Victoire écrasante des démocrates

Yukio Hatoyama
C’est à pas feutrés que les Japonais sont allés dimanche glisser leur bulletin pour accoucher d’une révolution. Dans le quartier de Sendagi (Nord de Tokyo), Fumio Saito, un chef cuisinier, a fait l’impasse sur son marché matinal aux poissons pour gagner l’un de ces bureaux de vote installés dans les écoles ou les centres de retraités. « Obama veut changer l’Amérique. Les Japonais veulent changer le Japon », dit-il. Il n’avait jamais vu autant de monde se déplacer pour un tel scrutin.

Une alerte au typhon menaçant Tokyo tient lieu de hors-d’oeuvre lorsque, sur le coup des 20 heures, les télévisions nationales annoncent les premiers résultats sur base de sondage: le Parti démocrate du Japon (PDJ) remporterait une victoire historique dont l’amplitude avait certes été annoncée, mais qui assomme la baronnie politique du Parti libéral-démocrate (PLD) au pouvoir depuis 1955. Une projection annonce même une majorité des deux tiers à la Chambre basse (320 siège sur 480) de la Diète pour le PDJ, ce qui lui assurerait une liberté de manoeuvre pour imposer ses réformes sociales et briser comme promis le pouvoir de la bureaucratie.

La dictature du plus fort

Pour Taro Aso, premier ministre sortant, la défaite est amère. Le parti demeure certes le deuxième du pays en voix, mais il chute à moins de 100 sièges alors qu’il en avait plus de 300. A court d’argument, Taro Aso, lors de son dernier meeting électoral, ne pouvait que mettre en garde les électeur contre une « nouvelle dictature de parti unique ». Une forme d’aveu de ce qu’a été la domination presque sans partage de son propre parti sur le pays durant 50 ans. Dimanche soir, il n’avait plus qu’à démissionner de la présidence du PLD. Le risque qu’il évoque est pourtant réel: les politologues japonais mettaient en garde dimanche le PDJ, après une victoire si nette, contre la tentation de diriger seul la destinée de la deuxième puissance économique mondiale. Ce serait réduire à néant les attentes d’une modernisation politique et d’un système bipartisan.

L’homme du changement sera Yukio Hatoyama, chef du PDJ et futur Premier ministre. Ou plutôt il devrait l’être. Car beaucoup en doutent encore. Comment cet héritier de l’une des plus prestigieuses dynasties politiques du pays pourrait-il rompre avec les habitudes? Comment cet homme présidant un parti fourre-tout, alliage d’ex-membres du PLD, de socialistes et d’indépendants, pourra-t-il imposer une ligne cohérente à ses troupes ? Comment, enfin, parviendra-t-il à se dégager de l’ombre du véritable stratège du parti, Ichiro Ozawa, un redoutable politicien écarté de la tête du parti à la veille de l’élection pour un scandale financier ?

Cela fait beaucoup d’interrogations pour un homme que les médias ont pris l’habitude de surnommer le « Kennedy japonais » en référence à la saga familiale dont il est l’héritier (lire ci-dessous). Bien qu’il soit l’un des députés les plus fortunés de la Diète, Hatoyama a mené sa campagne en se présentant comme un homme proche du peuple. Il a saisi l’air du temps et le besoin de changement de Japonais excédés par l’incurie des derniers dirigeants du PLD. Ce vote avait des allures de « tout sauf Aso ».

Yukio Hatoyama a beaucoup promis: aux parents, aux retraités, aux chômeurs, aux conducteurs de voiture, aux chauffeurs de taxis, etc… Il est taxé de populisme. Une chose est sûre: il devra faire preuve de créativité pour assainir l’un des pays les plus endettés du monde, tout en multipliant les aides sans pour autant relever le taux de la taxe sur la valeur ajouté (TVA). La politique fiscale sera au coeur des batailles politiques à venir.

Un rêveur? Sans doute un naïf ou un optimiste, répondent les économistes. Ou n’est-il qu’un opportuniste qui a simplement compris que les Japonais, qui voient leur niveau de vie baisser depuis des années, avaient besoin de rêver. Le retour à la réalité pourrait être brutal.

Yukio Hatoyama, comme son grand-père

Portrait

Président du Parti démocrate du Japon (PDJ), Yukio Hatoyama, âgé de 62 ans, est le petit-fils d’Iichiro Hatoyama, Premier ministre de 1954 à 1956, et l’un des fondateurs du PLD, le parti conservateur. Son père a servi comme ministre des Affaires étrangères, et son frère cadet Kunio a occupé des fonctions ministérielles dans le gouvernement sortant.

Hatoyama a une formation d’ingénieur, et a commencé à enseigner après ses études à Stanford. En 1983, il est devenu le secrétaire particulier de son père, et a été élu à la Diète trois ans plus tard. Il a ensuite été réélu sept fois.

Hatoyama a quitté le parti dominant en 1993, pour rejoindre l’opposition qui formait alors un regroupement de huit partis pour gouverner. Il a participé à la création du PDJ avec d’autres anciens du PLD. Les difficultés économiques et les scandales ont donné au parti de centre-gauche une majorité au Sénat en 2007.

Raide et professoral, Hatoyama n’a pas le charisme d’autres personnalités de son parti, comme l’avocat Naoto Kan. Il est surnommé « alien » du fait de son excentricité, et peut paraître méprisant. Il montre en même temps un respect de la chose publique qui peut l’amener à enlever ses chaussures pour monter sur un banc lors d’un meeting.

Il a promis de réduire les dépenses publiques, de régenter la bureaucratie, et de mettre plus d’argent dans les poches des citoyens en bloquant les hausses d’impôts que, dit-il, son adversaire avait programmées. Il veut rapprocher politiquement le Japon de l’Asie, et le rendre moins dépendant des Etats-Unis, son principal allié militaire et partenaire commercial, tout en soutenant que l’alliance avec les USA est la pierre angulaire de la diplomatie du pays. (ap)

Les défis japonais

La démographie

Pour la première fois en 2005, la population a régressé de 30.000 personnes à l’échelle nationale. Les plus de 65 ans formaient alors 20 % de la population. Ils seront 30 % en 2025 et 40 % en 2050. Avec un taux de fécondité de 1,25 enfant par femme, le pays pourrait voir sa population divisée par deux d’ici 2100. C’est la principale préoccupation des Japonais : comment relancer la natalité. Cela passera par une plus forte immigration (1,75 % de la population en 2008) et une politique de l’enfant plus active. Le PDJ propose la création d’allocations familiales.

La croissance

Faut-il libéraliser davantage l’économie pour être plus compétitif sur le marché international et relancer les exportations ou stimuler la demande intérieure par une nouvelle allocation des deniers publics qui bénéficieraient davantage aux individus plutôt qu’aux entreprises ? Le Japon cherche toujours la meilleure façon de revitaliser son économie.

L’innovation

L’Ibook et l’Imac ne sont pas japonais. Et c’est vécu comme un traumatisme. Après avoir inventé le walkman ou la playstation, Sony piétine à l’image de toute une industrie japonaise qui doute désormais de sa capacité de créer les nouveaux objets de consommation de masse.

KOLLER,FREDERIC,ASSOCIATED PRESS
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