Suu Kyi : sur qui faire pression ?

Birmanie L’opposante condamnée à 18 mois de « prison à domicile »

ENTRETIEN

Basé à Bangkok (Thaïlande), Benjamin Zawacki est l’homme qui analyse la politique birmane pour compte de l’ONG Amnesty International. Il propose une réaction claire au verdict de culpabilité qui a frappé ce mardi l’opposante Aung San Suu Kyi.

Peut-on rêver d’une levée des dix mois de prison qui frappent Dame Suu Kyi ?

Le danger est implicite… dans votre question : en parlant de « seulement » 18 mois, « moins » de 18 mois, des pays comme l’Inde, la Chine, la Russie ou d’autres pays de l’Asean (association des nations de l’Asie du Sud-Est) pourraient être tentés de donner au régime le bénéfice du doute. En réalité Aung San Suu Kyi n’aurait jamais dû être détenue, et sa libération immédiate et sans condition est ce que les pays d’Asie souhaitaient obtenir depuis plusieurs mois.

Donc, adoptons la ligne dure ?

Exact.

Qui soutient encore la junte birmane ? Quels pourraient être les axes d’une riposte européenne ?

D’abord, il faudrait frapper le gouvernement du Myanmar. C’est eux qui portent la responsabilité de ce verdict, du procès, et, plus largement, de l’arrestation illégale dont elle est l’objet depuis le début.

Parmi ceux qui soutiennent la junte, la Chine est certainement la toute première. Elle est le principal investisseur étranger en Myanmar, le principal partenaire commercial du Myanmar, le principal fournisseur de matériel militaire et d’armement… et c’est son plus grand soutien politique. La Chine étant l’un des membres permanents du Conseil de sécurité, c’est Pékin qui a mis son veto à la seule résolution qui visait le Myanmar en janvier 2007. Depuis lors, la Chine a contré l’essentiel des pressions politiques mises sur le pays, que ce soit à l’ONU ou en dehors.

Et l’Inde ?

L’Inde est certainement le second pays qui me vient à l’esprit, partiellement pour des raisons… opposées. L’Inde est resté incroyablement silencieuse. L’Inde et la Chine ont de gros intérêts géopolitiques et économiques au Myanmar, mais si la Chine a été très proactive dans ses protections, l’Inde est demeurée très silencieuse. Le fait est que l’Inde ne se lasse pas de répéter qu’elle est la plus grande démocratie au monde. Se taire mais permettre aux intérêts économiques indiens de miner les droits de l’homme et tout espoir local de changement démocratique, c’est vraiment honteux.

L’Inde était un fournisseur d’armement. Mais quels sont les autres liens ? Leurs luttes anti-insurrectionnelles ?

Les fournitures militaires indiennes au Myanmar ne sont pas importantes mais elles existent. L’Inde a également investi dans le gaz naturel et le pétrole, sur la côte Ouest du Myanmar. L’Inde est en compétition avec la Chine et, franchement, est en tain de perdre. L’Inde est aussi en compétition avec la Corée du Sud, qui tente de décrocher des concessions de gaz et pétrole.

L’Inde est également intéressée à pouvoir simplement contrebalancer l’influence chinoise au Myanmar. Et, à nouveau, en termes de dollars et de cents, c’est à nouveau une compétition que l’Inde est en train de perdre. Et New Delhi perd aussi la bataille de l’opinion publique, lorsque les droits de l’homme sont évoqués !

Plusieurs ONG demandent un embargo total sur les armes. Est-ce à ce point important pour la survie du régime birman ?

Non. Amnesty International soutient certainement l’appel ONU à un embargo total des armes à destination de la Birmanie. C’est un appel émis lors de la révolution de safran en 2007 et que nous avons renouvelé depuis lors. Mais, pour être franc, le Myanmar n’a pas d’ennemi extérieur et voit sa population intérieure comme étant son premier ennemi. Et pourtant ils maintiennent une force de 400.000 hommes ! Et ils produisent en interne assez d’armes pour faire face à tous les troubles internes. Donc, même un embargo international complet n’aurait pas beaucoup d’impact sur la capacité militaire de répression intérieure. Mais l’embargo ONU enverrait un message unifié de la communauté internationale.

