Quarante années de liberté bafouée

Le 1er septembre 1969, un petit groupe d’officiers déposait sans effusion de sang le roi de Libye Idriss Ier. L’un d’eux, âgé d’à peine 27 ans, se propulsait à leur tête avec le grade de colonel. Quarante ans plus tard, c’est en maître toujours incontesté de ce pays de six millions d’habitants, qui abrite 3 % des réserves mondiales de pétrole, que Mouammar el-Kadhafi fêtera son exceptionnelle longévité au pouvoir. Extravagant, dans ses tenues comme dans ses idées, cyclothymique et mégalomane, le colonel Kadhafi reste tout d’abord un dictateur dont le bilan en matière de droits humains est particulièrement lourd : mauvais traitements, détentions arbitraires, torture, disparitions et autres abus de pouvoir reviennent chaque année garnir le chapitre libyen des différents rapports internationaux. Et pourtant, alors qu’il a longtemps été un paria de la communauté internationale, ce sombre bilan n’a pas empêché le « Guide » de revenir dans les grâces et dans les salons des chancelleries occidentales.

Kadhafi, maître en manipulation
Libye Ce mardi, le « Guide » fête ses quarante ans de pouvoir en grande forme

PORTRAIT

Sur son site internet personnel, florilège de déclarations hardies, il a repeint toute la planète en vert. De la même nuance que celle du Livre vert, l’évangile selon Kadhafi publié dans les années 70, qui jette en trois chapitres les bases de la « troisième théorie universelle » et annonce l’avènement de la « démocratie directe », sa vision très personnelle d’un socialisme arabe. Ce mardi 1er septembre, le « Guide de la révolution » libyenne célèbre le quarantième anniversaire de son arrivée au pouvoir. C’était en 1969. Jeune officier de 27 ans, avec une poignée de coreligionnaires, il balayait le règne d’Idriss Ier et se propulsait colonel. Sans effusion de sang. La suite est une autre histoire… Celle notamment d’une éradication sans relâche de l’opposition.

A 67 ans, le doyen des chefs d’Etat africains a noyé de longue date sa beauté d’antan dans les boursouflures de son visage. Mais il aborde sa 41e année de pouvoir en grande forme : en interne, sans le moindre compte à rendre à son peuple, et ragaillardi, sur la scène étrangère, par la zizanie politique qu’il est parvenu à semer en France ou en Italie, et tout récemment en Grande-Bretagne et en Suisse.

Cyclothymique, extravagant dans le verbe comme dans l’habit, mégalomane. Insaisissable. Qui est vraiment le colonel Kadhafi ? « Toute son existence a été dominée par une préoccupation, explique François Burgat, auteur d’un Que sais-je ? sur la Libye. Celle de laver l’affront de la présence coloniale en terre arabe. Admirateur fervent du leader égyptien Nasser, il a repris à son compte la portée nationaliste du nassérisme. »

« Son obsession perpétuelle a été d’abord la réunification du monde arabe, fragmenté par la colonisation. Il y a renoncé à la suite de ses échecs successifs (NDLR : toutes les formes d’épousailles qu’il a proposées à l’Egypte, la Syrie ou la Tunisie ont été rejetées) pour embrasser, dans les années 1990, le concept encore plus ambitieux de l’Union africaine (UA), qu’il souhaite quasi fédérale. Ses échecs ne l’ont jamais freiné », ajoute Jean-François Daguzan, de la Fondation pour la recherche stratégique. Ni rogné ses rêves de grandeur : élu en février dernier par ses pairs pour un an à la tête de l’organisation panafricaine, il s’est aussitôt autoproclamé « Roi des rois traditionnels d’Afrique ». Mais le « Roi » revient de loin. Dans les années 1980, la Libye apporte un soutien débridé au terrorisme : IRA, ETA, Brigades rouges ou Organisation de libération de la Palestine, rares sont les organisations qui rentrent les poches vides de leurs visites à Tripoli. Kadhafi s’impose en adversaire le plus malfaisant de l’Occident, ce « chien fou » que Ronald Reagan bombarde en 1986. Deux ans plus tard, un avion de la Pan Am explose au-dessus de Lockerbie, en Ecosse, puis un vol français de l’UTA s’abîme dans le désert nigérien. Tripoli est accusé, et le

Conseil de sécurité de l’ONU impose des sanctions en 1992, dont l’embargo sur les installations pétrolières. Elles ne seront levées qu’en 2003, lorsqu’il apparaît que le colonel est redevenu fréquentable.

Car, depuis quelques années, la Libye s’efforce de renouer le fil avec l’Occident. « Il n’est pas sûr que ce soit Kadhafi, mais le cercle de pouvoir autour de lui a pris conscience que jouer au grand perturbateur n’était pas forcément payant. L’Irak en a été la démonstration », explique Jean-François Daguzan. Le ticket de réinsertion dans le concert des Nations a un prix : l’indemnisation des victimes de Lockerbie et l’abandon du programme d’armes de destruction massive. La Libye remet les clés de ses installations nucléaires à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Elle rend aussi service, en activant ses réseaux régionaux pour obtenir la libération d’otages capturés par des islamistes.

