Fortis : un deuxième patron en prison

Luc VanSteenkiste, l’ex-président de la FEB, patron de Recticel, a été inculpé de délit d’initié et placé en détention préventive lundi.

Après Vincent Doumier, l’administrateur délégué de la Compagnie du Bois Sauvage, voici deux semaines, le juge d’instruction Michel Claise a procédé, lundi, à une nouvelle inculpation de délit d’initié dans le dossier Fortis : Luc Vansteenkiste a déjà passé deux nuits à la prison de Forest, à Bruxelles.

Le patron de Recticel, société flamande spécialisée en mousses de polyuréthane (matelas, fauteuil, isolation, tableaux de bord d’autos), est soupçonné d’avoir joué un rôle dans la vente d’actions Fortis par la Compagnie du Bois Sauvage en octobre 2008. Une cession qui tiendrait du délit d’initié. La Justice enquête depuis plusieurs mois sur ces transactions qui ont précédé l’annonce du démantèlement de Fortis. Le 3 octobre, le titre du bancassureur s’échangeait pour environ 5 euros. Avant d’être suspendu durant plusieurs jours. A la reprise de cotation, l’action ne valait plus que 1,50 euro. Or, le 3 octobre, Bois Sauvage en avait cédé plus de 3 millions, empochant près de 20 millions d’euros. « Des indices sérieux ont été relevés par le magistrat instructeur en ce qui concerne M. Vansteenkiste quant au rôle qu’il aurait pu jouer dans la transmission de l’information privilégiée », a déclaré un porte-parole du Parquet de Bruxelles.

Luc Vansteenkiste sous les verrous
Finance L’ex-patron des patrons est soupçonné de délit d’initié dans le dossier Fortis

Interrogé ce lundi par le juge d’instruction Michel Claise qui enquête sur un éventuel délit d’initié dans le dossier Fortis, Luc Vansteenkiste n’est pas sorti libre du Palais de Justice de Bruxelles. L’administrateur délégué de Recticel, président de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) de 2002 à 2005 et administrateur de plusieurs sociétés, a été inculpé de délit d’initié et placé en détention préventive à la prison de Forest où il a passé les deux dernières nuits.

« Des indices sérieux ont été relevés par le magistrat instructeur en ce qui concerne M. Vansteenkiste quant au rôle qu’il aurait pu jouer dans la transmission de l’information privilégiée », a déclaré, à l’agence Belga, un porte-parole du Parquet de Bruxelles. Selon nos informations, les « sérieux indices » avancés par les enquêteurs seraient téléphoniques. Et d’autres noms figureraient encore dans le collimateur du juge d’instruction bruxellois.

Luc Vansteenkiste, figure du monde économique belge (lire ci-dessous), succède à Vincent Doumier sous les verrous. Le 10 septembre dernier, l’administrateur délégué de la Compagnie du Bois Sauvage avait également été inculpé par Michel Claise et passé une semaine en prison. Le 12 septembre, interpellé par le journal De Morgen sur cette arrestation, Luc Vansteenkiste avait notamment déclaré : « On ne m’accuse de rien. Je ne sais pas grand-chose, je ne suis pas au courant de l’enquête. La seule chose que je fais, c’est répondre aux questions des enquêteurs. (…) Bois Sauvage a eu la malchance de vendre des actions le vendredi et d’attirer de la sorte l’attention ».

Le vendredi ? Le 3 octobre 2008 précisément. A l’aube, les gouvernements belge et néerlandais concluent le rachat par le second des activités néerlandaises de Fortis (dont ABN Amro) qui, depuis le vendredi précédent, le 26 septembre, vacille. Une transaction de 16,8 milliards d’euros. L’information n’est cependant pas publiée avant la fin de l’après-midi alors qu’elle se diffuse progressivement dans les milieux politique et économique des deux royaumes.

Ce même 3 octobre 2008, la Compagnie du Bois Sauvage procède à la vente de quelque 3,6 millions de titres Fortis à un prix moyen de 5,4 euros, encaissant 19,5 millions d’euros. Quelques heures plus tard, tandis que BNP Paribas débarque à Bruxelles pour négocier la reprise du reste de Fortis, la cotation du groupe est suspendue. Elle ne reprendra que le 14 octobre, après le démantèlement du bancassureur : le titre pointera à 1,5 euro. En vendant le 3 octobre, Bois Sauvage a, théoriquement, épargné 14 millions d’euros.

La Justice soupçonne néanmoins le holding d’avoir bénéficié d’informations « privilégiées », soit un délit d’initié. Vincent Doumier a-t-il été informé de la transaction néerlandaise dès le matin du vendredi ? Qui l’a informé ? Luc Vansteenkiste ? Ce dernier siégeait au conseil de Fortis Banque qui a dû entériner la cession des actifs néerlandais. Egalement membre du conseil d’administration de Bois Sauvage s’est-il senti obligé de prévenir Vincent Doumier ou un autre dirigeant dudit holding ?

Michel Claise estime donc qu’il y a des indices suffisants pour répondre positivement à ces questions.

Bois Sauvage

La Compagnie du Bois Sauvage est un holding familial présidé par Guy Paquot, qui détient ou a détenu des participations historiques dans de grandes entreprises belges (Delhaize, Solvay, Dexia, KBC, Fortis…) et est aussi présent dans le capital de la banque Degroof ou du chocolatier Neuhaus.

Délit d’initié

Ce délit consiste en l’achat ou la vente d’actions à partir d’informations privilégiées, dont la publicité pourrait avoir une influence sur le cours boursier. Depuis 1989, le délit d’initié est punissable par la loi. La Commission bancaire, financière et des assurances mène une enquête et le cas échéant inflige une amende, qui peut atteindre 2,5 millions d’euros. Le coupable d’un tel délit encoure aussi une amende pénale qui équivaut au triple du gain perçu sur chaque titre. A cela s’ajoutent des actions judiciaires.