Comment se fait-il que la Chine ne fasse pas davantage pression sur la Birmanie alors qu’elle est la première victime de dérapages birmans… comme la production de drogues qui empoisonnent le Yunnan ?

C’est vrai que la Chine est fortement affectée, mais une bonne part de ce trafic est aux mains de groupes rebelles armés. Et là, la Chine est déchirée : d’un côté elle voudrait demeurer hors d’atteinte de ces trafics, de l’autre côté elle soutient plusieurs de ces groupes armés afin de maintenir un certain statu quo frontalier et la stabilité locale (du moins ce que la Chine perçoit comme étant de la stabilité). Pour l’heure, le souci de stabilité frontalière l’emporte sur les craintes liées à la drogue.

Une Antigone asiatique

PORTRAIT

A Rangoon, le petit peuple l’appelle « la Dame ». Invisible et omniprésente. Une Antigone d’Asie, qui plie, se dissimule, mais ne rompt jamais. En 2007, le magazine Forbes classa Aung San Suu Kyi au 71e rang des femmes les plus puissantes du monde car l’opposante est devenue, à l’instar du dalaï-lama, le symbole de la résistance de tout un peuple. C’est de sa faiblesse, face aux généraux de la junte birmane, que cette femme d’allure frêle, au beau visage souriant, tire l’essentiel de sa force. Son état de santé est cependant inquiétant, ses médecins assurant qu’elle souffre de déshydratation et que sa tension est trop faible.

En fait, si, prenant prétexte du passage dans sa maison d’un visiteur non sollicité (il était arrivé à la nage…), les tribunaux birmans ont jugé et condamné l’opposante, c’est parce qu’ils la craignent, plus que jamais, et souhaitent la maintenir à l’écart du processus électoral.

Aux yeux de son peuple, le prestige d’Aung San Suu Kyi, née en 1945, repose aussi sur ses origines familiales : elle est la fille du leader de la révolution birmane, le général Aung San, qui négocia en 1947 l’indépendance de la Birmanie et fut assassiné par ses rivaux la même année. Après sa mort, l’épouse du général se lance à son tour dans l’action sociale et politique, jusqu’à ce qu’en 1960 elle devienne ambassadrice en Inde.

Aung San Suu Kyi suit le cursus traditionnel d’une jeune fille de la grande bourgeoisie : elle étudie à l’école anglaise catholique de Rangoon puis au collège Lady Shri Ram à New Delhi. En Grande-Bretagne, elle poursuit ses études universitaires au St Hugh College d’Oxford et obtient un doctorat à l’Ecole des études orientales et africaines.

A Oxford, la jeune Birmane rencontre Michaël Aris et l’épouse en 1972. Le couple réside alors à Londres où naissent Alexander puis Kim, leurs deux garçons.

A l’époque, Suu Kyi se partage entre la Grande-Bretagne et le Bhoutan, où son mari étudie la culture et la religion du Tibet. Avant de regagner son pays en 1998, la jeune femme, à New York, est devenue secrétaire assistante du Comité des questions administratives et budgétaires des Nations unies.

Parcours du combattant

Dès son retour, l’exilée découvre un pays en pleine mutation où la population aspire à plus de démocratie, contestant le général Ne Win. Tout naturellement, Aung San Suu Kyi, inspirée par la philosophie non violente du Mahatma Gandhi, rejoint la Ligue nationale pour la démocratie, et en devient la présidente. Le 29 juillet 1989 déjà, les militaires la mettent en détention.

