Mort d’un bâtard en plastique

Arts plastiques Le dessinateur Roland Breucker est décédé vendredi

Il avait la plume fine et dure, tendre et coriace, cruelle et cocasse, guidée par un esprit des plus incisifs, mue par une colère foncière et une infinie générosité. Il était un géant au cœur d’artichaut, un ogre hypersensible, qui vient de plonger, à soixante-quatre ans, laissant un trou dans l’eau qui ne se refermera pas.

Roland Breucker, immense manieur de tout instrument qui laisse une trace sur le papier, n’aimait pas les définitions : « Je ne suis pas « illustrateur » (je n’ai pas la vocation), ni « imagier » (c’est un vilain mot), ni plasticien (déjà pris par les seuls artistes vraiment d’aujourd’hui). Je ne trouve pas le moindre petit nom, même commun, qui convienne à mon état. Je suis un bâtard en plastique. » Pas étonnant qu’il ne pouvait se réclamer que d’une improbable bâtardise : le tiroir où le ranger est tout simplement introuvable.

Ce Verviétois avait évidemment trouvé un initiateur en André Blavier, qui l’introduisit en pataphysique et autres savoirs hilarants. Il avait tout pour être adoubé, à La Louvière, par le Daily-Bul, ce qu’André Balthasar ne manqua pas de faire en lui confiant les enluminures de ses « Linnéaments », puis en s’embarquant avec lui dans l’entreprise encyclopédique de ses « Lexicons », noces méthodiquement délirantes du verbe comique et de l’icône déjantée.

En 2006, la galerie 100 Titres à Saint Gilles avait accueilli son univers et publié ses « Quelques années de mine », somme ébouriffante de ses talents. Il en avait, un temps, fait bénéficier le Mad du « Soir » avec sa série « Nobody’s perfect » mitonnée avec Claude Bourgeyx. Il agrémentait chaque livraison de la revue Marginales d’une vignette visionnaire qui résumait magistralement le thème du numéro. Breucker ? Un numéro comme pas 2 !

A lire : Roland Breucker, Quelques années de mine/Pencilling in the years, 100 Titre-Le daily Bul- Yellow Now et www.roland-breucker.be

Une décapante mine d’aplomb incisive mais toujours tendre

Si comme le notait Louis Scutenaire, « Le chant national de la Belgique est le champ de pommes de terre », les têtes de pipe en forme de patates hilares resteront à coup sûr le trait de reconnaissance le plus immédiat des dessins de Roland Breucker. Lui qui nous recommandait « l’apéro comme discipline olympique » ou préférait « qu’on lui fasse la moue plutôt que la gueule » les soulignait d’une petite phrase assassine tracée à l’encre noire dans une élégante écriture à la plume à l’ancienne. Il avait en effet un humour naturel tout en finesse et pour l’exprimer une décapante mine d’aplomb, incisive mais toujours tendre à la fois. Son animal préféré était le « lapinpolaise » et son légume d’élection dont il partageait le bon goût avec son poète complice André Balthazar, la betterave crapaudine. Ce géant rabelaisien vient de nous quitter sur la pointe d’un cœur en rac qu’il avait pourtant si généreusement ouvert aux autres. Les petits Gargantua que nous sommes le pleurent comme dix veaux.

DE DECKER,JACQUES
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