Justine Henin revient comme elle est partie

Dix-neuf heures. En ouverture du JT de RTL, Justine Henin sourit et brise le silence. Elle annonce ce qu’on attendait depuis trois semaines : peu satisfaite de sa « nouvelle vie », après un départ « trop brusque et manquant de sérénité », elle met un terme… à sa retraite, qu’elle avait prise le 14 mai 2008, et redevient, quelques mois après Kim Clijsters, une joueuse de tennis. Son ambition ? Revenir au sommet. La date de son retour ? En janvier 2010, en Australie. Décryptage d’une décision qui risque de bouleverser le paysage du sport belge et mondial.

1Que représente son retour ? En quelques mois, durant l’année 2008, un an après le départ de Kim Clijsters, le sport féminin belge avait perdu ses trois meilleures ambassadrices avec les retraites successives de Justine Henin, Kim Gevaert et Tia Hellebaut. Le retour aux affaires des deux joueuses de tennis va, c’est une évidence, combler un vide énorme. Comme le dit André Stein, le président de l’Association francophone de tennis (AFT), « c’est la meilleure campagne de promotion dont on pouvait rêver ». Sur le plan international, aussi, on se doute que la WTA saluera avec plaisir le retour de son ancienne « patronne », comme elle a célébré celui de Clijsters. A elles deux, les Belges vont pouvoir redonner un visage moins flou et dispersé au tennis féminin mondial qu’il ne l’est actuellement.

2 Que peut-elle espérer sportivement ? Quand on connaît le professionnalisme exacerbé de Henin et son ambition sans limite, on se doute bien qu’elle ne revient pas pour faire de la figuration. Et quand on voit comment Kim Clijsters, en trois tournois et un mois à peine de compétition, est redevenue la reine du tennis mondial, capable de battre les deux sœurs Williams en une semaine dans leur jardin new-yorkais, on se dit que Henin a évidemment aussi sa place au sein du cénacle des filles capables de gagner un Grand Chelem. Même si Justine n’a pas le physique impressionnant et hors normes de Kim. A Flushing, plusieurs joueuses estimaient que seule Clijsters était capable d’un tel come-back fulgurant au sommet car elle a des dispositions physiques exceptionnelles. Justine, elle, a toujours dû s’arracher pour battre des filles plus grandes et plus fortes qu’elle. Ceci dit, son incroyable talent intrinsèque a fait la différence dans sa « première carrière », pourquoi pas dans la seconde ? Car on a pu voir à New York qu’en deux ans, le tennis féminin n’avait pas beaucoup évolué…

« Il faudra y aller doucement », a toutefois précisé Carlos Rodriguez, son coach « historique » avec lequel Justine va repartir pour un tour. Il ne sera pas le seul. La Rochefortoise fera à nouveau confiance au préparateur physique, au médecin et au kiné qui l’ont suivie jusqu’en 2008.

3 L’exemple de Clijsters est-il positif ou négatif ? Les deux, mon général ! D’un côté, comme écrit plus haut, Clijsters a montré qu’on pouvait arrêter deux ans, oublier le tennis, fonder une famille, s’entraîner six mois, jouer deux tournois de reprise et gagner Flushing Meadows. Pour Justine, le parcours de Kim est à la fois une motivation et un soulagement : oui, on peut être et avoir été.

Mais la victoire éclatante de la Limbourgeoise aux States, c’est aussi une pression énorme sur les épaules de Henin. En caricaturant à peine, on pourrait dire que si Justine ne gagne pas un tournoi majeur, elle aura… raté son retour. En tout cas, elle aura fait moins bien que sa rivale de toujours.

4 Pourquoi tant de mystère autour de ce retour ? Il faut bien avouer que le timing et la méthode utilisés ces dernières semaines par Henin ont de quoi interpeller, voire interloquer. Un silence prolongé face aux rumeurs, le refus de s’exprimer face aux questions, la « vente » de son retour à RTL, où elle a fait interdire toute prise de photo en studio, sans doute pour privilégier une autre exclusivité, et ce côté « secret d’Etat » à la limite de la manipulation : tout cela trouble déjà l’image de Justine, qui fait dans la complexité sans raison alors que Clijsters, elle, s’était « contentée » d’une conférence de presse pour annoncer son retour, pour ne privilégier ni léser personne. Justine a toujours été une femme complexe et ce nouvel épisode ne va pas modifier son image. On peut même se demander s’il ne lui mettra pas une pression supplémentaire.