Le marché est sans équivoque : elle sera mise en liberté à une seule condition, quitter le pays et se faire oublier. La fille du général refuse, et son parcours du combattant commence par un succès : en 1990, les élections générales se traduisent par l’éclatante victoire de son parti. Mais la junte récuse le scrutin, écarte le résultat des élections. Le prix Sakharov, le prix Rafto décernés à l’opposante n’ébranlent pas le régime. Le prix Nobel de la paix, obtenu en 1993, aura plus de retentissement et sera utilisé au bénéfice de projets d’éducation et de santé.

Tout au long des années 90, l’épreuve de force se poursuit : Suu Kyi refuse toujours de quitter le pays, même lorsqu’en 1997 elle apprend que son mari est atteint du cancer de la prostate et qu’elle risque de ne plus le revoir. Son mari meurt à Londres en 1999 sans avoir obtenu de visa pour Rangoon. Et ses enfants restent en Grande-Bretagne.

Cependant, les demandes de remise en liberté finissent par aboutir : en mai 2002 les Nations unies, après de longues négociations, obtiennent gain de cause et l’opposante retrouve la liberté. Mais un an plus tard, sa caravane électorale est attaquée par des nervis à la solde du pouvoir, de nombreux partisans sont tués ou blessés, celle qui est devenue « la Dame » est sauvée in extremis.

Les militaires remettent Aung San Suu Kyi en détention à domicile. Ce n’est qu’en mai 2006 que le diplomate nigérian Ibrahim Gambari, envoyé spécial de l’ONU, est autorisé à rencontrer la célèbre détenue. Même lorsque la santé de la prisonnière se détériore, la junte demeure inflexible : téléphone coupé, visites interdites, sois médicaux refusés ou accordés au compte-gouttes.

L’opposante n’apparaîtra que durant quelques instants en public en 2007, lorsqu’elle sort de chez elle pour saluer les moines bouddhistes qui manifestent contre les militaires. Aujourd’hui 18 mois de détention supplémentaires ont été signifiés, ce qui empêchera l’opposante de participer aux élections de 2010. Sauf si les pressions de l’Union européenne s’intensifient, sauf si les pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) prennent fait et cause pour cette prisonnière dont l’humiliation est devenue une honte pour toute la région…

réactions

Suède

La Suède, qui exerce actuellement la présidence de l’Union européenne, a réclamé la libération « immédiate et sans conditions » d’Aung San Suu Kyi et promis un durcissement des sanctions.

Etats-Unis

Depuis la République démocratique du Congo, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a estimé que Aung San Suu Kyi « n’aurait pas dû être jugée et n’aurait pas dû être condamnée » pour les faits qui lui sont reprochés. Les Etats-Unis, a-t-elle ajouté, « continueront à réclamer sa libération ».

France

Bernard Kouchner, le chef de la diplomatie française, a préconisé la prise de sanctions « visant les dirigeants de la junte et épargnant la population civile, que nous devons continuer à protéger et à aider ».

Grande-Bretagne
Le chef du gouvernement britannique Gordon Brown a dénoncé une « parodie de procès » et s’est dit « attristé et en colère ». A ses yeux, le verdict apporte la preuve de la détermination de la junte à « agir sans le moindre égard » pour le droit international.

Nations unies

Le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon, qui s’est rendu le mois dernier en Birmanie sans pouvoir rencontrer l’opposante, a appelé à sa libération « immédiate et inconditionnelle » et « déploré vivement » sa condamnation.

Amnesty

Pour Irene Kahn, secrétaire générale de l’organisation Amnesty International, la peine atténuée ne doit pas tromper l’opinion. « Les autorités birmanes espèrent qu’une condamnation moins lourde que prévu sera considérée comme un geste de clémence par la communauté internationale. Mais il n’en est rien et il ne faut surtout pas la voir comme telle. »

FIDH
La Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) a estimé que cette « sentence injuste » augure d’un « avenir sombre » pour la Birmanie. « Avec le chef de l’opposition et 2.100 prisonniers politiques derrière les barreaux, les élections prévues par le régime pour l’an prochain ne seront qu’une farce. »
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