La S.A. Belgique en faillite ?

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Si elle venait d’un quidam, c’est le genre d’expression qui laisserait froid. Soulèverait un débat, et puis voilà. Mais là. S’il est une voix « autorisée » à juger du budget de l’État, c’est bien, par fonction, celle de Guy Vanhengel. Qui a claironné samedi dans le Standaard et le Nieuwsblad : « Les efforts que nous devrions réaliser sont gigantesques. Si on examine la situation comme dans une entreprise, la Belgique est en faillite virtuelle, à ceci près que les pouvoirs publics ne peuvent être mis dans cette situation. Il n’est pas midi moins cinq mais midi cinq. Plus on attend, plus la situation s’aggrave. »

Le monde entier étant donc avisé à présent que notre pays est en « faillite virtuelle » (bon pour la réputation), le bouillant libéral-flamand, qui débute au Budget fédéral après avoir officié au gouvernement régional bruxellois, s’adresse en fait à ses collègues de Van Rompuy Ier, ainsi qu’à la Flandre.

À la Flandre, il dit : « Le gouvernement flamand est suspendu à la même corde que le fédéral pour escalader la montagne. Si le gouvernement fédéral tombe, il sombrera également. Apparemment, ils ne comprennent pas bien cela en Flandre ». Et encore, en substance : la dette de l’État, qui pourrait redépasser le seuil des 100 % du PIB l’an prochain, ne doit pas être assumée par le fédéral seul, « qui a été déshabillé au cours de la dernière décennie », mais bien, également, par les entités fédérées.

Rien que du bon sens apparemment, et beaucoup d’originalité : car Vanhengel dit exactement le contraire de ce que déclarent les politiques flamands depuis la « rentrée », comme le ministre-président, Kris Peeters (CD&V), ou Bart De Wever, leader de la N-VA, bien dans la ligne de la doctrine Maddens, du nom d’un professeur d’université qui conseille à la Flandre de s’occuper de ses affaires, de développer son potentiel de son côté, et de laisser le fédéral dépérir au milieu ! À noter que dans le ton de Vanhengel, Karel De Gucht, VLD, commissaire européen, y est allé lui aussi d’un sage conseil à l’« actionnaire principale de la SA Belgique », la Flandre donc, l’enjoignant de ne pas oublier que Sécu, pensions, prisons, etc., sont autant de domaines qui intéressent le citoyen au Nord.

Indépendamment du « jeu » politique (leur VLD est au pouvoir au fédéral, mais dans l’opposition en Flandre, où opère un exécutif CD&V-SP.A-N-VA : ceci explique un peu cela), restent ces étonnantes dissonances au Nord sur la stratégie à suivre. Qui témoignent d’une Région-État divisée, tentée de lâcher la Belgique fédérale, mais qui hésite.

Ajoutez qu’à côté de la Flandre le message de Guy Vanhengel est aussi à usage interne au gouvernement fédéral, où l’affrontement dans les travaux budgétaires risque d’être âpre. Le ministre sonnerait l’alerte pour justifier des économies drastiques qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Sa collègue Laurette Onkelinx (PS) a réagi : « Il veut faire ce que les libéraux ont toujours voulu faire, toucher aux soins de santé et à la fonction publique. » Cela étant, Melchior Wathelet (secrétaire d’État au Budget, CDH) et Charles Michel (ministre de la Coopération au développement, MR) ont eux aussi trouvé les propos « excessifs ». Comme Robert Deschamps, économiste aux facultés de Namur, qui nous explique : « On connaît une situation très difficile, avec près de 25 milliards de déficit, et cela réclame des efforts du fédéral comme des entités fédérées, mais la Belgique a connu des difficultés comparables dans le passé, et elle s’en est tirée. » Réconfortant.

Il faut une révolution budgétaire

ANALYSE

Les déclarations de Guy Vanhengel, le ministre du Budget, sur la situation de faillite dans laquelle se trouve l’État belge méritent un décodage.