Chez lui, Kadhafi continue de régner en maître. « Il est impossible de rationaliser le système politique libyen. Le terme “Jamahiriya” lui-même (NDLR : le nom officiel de la Libye institué par la Constitution de 1977) repose sur la traduction du mot république avec un jeu de mot signifiant que le pouvoir appartient au peuple. C’est le populisme à la sauce Kadhafi », explique Barah Mikaïl, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques.

François Burgat décrit un système de pouvoir « plastique », qui voit « coexister en parallèle plusieurs légitimités politiques (tribale, militaire, institutionnelle), dont l’une peut à tout moment prendre le pas sur l’autre ». Le « Guide se définit comme au-dessus du système, quelles que puissent être les révolutions de palais », poursuit Barah Mikaïl.

« Pourquoi voulez-vous que l’on me critique ? Moi je ne dirige rien, je n’ai pas de compétence politique ou administrative. C’est le peuple qui gère les affaires », assénait-il sur France 2 lors de son passage controversé à Paris fin 2007. Obnubilé par la grandeur de la Libye et la trace qu’il entend laisser dans l’Histoire, « il a du mal à accepter qu’on ne le prenne pas au sérieux. Mais la Libye n’est pas un poids lourd, comme l’Egypte, l’Algérie ou l’Arabie saoudite, où ses frasques ne sont pas appréciées. Et Kadhafi n’est pas Nasser, Boumediene ou Hassan II », relève Akram Belkaïd.

Selon ce journaliste spécialiste du Maghreb, cet ostracisme encourage Kadhafi au désordre et à la menace. Qu’importe la normalisation de ses relations avec l’Occident, il cultive l’ambiguïté et les exemples de transgressions, aux balcons des capitales occidentales, sont légion, comme autant de gages nationalistes donnés à son peuple. Au point de faire, sous nos latitudes, gloser sur sa santé mentale.

« Il est d’une extraordinaire mobilité intellectuelle », rectifie le Suisse Jean Ziegler, invité aux fastueuses célébrations du 1er septembre à Tripoli, pour la sixième fois au moins. « En tant que Berbère, il a un sens aigu de la famille et du clan. Le côté affectif est très fort chez lui », poursuit l’auteur de La Haine de l’Occident. Fou ? « Non, estime Jean-François Daguzan. Mais il a des idées fixes. »

François Burgat discerne une forme « d’autisme intellectuel » engendré par sa conviction d’être l’auteur d’une pensée politique originale (le Livre vert) et sa lutte permanente pour la survie. « Il s’est maintenu au pouvoir depuis quarante ans, dans un environnement hostile (NDLR : il a essuyé une bonne dizaine de tentatives d’attentats) et donc des conditions évidentes de stress. »

Mais dans les querelles qui l’ont opposé dernièrement aux capitales d’Europe, « ce n’est pas la personnalité de Kadhafi qui est déterminante, mais nos propres faiblesses. La Libye n’a pas changé, martèle Luis Martinez, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales. C’est l’Europe qui est devenue beaucoup plus cynique. »

« Reliftée » par les booms pétrolier et gazier, la Libye sait très bien jouer de cette dichotomie, ajoute le spécialiste. « Car il y a eu maldonne sur la conversion libyenne de 2003. On a voulu croire à une histoire hollywoodienne. Or, la Libye n’a fait qu’un calcul rationnel : indemniser les familles des victimes de Lockerbie lui coûtait moins cher que l’embargo. »

La toute-puissance du brut libyen

Avec 42 milliards de barils, la Libye possède la plus grande réserve pétrolière en Afrique, soit l’équivalent de 3 % des réserves mondiales. Actuellement, elle en pompe 1,8 million de barils par jour, la moitié de sa production dans les années 1970. Frappée par l’embargo américain, puis onusien, de 1986 à 2004, son industrie pétrolière a pâti d’un manque d’investissements tant dans les équipements que dans les forages.

Pour rattraper son retard, le pays a ouvert ses champs aux compagnies étrangères, lançant la course aux contrats.

Et c’est bien cette arme pétrolière qui permet à ce pays de 6,2 millions d’habitants de gonfler les muscles face aux plus grandes puissances.

Les cinq majors – Exxon, Shell, Total, BP et Chevron – ont pignon sur rue à Tripoli. Le retour des Américains en Libye a été sacralisé par la visite de l’ancienne secrétaire d’Etat Condoleezza Rice l’an dernier dans la capitale libyenne.

Depuis, les dignitaires mondiaux, dont de nombreux chefs d’Etat, s’en vont s’agenouiller devant le « Guide de la révolution » dans sa tente bédouine plantée dans le Sahara.

La Grande-Bretagne, après avoir œuvré pour la libération du prisonnier libyen Abdel Basset al-Megrahi, espère ouvertement réaliser quelques bons investissements en Libye.

