Les Afghans ont voté en bravant les talibans

AfghanistanEn dépit de quelques attaques, mais sans grand attentat, les élections présidentielle et provinciales ont remporté un franc succès dans un Afghanistan aux prises avec la guérilla talibane. Nombre de femmes en particulier, avec ou sans burka, brandissaient fièrement leur doigt maculé d’encre indélébile et leur bulletin tamponné au bureau de vote (notre photo ci-contre). En pratique, seuls 5 % des bureaux de vote n’ont pu être ouverts, par crainte d’actions de violence, selon des déclarations officielles, peut-être un peu optimistes toutefois.

Au-delà de la satisfaction liée au bon déroulement du vote, et de son relatif succès auprès de la population, et particulièrement des jeunes, la faiblesse des attaques prouve par défaut, que les talibans n’ont pas la capacité de faire dérailler un scrutin national : ils ne peuvent donc prétendre être une grande force populaire.

De nombreux dirigeants, en particulier des pays de l’Otan qui participent à la force militaire Isaf, ont rendu hommage au courage et à la détermination des Afghans.

La démocratie élue haut la main

Afghanistan Un scrutin dans le calme, avec un taux de participation respectable

reportage

KABOUL

De notre correspondant

Une simple ficelle à laquelle est attachée un bic. Ce bout de plastique représente un espoir pour les Afghans. De son isoloir en carton, Jamila coche, concentrée, la case de son candidat préféré. Sur la feuille, tout est prévu pour ceux qui ne savent pas lire : la photo du candidat, son emblème, son nom. Jamila, accompagnée de son fils, a bravé le danger pour s’exprimer : « Nous n’avons pas peur des talibans. C’est Dieu qui donne tout. Nous sommes Afghans et nous n’avons peur de rien. Un jour on naît et l’autre on meurt. » Derrière sa burka, elle espère le meilleur pour son pays. Son ongle est orange et son doigt noir, signe qu’elle vient de voter. L’encre qui la marque est un signe de fierté.

La plupart des Kabouliens nous expriment la même pensée : « On sait que c’est dangereux, mais nous aimons notre pays, et dans notre culture, la mort ne représente rien. »

Un tiers d’électrices

La classe où les femmes vont voter est d’une couleur verte défraîchie. Aux murs sont accrochées des affiches expliquant en images le processus de vote. Sur les bancs de l’école, les assesseurs accueillent les citoyens. Ceux-ci doivent faire poinçonner leur carte d’électeur avant de tremper leur doigt dans de l’encre indélébile, seul moyen trouvé pour qu’ils ne puissent pas voter deux fois.

Aziza est employée par la Commission électorale indépendante. Elle contrôle les bureaux du centre de Kaboul. Dans sa robe mauve, elle est extrêmement fière de cette journée : « Tout s’est très bien passé dans notre zone, les gens sont venus tranquillement. Le processus était transparent, les observateurs étaient contents, et les résultats semblent satisfaisants. Je suis vraiment contente. »

Les femmes sont même venues plus nombreuses que prévu, un fait relevé dans plusieurs régions du pays : « Tôt ce matin il n’y avait pas beaucoup de femmes, mais elles sont arrivées lorsqu’elles ont vu qu’il n’y avait aucun danger et que les hommes revenaient des bureaux. » Pourtant, nous ne voyons pas beaucoup de monde. « C’est pour la sécurité, nous explique Aziza. Nous avons beaucoup de bureaux de vote près des habitants pour éviter les embouteillages et pour que les gens puissent aller voter tout près de chez eux. »

Près du tableau, quelques femmes attentives. Elles ont un cahier en main. L’une d’elles observe le déroulement des votes : « Dans chaque bureau, on a une équipe d’observateurs. Dans notre cahier, nous devons reporter tout manquement aux procédures. » Ces femmes sont motivées, elles ne sont pas là par obligation : « Je me suis proposée à la Commission électorale pour venir vérifier les bureaux. Nous sommes là parce que nous voulons agir pour l’Afghanistan. »

À l’extérieur, dans la cour de récréation, des bancs ont été alignés pour montrer le chemin des urnes. Nuria, 19 ans et des yeux verts magnifiques, est assise sur l’un des bancs. Elle ne porte pas la burka mais un jean brodé de fins motifs dorés et une tunique rose fushia. C’est la première fois qu’elle vote pour son pays. Elle aussi semble contente : « C’est très intéressant de pouvoir élire notre Président, c’est notre devoir civique. Je voudrais que la situation s’améliore petit à petit. Nous avons besoin d’écoles, d’universités, d’économie durable, et surtout de sécurité. »

Beaucoup de jeunes sont sortis voter aujourd’hui. Eux qui sont au centre des préoccupations de la population décident de prendre leur destin en main. Pour autant, les sages, les plus âgés, ne sont pas en reste. Selon le récit qui nous en est fait, deux vieux seraient même venus à 6 heures du matin aux portes du bureau de vote pour être les premiers à cocher leur bulletin.

