La mort de Mehsud : une victoire, de vrais défis

Mouvement de répulsion

Agé de 35 ans environ, commandant des « talibans pakistanais » depuis la fin 2007, il était devenu l’ennemi public nº1 au Pakistan. Quel impact la mort de Baytullah Mehsud aura-t-elle sur l’insurrection au Pakistan ? Sa disparition soulagera les tribus, mais ne résout pas le défi posé par les talibans.

Impact taliban. En dehors du Sud-Waziristan, Mehsud n’avait pas de prise directe sur les soulèvements locaux : Swat, Dir, etc. Par ailleurs, bien que limitrophe de l’Afghanistan, il s’est toujours strictement limité à un combat à l’intérieur des frontières du Pakistan. Sa capacité militaire était locale (le Sud-Waziristan et quelques agglomérations périphériques comme Tank et Dera Ismail Khan), même si sa capacité terroriste était nationale.

Bref, les mouvements insurgés pakistanais ne sont pas tous morts ce mercredi avec Mehsud. Mais ce Sud-Waziristan qu’il contrôlait, ce n’est pas rien : fin 2001, lorsque les troupes américaines chassent les talibans afghans de Tora Bora, puis qu’ils nettoient la zone de Shahikot au début 2002, c’est à Wana, chef-lieu du Sud-Waziristan, que fuient les combattants d’Al-Qaïda et les hommes du mollah Omar. S’y retrouvent par centaines des Tchétchènes, des Ouzbeks, des Chinois, des Arabes. Cet héritage historique explique pourquoi les Américains (qui pensent qu’Oussama Ben Laden pourrait être lui-même au Sud-Waziristan) désignent Mehsud comme un « facilitateur-clé d’Al-Qaïda en zone tribale ».

Mais depuis l’hiver 2007-08, Baytullah Mehsud représente un peu plus qu’un simple commandant local : il est un mythe, dont l’invulnérabilité commençait à faire partie. Choisi comme chef du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) le 14 décembre 2007, il parvient à développer un label nouveau et attirant (les « talibans pakistanais »), et une coupole qui permet de fédérer les insurgés d’Orakzai, Bajaur et Swat. Orpheline, cette coupole se choisira un nouveau chef. Mais elle devra se résigner à connaître une valse de commandants, comme c’est le cas pour les talibans afghans.

Impact tribal. Mehsud n’existe que par son enracinement dans la tribu qui lui a donné son nom, les Mehsuds, qui tiennent la partie orientale du Sud-Waziristan. Sa brutalité, son intransigeance tribale sont significatives car elles lui ont valu la haine d’une autre tribu, les Wazirs, qui occupent l’essentiel du Sud-Waziristan occidental : les talibans de Mehsud ont fait assassiner quelque 400 chefs tribaux, majoritairement des Wazirs, jugés trop proches du gouvernement.

Mouvement de répulsion

Pour les réseaux tribaux Wazirs, la mort de Mehsud est donc une bonne nouvelle. C’est en outre une bonne opération pour le gouvernement central qui voit se renforcer son image : Islamabad apparaît comme étant capable de défendre les tribus.

A l’intérieur de la tribu Mehsud, l’image est un peu plus nuancée. Après la disparition de l’unijambiste Abdullah Mehsud, rescapé de Guantanamo et qui meurt en juillet 2007 au Baloutchistan, Baytullah Mehsud représentait la dernière incarnation flamboyante de la tribu. Mais lorsqu’Islamabad lance son opération militaire ce 14 juin, tous les chefs de clans Mehsud sont mis sous pression pour qu’ils livrent le meneur. Les propriétés sont confisquées. Des Mehsuds sont arrêtés et inculpés. Au point qu’au moment où Baytullah est tué, une délégation d’anciens se trouve dans la capitale pour prêter allégeance au pouvoir central.

Position de circonstance ? Possible, mais ce n’est pas tout. La violence aveugle de Baytullah le mène à exécuter des chefs, des sheikhs (vieux) et des levies, ces policiers affectés spécialement à la zone tribale et qui jouissent d’une estime populaire. A l’intérieur de la tribu, Baytullah provoque ainsi un mouvement de répulsion : ses adversaires sont convaincus que l’insurrection ne peut s’écarter des obligations morales dictées par le Coran.

Bref, pour les Mehsuds, la mort de Baytullah n’est pas un drame. D’autant que, pour étouffer économiquement les troupes de Baytullah, l’Etat central a développé ces dernières semaines une route qui permet aux autres tribus d’être approvisionnées, mais laisse les Mehsuds à l’écart. Or ces territoires sont très pauvres. Lorsque toutes les routes du Waziristan seront rouvertes, le message sera clair : en cas de non-coopération, les Mehsuds peuvent être aisément mis en difficulté dans leur subsistance quotidienne.

Tué à Zangara, après la visite d’un médecin

Le chef des talibans du Pakistan Baytullah Mehsud a été tué dans une frappe américaine mercredi à 1h30 locale (mardi à 21h30, heure belge) à Zangara (district de Ladha), dans la région tribale du Sud-Waziristan, a confirmé vendredi Kafayat Ullah, l’un des commandants des insurgés. « Je confirme que Baytullah Mehsud et sa femme sont morts dans le tir de missile américain dans le Sud-Waziristan », a déclaré ce proche lieutenant de Mehsud.

