuse mise en scène ».

Mais ses moyens, comme ceux des manifestants, sont limités. Pour preuve : le filtrage de son site web et l’arrestation de plusieurs membres du courant réformiste – dont certains ont été, depuis, relâchés. La nuit de samedi à dimanche, ses partisans étaient descendus en masse dans les rues de Téhéran, en criant « Mort au dictateur » et en dénonçant ce qu’ils osent appeler un « coup d’Etat ».

Rassemblés principalement sur de grandes places publiques, comme Vanak ou Vali Asr, ils ont incendié plusieurs motos de la police et brûlé des pneus pour bloquer la circulation.

Une mobilisation sans précédent depuis les émeutes étudiantes qui avaient paralysé le pays pendant plus d’une semaine, il y a exactement dix ans. Mais, comme en 1999, les rassemblements sporadiques ont vite dégénéré en combats de rue, les opposant violemment aux miliciens qui hurlaient, en chœur, « Mashallah ! Hezbollah ! », en référence au groupe fondamentaliste Ansar Hezbollah, partisan d’une ligne dure du régime. Arrêtés par les forces de l’ordre, des dizaines de manifestants ont été embarqués dans des fourgonnettes noires. Certains d’entre eux seraient sévèrement blessés. « Malheureusement, la répression est telle qu’on risque, comme en 1999, d’être obligé de baisser les bras… », regrette Tahereh, une manifestante de 35 ans. D’autant plus que, rappelle-t-elle, les Gardiens de la révolution, la puissante armée idéologique du régime, majoritairement pro-Ahmadinejad, ont averti qu’ils ne permettraient pas l’avènement d’une « révolution de velours ». Une allusion, à peine voilée, aux thèmes de campagne de Moussavi, partisan d’une ouverture vers l’Occident.

Et puis, poursuit-elle, « en Iran, c’est le guide suprême qui a le dernier mot ». Or, l’ayatollah Khamenei s’est félicité, dès samedi, de la réélection du président, dont il a comparé la victoire à une « vraie fête ».

Le vote intrigue les médias arabes, comble les radicaux israéliens

Le Pakistan l’a démontré en 2007-08: un président sortant peut gagner des élections en bâillonnant le pays et, dans les six mois, perdre pourtant le pouvoir. D’où l’extrême prudence des observateurs. Nos confrères de la chaîne saoudienne Al-Arabya remarquent que le Nord de la capitale n’est pas le seul lieu à avoir connu des violences. La chaîne fait état d’autres manifestations à Tabriz, Ourmia, Hamadan, Recht, alors qu’à Ispahan, des étudiants ont bouté le feu au mobilier de l’université. Ces violences sont liées à la perception subjective de fraudes, lesquelles ne sont pas un fantasme occidental : selon l’un des correspondants d’Al-Jazira, Tabriz, ville azérie, vote constamment sur une ligne ethnique et il n’est pas normal qu’Ahmadinejad l’emporte avec aisance (57%). Mousavi est un Azéri de Tabriz, il aurait dû y garder la main, comme le candidat (azéri) Mehralizadeh en 2005. Al-Jazira remarque également le déroulement chaotique des comptages et recomptages, et la rapidité paradoxale du verdict alors que les urnes sont restées ouvertes plus longtemps que prévu.

Si les remarques d’Al-Jazira et Al-Arabya trahissent une inquiétude qui est à la fois intérieure et régionale, la diplomatie, elle, ne peut qu’oser des commentaires constructifs. Le chef de la Ligue arabe Amr Moussa « pense que la situation pourrait évoluer en direction de discussions plus calmes et de plus de compréhension ». Les chefs d’Etats voisins, l’afghan Hamid Karzaï et le chiite irakien Jalal Talabani ne pouvaient que féliciter le président réélu, Karzaï soulignant en particulier le seul fait positif qui semble incontestable : la large participation de l’électorat.

Les Occidentaux – Russie, France, Union européenne – sont prudentissimes. En Belgique, le ministre des Affaires étrangères belge Karel De Gucht ne songeait à réagir qu’au traitement infligé aux journalistes des télévisions publiques belges. Pas au scrutin.

Cette prudence est d’autant plus obligée que la réélection d’Ahmadinejad est du pain béni pour les factions les plus dures d’Israël. Le vice-ministre des Affaires étrangères Danny Ayalon estime que cette réélection « montre que la menace iranienne est d’autant plus grave », cependant que le ministre en titre, Avigdor Lieberman, en conclut que « la communauté internationale doit agir sans concession contre le programme nucléaire de l’Iran. »

Selon David Menashri, directeur du Centre des études iraniennes de l’Université de Tel Aviv, cité par l’agence France Presse, cette élection « ne pouvait pas tomber mieux » pour le chef de gouvernement, Benyamin Netanyahou. Ahmadinejad représente « le visage de l’Iran tel qu’Israël tente de le peindre ».

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