Kidnappé, le reporter s’échappe

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Etats-Unis Le « New York Times » avait gardé secret l’enlèvement

New York

DE NOTRE CORRESPONDANT

En avril dernier, lorsqu’ont été décernés les prestigieux prix Pulitzer qui honorent les meilleurs journalistes américains, le New York Times était resté étrangement peu bavard. Par modestie ? Parmi les cinq primés se trouvaient les reporters de leur bureau en Afghanistan-Pakistan et, surtout, le renommé David Rohde, déjà lauréat du même prix en 1996.

Or, depuis des mois, le journaliste n’écrivait plus la moindre ligne. Et pour cause : dans ce qui était l’un des secrets les mieux gardés du pays, il avait été enlevé par les talibans dans les montagnes du Waziristan, au Pakistan.

Vendredi, David Rohde, 41 ans, est parvenu à escalader le mur d’enceinte du campement où il était détenu. Avec son assistant, le journaliste afghan Tahir Ludin, il a réussi à atteindre la frontière afghane et, à partir de là, la base américaine de Bagram. Leur chauffeur, qui avait également été enlevé le 10 novembre dernier, n’est pas parti avec eux. Il se serait rallié aux talibans.

Pendant sept mois, pratiquement rien n’a filtré de ce triple enlèvement. Le journaliste, décrit comme « le reporter des reporters » par la direction de son journal, se trouvait à Kaboul pour réunir des informations afin d’écrire un livre sur la présence américaine dans la région. Il savait que son travail était risqué : il avait donné une marche à suivre à ses collègues si les choses tournaient mal. Parmi d’autres, il fallait prévenir sa femme, avec qui il venait de se marier deux mois plus tôt.

« Depuis les premiers jours, l’opinion générale parmi la famille de David, les experts en kidnapping, les responsables de plusieurs gouvernements et d’autres gens que nous avons consultés consistait à dire que rendre cet événement public n’aurait fait qu’accroître le danger », expliquait samedi Bill Keller, l’éditeur exécutif du New York Times.

De fait, au moins quarante grands organes de presse étaient au courant de cet enlèvement qu’ils n’ont jamais dévoilé. Même la chaîne Al Jazeera avait décidé de retenir cette information.

Dans un communiqué sibyllin, la secrétaire d’État Hillary Clinton se félicitait de ce dénouement en remerciant au passage les gouvernements du Pakistan et d’Afghanistan et en dévoilant que Washington avait fourni des « ressources et de l’assistance » au cours des sept derniers mois.

David Rohde s’était déjà rendu célèbre lors de la guerre de Bosnie, lorsque ses reportages avaient jeté une lumière crue sur le massacre dans l’enclave musulmane de Srebrenica, en 1995. Détenu par les autorités serbes, il avait été libéré à la suite d’une vaste campagne de soutien et de l’appui du Département d’État.

À peine connu, le silence qui a entouré cet enlèvement a commencé à soulever les passions. « L’hypocrisie du New York Times dévoilée une fois de plus ! », s’étranglait le site spécialisé Wizbang. Le Times, disait-il, a incontestablement bien fait de garder secrète cette nouvelle. Mais aurait-il agi de la même manière si, au lieu des intérêts d’un journaliste, avaient été en jeu ceux de la sécurité nationale ou d’un autre citoyen américain ? « Il y a des intérêts divergents dans ce genre de cas, rétorquait Bob Steele, un expert en éthique et journalisme au Poynter Institute de Floride. Les journalistes ont l’obligation de rendre compte de manière complète et rapide des événements significatifs. Mais ils ont aussi l’obligation de minimiser les dégâts de leurs révélations. »

Le cas du journaliste Daniel Pearl, du Wall Street Journal, est bien sûr dans toutes les mémoires. Son enlèvement au Pakistan en 2002 avait conduit sa famille à entreprendre une campagne publique pour que son sort ne soit pas oublié. L’épisode s’était terminé de manière tragique avec l’exécution du journaliste, diffusée par la presse et sur Internet.

Dimanche, la presse américaine croyait savoir que les talibans avaient exigé plusieurs millions de dollars ainsi que la libération de prisonniers aux mains des Américains contre la libération du journaliste. Un porte-parole des talibans niait pourtant le fait que les insurgés islamistes aient le moindre lien avec l’enlèvement.

LEMA,LUIS
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