Deux missiles, tirés par un drone US, ont frappé la maison de « maulana » Ikram-ud-Din, père de la seconde épouse de Mehsud. On savait dès mercredi que cette seconde épouse était morte dans la frappe. On ignorait cependant que le chef taliban se trouvait lui aussi au premier étage de cette maison lorsqu’a eu lieu l’explosion, même si c’est bien son véhicule personnel qu’on allait retrouver sur place près des débris.

Selon un villageois interrogé par le quotidien Dawn, Mehsud aurait gagné la maison de son beau-père pour y être soigné d’une affection rénale. Un médecin aurait placé Mehsud sous perfusion, un fait qui n’a pu être confirmé. C’est alors qu’il était coincé dans cette habitation que la frappe américaine a eu lieu.

Téléphones coupés, successeur recherché

Comme c’est le cas lors de toute frappe visant l’un de leurs commandants, un cordon taliban s’est immédiatement déployé autour des lieux, empêchant toute entrée ou sortie de civils. Mais cette fois, le cordon était bien plus épais que d’habitude, s’étendant sur des kilomètres.

Dès le mercredi soir, un conseil (shura) de hauts commandants talibans a été réuni à Karama (dans ce même district de Ladha), pour tenter d’évaluer la situation et, semble-t-il, désigner dès que possible un successeur. Pendant ce temps, l’accès téléphonique au village de Zangara était impossible.

Dans la journée de jeudi, les interceptions de sécurité ont laissé deviner aux services pakistanais de renseignement que Baytullah Mehsud était mort, sans en avoir cependant la preuve matérielle. En soirée, les premières pages des journaux nationaux ont mentionné la nouvelle, et, ce vendredi encore, l’Etat pakistanais ne pouvait rien confirmer catégoriquement, ni Washington.

Il a fallu attendre l’aveu émanant des propres rangs du TTP pour que la nouvelle soit raisonnablement certaine. En théorie, le TTP n’aurait dû procéder à une annonce officielle qu’au moment où un successeur aurait été trouvé. Ce qui n’a pas été le cas.

Les drones aux Américains, le gros morceau aux Pakistanais

Il ne fait guère de doute que le Pakistan souhaitera s’attribuer le fait d’armes de ce mercredi, tout en réaffirmant assumer plus que sa part dans la lutte contre les talibans. Force est de constater cependant que l’offensive militaire pakistanaise lancée le dimanche 14 juin commence par un tir de drone américain, et que l’objectif déclaré de cette offensive n’est atteint ce 5 août que grâce à deux missiles tirés d’un drone américain. La victoire est dès lors américaine. La CIA « admet » le tir secret, ces derniers mois, en zone tribale pakistanaise, de trois dizaines de ces missiles.

Les deux défis qui demeurent sont pourtant bel et bien aux mains des Pakistanais. Ils doivent d’abord achever la reprise en main de la zone tribale et la tenir. C’est un casse-tête militaire et géopolitique : ils ne peuvent parvenir à ce résultat qu’avec l’aide des Etats – Unis, mais doivent cependant reprendre le contrôle réel de l’opération.

Les frappes américaines entraînent un niveau de pertes civiles intolérables, ce qui a obligé Islamabad à former ses propres éclaireurs et pointeurs de cibles. C’est eux qui disent où tirer (à l’instar de ce que les pays d’Europe font en Afghanistan, les pointeurs de cible américains étant jugés trop peu « chirurgicaux »). Mais au même moment, Islamabad ne peut se passer de Washington pour moderniser son armée et obtenir la digitalisation de son imagerie (l’armée pakistanaise est réduite aujourd’hui à utiliser des images de Google Earth), et l’adaptation sur leurs chasseurs F-16 d’un système de vision nocturne. Islamabad est donc dans une situation délicate : elle demande de la technologie, mais doit refuser l’implication opérationnelle des Américains.

Code pénal plutôt que code tribal

L’autre défi est plus vaste encore puisqu’il s’agit de développer la zone tribale. Pour le chef d’Etat-major de l’armée pakistanaise, le général Ashfaq Parvez Kayani, asservir les « territoires sous administration fédérale » sans les développer, c’est se condamner à revoir un jour fleurir l’insurrection. Le gouvernement pakistanais approuve cette réflexion.

Comment réaliser ce que l’empire des Indes n’a jamais réussi ? D’abord, en remplissant le vide politique que le massacre des chefs tribaux puis l’effondrement taliban vont laisser. Cela suppose l’extension des partis politiques à la zone tribale, puis l’extension du Code pénal en lieu et place du code tribal. Ceci permettrait un basculement progressif, légal et démocratique, des zones tribales dans la normalité pakistanaise.

Le gros morceau vient ensuite : avec les budgets dégagés grâce à une sécurité accrue, il faut fournir à ces territoires l’infrastructure primaire dont elle a besoin (écoles, hôpitaux, voies terrestres permettent d’exporter la production locale) tout en créant des opportunités locales d’emploi. C’est là que se combattent les fléaux majeurs – pauvreté et arriération – qui pérennisaient le pouvoir tribal.

LALLEMAND,ALAIN
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