Il est 16 h. Les portes de la petite école ferment. À l’entrée, les policiers se relâchent. Satisfaits, ils sont conscients de leur rôle particulier en ce jour historique. Le commandant Akbar nous explique qu’ils sont là depuis déjà dix jours : « Nous sommes ici pour contrôler les sites électoraux et rassurer les gens. Les bureaux ferment maintenant, mais nous sommes restés aux côtés de la population. Quand ils viennent ici, nous leur expliquons qu’ils peuvent aller voter en toute sécurité. » Son équipe a fouillé chaque personne qui rentrait. D’après eux, les hommes étaient majoritaires : « On a vu environ un tiers de femmes pour deux tiers d’hommes. »

Dans la rue, peu de voitures. Pourtant, nous sommes en plein centre-ville. Kaboul est calme et se repose, elle se remet aussi de sa frayeur. Dans les montagnes, les cerfs-volants luttent et s’élèvent le plus haut possible, comme pour crier à qui veut l’entendre que jamais les Afghans ne plieront sous la menace.

Les talibans ont perdu leur pari : leur boycott n’a pas été suivi

analyse

Les talibans avaient pris le risque d’un boycott actif du scrutin. Ils ont perdu leur pari : quoique la ruée vers les urnes ait été fort différente d’un lieu à l’autre, c’est au contraire un étonnant enthousiasme électoral qui a été recensé en plusieurs provinces, cependant que les attaques insurgées demeuraient limitées et leur impact insignifiant. Le gouvernement évoque 23 morts, civils et policiers confondus.

Commençons par les points noirs : à moitié sous contrôle taliban (elle était totalement sous contrôle il y a deux mois), la province de Helmand (Sud) a vu 107 de ses 242 bureaux de votes fermés. La capitale provinciale, Lashkar Gah, n’a été attaquée qu’à distance : une vingtaine de roquettes ont été tirées, dont l’une a tué un électeur en attente de voter. En province de Kandahar (sud-est) par contre, 254 bureaux étaient ouverts sur 271. Cet excellent résultat peut en partie être mis au crédit de chefs locaux qui ont convaincu plusieurs commandants talibans de ne pas interférer avec le processus électoral (le paradoxe étant qu’un boycott taliban réussi aurait – en résumé – favorisé le vote tadjik, donc anti-talibans).

A Kaboul, alors que les talibans avaient annoncé l’infiltration de vingt kamikazes se déplaçant à pied, aucun attentat n’a frappé de bureau de vote. Selon les sources, quatre à cinq déflagrations ont été entendues, une explosion s’est produite dans un bureau de vote, mais pas le moindre attentat suicide.

La province de Baghlan (Nord-Ouest) a vu se produire des échanges de tirs inattendus, tuant un policier ; les opérations de vote y ont été suspendues durant quelques heures. A Kunduz (Nord), un bureau a été attaqué mais la police a répliqué et tué les assaillants. A Ghazni enfin (Est), zone à nouveau talibane, les autorités n’ont signalé que la présence de deux bombes qui ont été désamorcées à temps.

95 % de bureaux ouverts ?

C’est tout ? Presque. Au plan national, « nous avons pu ouvrir 95 % des bureaux de vote », note le porte-parole de la commission électorale afghane, ce qui est une estimation probablement trop optimiste.

Mais à Bamyan (centre), en zone hazara, la présence des électeurs a été massive, ce qui pourrait avoir un impact positif sur le score du candidat Ramazan Bashardost. Les électeurs se sont même plains d’une affluence qui rendait le vote difficile. A Herat, malgré les vastes dimensions de certains bureaux, les queues étaient parfois longues dès la matinée. Il demeure que, malgré le taux inespéré de bureaux de vote ouverts, le taux global de participation effective sera sans doute moindre qu’en 2004 (75 %), à une époque où toutes les aspirations populaires semblaient à portée de main. Un taux de 50 %, voire moindre, est annoncé.

L’échec du boycott taliban permet de rappeler deux choses. Primo, si la technique de guérilla permet de dissimuler le niveau réel de ses forces, l’exercice d’un boycott électoral est, lui, sans pitié puisqu’il oblige les talibans à attaquer en simultané près de 7.000 zones. Les talibans auraient dû y songer. Même en imaginant une guérilla unie, bien organisée et aux effectifs considérables, il était impossible de faire dérailler le scrutin. Pour y parvenir, il aurait fallu être une force populaire, ce que les talibans ne sont pas : ils viennent de le prouver par défaut. Secundo, depuis le début (2002), le mode de communication des talibans repose sur des affirmations non vérifiées, des déclarations sans effets, etc. A nouveau, les talibans viennent d’en donner un exemple éclairant. On y ajoutera ceci : curieusement, ce jeudi, le principal site électronique de propagande taliban était à la fois accessible et silencieux. Des insurgés sans voix.

ROELS,JOAN,LALLEMAND,ALAIN
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