Qu’est-ce qu’une faillite ? En langage commercial, c’est la constatation que quelqu’un ne peut plus payer ses dettes. Il est, comme on dit, « en cessation de paiement ». Cela ne signifie pas nécessairement que le patrimoine de cette personne ou de cette société soit réduit à zéro. On l’a bien vu dans le cas de Fortis : la banque tournait encore, son patrimoine restait considérable. Mais à un moment donné, en raison d’une (très) mauvaise gestion, la banque s’était retrouvée dans une situation où à un jour près, elle n’aurait plus pu payer ses créanciers.

Un État peut-il être en faillite ? Un État n’est pas une société commerciale, mais beaucoup de monde lui prête de l’argent. L’État belge par exemple émet régulièrement des bons d’État, souscrits par des particuliers, ou des obligations, achetées par des grands investisseurs, belges ou étrangers. Par le passé, on a connu des États qui n’avaient plus pu faire face à leurs engagements. Soit sur la totalité de leur dette. On songe à la France de 1789 ou à la Russie de 1917. Soit partiellement : souvent, les États en difficultés financières décident de continuer à rembourser les investisseurs nationaux, mais de ne pas rembourser leur dette internationale, c’est-à-dire l’argent récolté auprès des investisseurs étrangers. Il y a des cas récents, comme par exemple l’Argentine en 2001-2002 ou la Russie en 1998.

Les États ne sont pas des entreprises. Un État, comme une entreprise, n’est certes pas immortel : l’empire romain a bien fini par chuter. Toutefois, il existe souvent une continuité de la nation qui dépasse de loin celles des sociétés commerciales. La Russie a même fini par rembourser (très partiellement) les investisseurs français ou britanniques qui avaient acheté des obligations tsaristes. Car un État sait qu’il aura toujours besoin de lever des emprunts dans le marché des capitaux. Il a donc intérêt à préserver son image et sa crédibilité auprès de ceux qui seront susceptibles de lui prêter de l’argent. Sinon, il devra, pour attirer les investisseurs, payer des taux d’intérêt très élevés.

Qu’a voulu dire Guy Vanhengel ? Que la situation de l’État belge était très difficile. D’autres avant lui dans des pays voisins ont d’ailleurs employé la même image. En juin 2008, quelques mois avant le chaos provoqué par la chute de Lehman Brothers, le Premier ministre français François Fillon avait ainsi déclaré qu’il se trouvait à la tête d’un État en situation de faillite. Fillon comme Vanhengel n’affirmaient pas par là que la France ou la Belgique ne rembourseraient bientôt plus leurs dettes. Ce serait suicidaire. Mais que leur situation budgétaire devenait intenable.

Quel est le danger ? Voilà des années que le Conseil supérieur des finances (CSF), le comité des sages qui conseille le gouvernement en ces matières, tire la sonnette d’alarme. En raison du vieillissement de la population, et de la hausse des dépenses de pension et de sécurité sociale que cela implique, l’État doit revoir sa structure financière. Dans une étude qui date de janvier dernier, le CSF estime que pour éviter un emballement à long terme de la dette fédérale, l’État devrait faire un effort chiffré à 2 % du produit intérieur brut, c’est-à-dire de l’ensemble des richesses produites en un an en Belgique.

Or, les dépenses actuelles de l’État sans même compter la charge de la dette se situent entre 11 et 12 % du PIB. Et les dépenses de crises alourdissent encore la donne. On demande donc à l’État de sabrer dans un cinquième ou un sixième de ses dépenses totales ! Pour y arriver, il faut une véritable révolution budgétaire. C’est sans doute cela qu’a voulu dire Guy Vanhengel. Mais l’image était-elle appropriée ?

Les bons d’Etat n’ont plus la cote

Nonante millions d’euros. La récolte générée par le nouveau bon d’État est un petit flop. Pour l’Agence de la gestion de la dette, c’est un montant conforme aux attentes. Mais à côté des 483 millions engrangés en décembre 2008, pendant la tempête financière, cela paraît très maigre. Cela ne couvre en aucune manière les besoins de financement belges. L’explication ? Les taux peu attrayants (2,75 % brut sur 5 ans) et la concurrence de produits offrant un rendement plus important (notamment des obligations corporate et le marché des actions). À présent que la crise financière semble passée, les investisseurs délaissent la sécurité des bons d’Etat et prennent à nouveau plus de risques.

WARNOTTE,PIERRE-YVES,THOMAS,PIERRE-HENRI,COPPI,DAVID
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