Le lait a inondé Ciney

Agriculture Les fermiers ont épandu près de 4 millions de litres

Je n’ai jamais vu ça, de toute ma vie d’agriculteur. C’est impressionnant. Intérieurement, je pleure… » Solidement appuyé sur sa canne, Amand Dubois, 80 ans, a le regard vide. Sous les yeux du retraité, des dizaines de milliers de litres de lait giclent des citernes. Mercredi, 15 h, au bord de la Nationale 4, près de Ciney. Des tracteurs quadrillent un champ d’une trentaine d’hectares. Ils déversent l’équivalent de la production d’une journée en Wallonie. Près de 4 millions de litres inondent le sol ! Pari tenu, pour les organisateurs. Une démonstration de force.

Les véhicules ont convergé dès la fin de la matinée, des quatre coins du sud du pays : Walcourt, Tarcienne, Sprimont… Des colonnes de quarante, parfois cinquante monstres d’acier, avec des citernes remplies. Ils ont été rejoints par des fermiers français et grand-ducaux. Près de 450 tracteurs encerclent la zone d’épandage. Comme une armée en ordre de bataille. Il a fallu au préalable retourner la terre, afin d’éviter les ruissellements. Faute de place, un deuxième champ a été ouvert, de l’autre côté de la N4.

Didier Mercier n’y croyait pas trop, au départ. « Il y a dix ans, jamais vous n’auriez eu une mobilisation de cette ampleur. C’est émouvant, avance ce producteur de la région de Dinant. Quelle solidarité ! La grève a seulement démarré vendredi, ne l’oublions pas. La crise est bien là. En 23 ans de métier, je n’ai jamais connu ça. »

« Du bon lait, ça se paie »

Sur les citernes, les messages affichés sont autant de cris de désespoir : « OMC = Mort du paysan », « Situation catastrophique », « Politiciens, aidez-nous », « Un juste prix pour le lait »… Un jeune a barré un tee-shirt blanc avec ces mots : « Moi, futur agriculteur, déjà la corde au cou. »

Claudy Lefevre a démarré à 7 h, de Bièvres. Dans sa citerne, 10.000 litres. « J’ai été les chercher chez trois fermiers. Je suis entrepreneur agricole et je pourrais rester dans mon entreprise. Mais s’ils meurent, je meurs avec… », lance-t-il, en bleu de travail. Tout un secteur a, aujourd’hui, un genou à terre. Les témoignages vont dans le même sens : des drames se préparent si rien ne change. La grève du lait ? La dernière arme. « Nous n’avons pas le choix. C’est triste et malheureux, remarque Leslie Graindorge, d’Assesse. Nous perdons de l’argent tous les jours, depuis des mois. » Elle a débarqué en famille, avec les enfants : « Je travaille à la ferme, avec mon mari, et il s’agit de notre seul revenu. Si la situation n’évolue pas après cette manifestation, c’est à ne plus rien y comprendre. »

Dans la foule, on discute emprunts, durcissement du mouvement, vente de bêtes… Entre désespoir et colère, beaucoup dénoncent le silence assourdissant du monde politique belge et crient haro sur l’Europe. « Il est plus que temps de se bouger, observe Henry Housiaux (Florée), déterminé comme ses collègues. Je ne sais plus honorer mes factures. Nous avons pu obtenir un report du paiement des crédits pour un an. On devra de toute façon les payer. On se soutient comme on peut, avec ma femme. » Selon un marchand de céréales, la tension est grande dans de nombreuses exploitations. Les 18 centimes donnés pour un litre couvrent à peine les frais pour les animaux.

« Il y a tout le reste, à côté de ça : les emprunts, les charges… », analyse Isabelle Herbage-Mathot (Philipeville), qui est présente avec son mari. Le couple a proposé 3.000 litres, pour l’action de mercredi, soit deux jours de récolte. « J’ai une larme qui coule à chaque fois qu’on se débarrasse de notre lait, enchaîne-t-elle. Aujourd’hui, c’est réconfortant de voir tous ces gens. » Sur son tracteur miniature, leur fils Théo, du haut de ses 4 ans, se faufile entre les groupes. On peut y lire un slogan, accroché à sa petite citerne : « Du bon lait, ça se paie. » Dans le fond du terrain, les déversements se poursuivent. Ce sera jusqu’à la dernière goutte.

DRUEZ,NICOLAS
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