Impunité

Le directeur de section criminalité financière de la police fédérale Johan Denolf a lancé, dans le journal De Tijd, un appel à toutes les entreprises cotées en Bourse pour qu’elles contrôlent et accompagnent

désormais toutes les personnes concernées dès le début d’un rachat. « Actuellement, ce n’est pas du tout le cas », déplore-t-il. « Si nous passions à la loupe les rachats d’entreprises qui intéressent la Bourse de ces cinq dernières années, tout le monde serait surpris. Les entreprises tiennent, dans le meilleur des cas, un registre de toutes les personnes au courant. Au maximum, elles leur font signer un contrat de confidentialité. Mais pendant les longues discussions concernant le rachat, les personnes informées ne sont pas accompagnées, encore moins contrôlées. »

L’erreur est dans la tentation
Commentaire

Le vendredi 3 octobre, vers 4 heures 30, Jan Peter Balkenende et Yves Leterme se retirent dans un salon du Lambermont pour un tête-à-tête qui durera plus d’une

demi-heure. Les chefs des gouvernements belge et néerlandais en ressortent avec un accord : les Pays-Bas nationalisent les actifs bataves de Fortis. Montant de la transaction 16,8 milliards d’euros. Il est 5 heures du matin. A 11 heures, les administrateurs de Fortis se réunissent. Cinquante minutes plus tard, ils approuvent l’opération. En fin d’après-midi, lors de la traditionnelle conférence de presse qui suit le Conseil des ministres hebdomadaire, Yves Leterme et Didier Reynders annoncent la nationalisation opérée par les Pays-Bas. Au même moment, dans le centre de La Haye, leurs homologues néerlandais font de même.

Entre la conclusion et l’annonce de la transaction, dix heures se sont écoulées. Durant cette longue plage, plus de 28 millions de titres Fortis se sont échangés. Combien de transactions sont le fruit d’un délit d’initié ? Pendant dix heures, l’information a circulé dans les milieux « autorisés », a glissé d’une bouche confiante à une oreille discrète. Puis à une autre… Les sphères politique et économique ne sont qu’entrelacs où de mêmes acteurs se retrouvent à des niveaux différents avec des intérêts parfois divergents.

Ces entrelacs ont-ils poussé d’aucuns à donner le(s) coup(s) de téléphone à mille, voire à un million d’euros ? Peut-être. Sans diminuer nullement la gravité des éventuels délits commis, la question à un million est surtout de savoir pourquoi les gouvernements, voire les dirigeants de Fortis, n’ont pas demandé, sinon obtenu la suspension de la cotation de Fortis, laissant dix heures de tentation…

L’incarnation de Recticel

PORTRAIT

Mardi prochain, Luc Vansteenkiste est attendu pour présenter l’invité et orateur du jour au Cercle de Lorraine, Thomas Leysen, l’actuel patron des patrons. Si les récents développements du dossier Fortis l’empêcheront peut-être de respecter cet engagement, le choix du patron de Recticel pour cette introduction témoigne de l’importance que lui accorde l’establishment.

Calme, précis, déterminé, décrit par ses interlocuteurs comme un homme droit, Luc Vansteenkiste s’est forgé une réputation d’entrepreneur de talent. A raison. Ce natif d’Assebroek, en Flandre occidentale, a été l’artisan de l’une des plus belles mais aussi des plus méconnues histoires entrepreneuriales belges de ces dernières années. L’audace lui a permis de hisser son entreprise, Recticel, une constellation de PME spécialisées dans les mousses en polyuréthane (matelas, fauteuil, isolation, tableaux de bord d’autos), au rang d’une multinationale, figurant parmi les « grands » du marché européen. Une société qu’il incarne presque à lui tout seul et qu’il n’a, fait rarissime, jamais quitté depuis la sortie de l’université. Recticel affiche un chiffre d’affaires de 1,5 milliard d’euros et emploie 11.400 personnes dans 27 pays.

Une première consécration tombe en 2001 quand il reçoit le titre de manager de l’année. La seconde suit en 2002 : il hésite longuement avant d’accepter la proposition de Gui de Vaucleroy, soit la présidence de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Patron pur jus et instinctif, il nourrit des craintes à l’idée d’endosser un costume tout neuf pour lui. « Je le fais pour rendre service », expliquait-il. « C’est un homme de réseau », explique un de ses bras droits « mais réseau dans le sens positif du terme ». C’est d’ailleurs en fédérant des amis investisseurs que ce sexagénaire (62 ans) réussira à racheter en 1998 à la Générale, sa filiale Recticel qui n’entrait plus dans sa stratégie.

Belge, Luc Vansteenkiste l’est et l’affirme haut et fort. Il faut dire que cet ingénieur (KUL) s’est fait adopter de l’autre côté de la frontière linguistique, lorsqu’il travaillait dans le giron de la très francophone Générale. Aussi, préside-t-il le jury des pôles wallons de compétitivité. « A titre personnel, je n’ai rien à y gagner. (…) J’ai accepté (…)parce que je suis belge avant d’être flamand et, à ce titre, intéressé aussi par le sud du pays. Parce que je crois aussi à la pertinence du modèle socioéconomique belge et européen, par opposition au modèle américain », nous déclarait-il en août dernier. Cet amateur de grands crus bordelais préside encore les groupes Spector et Telindus, et est administrateur de Sioen, Ter Beke, de la Compagnie du Bois Sauvage, de Delhaize et de Fortis Banque. .

MUNSTER,JEAN-FRANCOIS,CONDIJTS,JOAN
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