L’Italie est allée jusqu’à consentir à demander pardon pour la période coloniale, de 1911 à 1943, pour aider l’implantation de ses entreprises en Libye.

Il n’y a pas que des « majors ». Des sociétés chinoises, brésiliennes, algériennes, canadiennes, australiennes, russes, japonaises sont aussi présentes. Le forage, l’exploitation, le raffinage et le transport du brut présentent des opportunités en or pour les équipementiers comme le suisse ABB et l’allemand RWE.

Par ailleurs, le programme de libéralisation économique entamé par le gouvernement libyen a ouvert les portes à des centaines d’entreprises étrangères. Dans le secteur financier, BNP Paribas a pris une participation de 19 % dans le capital de Sahara Bank pour 145 millions de dollars en 2007. Barclays, HSBC, Chartered Standard, JP Morgan y sont présentes.

Ce qu’on fait avec l’argent…

Puis il y a l’argent du pétrole qui a donné des ailes à la Libye. Le redécollage de son industrie a coïncidé avec l’envolée des prix énergétiques dès la fin de 2005. Le prix du baril, qui tournait alors autour de 20 dollars, a culminé à 137 dollars l’été 2008. Les exportations de l’or noir ont permis non seulement au pouvoir libyen de moderniser les infrastructures, mais aussi de constituer un trésor de guerre. Comme d’autres pays pétroliers, le pays a créé son fonds souverain – la Libya Investment Authority (LIA) – doté de 40 milliards de dollars, une manne qui a rapidement grimpé à 75 milliards. Objectif : acquérir des biens à l’étranger.

L’an dernier, LIA a investi près de 10 milliards de dollars, dont 2 milliards de dollars pour acheter 4,2 % du capital de la banque italienne UniCredit où il est le deuxième actionnaire. Il a également pris des parts chez le major italien ENI, dans la banque Fortis (Pays-Bas) et dans la filiale luxembourgeoise de la banque islandaise Kaupthing.

C’est à Genève que LIA a ouvert sa filiale Libyan African Portfolio (LAP) en 2007 en vue d’investir en Afrique. Dotée de 8 milliards de dollars, cette société financière a pris des participations dans divers secteurs (mines, télécoms, tourisme, agriculture) dans plus d’une dizaine de pays, étendant ainsi la zone d’influence libyenne sur le continent noir.

40 ans… de libertés bafouées
Commentaire

Le cynisme en politique, on le sait, est une « vertu » bien partagée dans le monde. D’aucuns y ajoutent l’arrogance, pour offrir un visage plus repoussant encore. Le « guide » libyen Mouammar el-Kadhafi est de ceux-là. Ce mardi 1er septembre, son régime célèbre avec faste le quarantième anniversaire de son avènement lors d’un coup d’Etat qui vit de jeunes militaires déposer le roi Idriss sans effusion de sang. Plusieurs éléments s’additionnent pour conférer à ces réjouissances une connotation funeste, voire lugubre.

La Libye s’est amendée, la gêne ne gît pas là. Sous la houlette fantasque de son « guide », elle a renoncé au terrorisme comme à ses ambitions d’armement nucléaire. Non sans que quelques sanctions internationales ne l’y aident. Mais l’évolution est à saluer. On ne peut toutefois pas cacher le malaise, l’écœurement même, que suscite l’empressement des vertueux pays démocratiques à reprendre les relations avec Tripoli comme si de rien n’était.

Tony Blair, le premier, avait fait l’humiliant déplacement jusque sous la tente du « guide » en 2007 ; bien d’autres ont suivi, quand ils n’invitaient pas le même despote chez eux, à Rome, à Paris ou ailleurs. Tout est bien, tout est pardonné. Et d’ailleurs, la Libye ne contribue-t-elle pas activement à empêcher les Africains poussés par la misère de traverser la Méditerranée à partir de ses côtes ?

Le problème, c’est que le régime libyen reste ce que l’on fait de pire en matière de droits humains. Il n’est qu’à lire les rapports des organisations compétentes, les Amnesty, Human Rights Watch, FIDH, RSF, etc., pour constater que détentions arbitraires, mauvais traitements, torture, disparitions et autres abus de pouvoir sur fond d’absence de liberté menacent au quotidien les Libyens qui caresseraient le projet, mauvais et saugrenu, de contester le régime.

Mais voilà, la Libye jouit d’un sous-sol singulièrement riche en hydrocarbures. Ce qui fait du pays un « partenaire » économique difficile à négliger. Il suffit alors de se boucher le nez et se voiler la face pour aller de l’avant et signer des contrats. Les Suisses l’ont admis, qui viennent d’aller s’excuser à Tripoli d’avoir inculpé le fils Kadhafi à Genève en 2008 pour mauvais traitements envers des domestiques.

Quel dictateur désargenté, fût-il venu à résipiscence, eût bénéficié d’une telle mansuétude ?

LOOS,BAUDOUIN,ETWAREEA,RAM,MOUNIER-KUHN,ANGELIQUE
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