5 Quand reprendra-t-elle la compétition ? Outre les deux exhibitions qu’elle jouera en décembre à Charleroi et à Dubaï, si elle n’a pas donné de date ou de tournoi précis de rentrée, elle a annoncé qu’elle fera son grand retour en Australie, au mois de janvier 2010. Comme on pense qu’elle n’osera pas attaquer d’emblée avec l’Open d’Australie, elle devrait s’offrir un tour de chauffe à Brisbane, Auckland, Sydney ou Hobart, l’un des quatre tournois préparatoires à la première levée du Grand Chelem. Justine Henin, qui a évoqué sa grande envie de remporter Wimbledon, le seul grand tournoi qui lui manque, a également fixé au tournoi olympique de Londres 2012 l’échéance probable de sa deuxième carrière… « en espérant tenir jusque- là. » Elle aura alors 30 ans.

« Je veux redevenir une leader, j’ai ça en moi »

Voici les principaux extraits de l’interview accordée par Justine Henin à RTL mardi soir.

Sur les raisons de son retour. Il y a eu un long cheminement personnel très enrichissant ces quinze derniers mois. Mais il y a eu aussi des moments de grande souffrance, où j’ai plongé. Je manquais de points de repère alors que je suis quelqu’un qui a besoin de structures. Tout ça m’a permis de me recentrer. Et puis, il y a une flamme que je pensais éteinte à jamais et qui s’est ranimée. Il y a eu cette envie de revenir, de vivre les choses autrement dans la sagesse, la maturité et le partage. Je ne parle pas de retour mais plutôt de commencement d’une aventure nouvelle avec des besoins différents. Les gens m’ont manqué et j’ai envie de revivre cette aventure avec eux.

Sur le moment de sa décision de revenir. C’est une discussion avec amie qui m’est très proche qui a éveillé certaines questions et puis il y avait une petite voix intérieure. Ça s’est imposé naturellement et c’est un choix que j’ai décidé seule, peut-être pour l’une des premières fois de ma vie. La décision est tombée à la mi-juillet. C’est la première fois que je reviens sur une décision de vie.

Sur la réaction de Carlos Rodriguez. J’ai mis deux ou trois mois avant de lui en parler. Cela s’est passé à son retour de vacances. Je lui ai dit : “Je veux te voir demain”. Quand je lui annoncé que je voulais reprendre, il a été surpris, il a un peu accusé le coup. Depuis un an on passait moins de temps ensemble, on échangeait moins de choses, il ne savait pas trop dans quel état d’esprit j’étais. Mais j’ai vite vu dans ses yeux quelque chose de très beau ! Ce retour, je ne l’aurais pas voulu sans lui ; je crois qu’il l’a senti. C’est un défi, mais qu’on abordera en équipe. Les choses évoluent bien, il y a un plaisir énorme à l’entraînement, mais je dois reconstruire des bases. Comment serais-je dans trois mois ? Je me pose la question tous les jours. Mais je n’ai pas peur de souffrir.

Sur les raisons de sa retraite. Le 14 mai 2008, je mettais un terme définitif à ma carrière. J’avais 25 ans, c’est jeune pour arrêter une carrière de sportive de haut niveau. J’étais à bout, je suis partie fatiguée, épuisée avec un profond besoin de me recentrer sur moi-même, de me prouver que j’étais capable d’exister autrement qu’à travers le tennis. J’ai eu une forme de rejet parce que j’avais des difficultés à revenir dans la vie normale, je n’avais pas de points repère et j’en voulais beaucoup à ma vie d’avant ; jusqu’au jour où ce rejet s’est dissipé et où j’ai retrouvé certaines sensations. Peut-être que j’ai voulu brûler certaines étapes, comme cette envie de fonder une famille. J’ai réalisé à quel point je n’étais pas prête pour ça. J’ai encore besoin de bouger, d’avoir cette liberté. En quinze mois, je me suis prouvé des choses, pas seulement par rapport aux projets que j’ai accomplis, mais par rapport à moi-même. Donc, cette retraite, c’était le bon choix à l’époque et c’est sans doute celui qui me permet de revenir aujourd’hui.

Sur son envie de revenir au sommet. Je veux redevenir une leader, j’ai ça en moi. La motivation est énorme. L’adrénaline fait partie de mon existence. Le challenge, c’est de pouvoir redevenir performante mais sans me perdre dans cette aventure.

Sur l’influence de Kim Clijsters sur sa décision. Peut-être inconsciemment. Ce qu’elle a fait à l’US Open est formidable. Indépendamment de ça, je ne suis pas sûre qu’elle a été un facteur déterminant dans ma décision. Peut-être beaucoup plus Roger Federer, quand il a gagné Roland Garros ; ça a titillé quelque chose en moi par rapport à Wimbledon et j’ai ressenti un manque. Wimbledon, c’est un rêve !

Un incroyable cirque médiatique à tiroirs

Incroyable !!! », « Vraiment ? ». Pages 14 et 20 du Soir de samedi : deux publicités mystérieuses, des teasers. Puis, plus rien jusqu’à mardi et une page pleine dans les quotidiens : « Et si c’était vrai… Vous voulez vraiment le savoir ? Rendez-vous ce soir après le Journal de 19h sur RTL-TVI. » Etonnante mise en abyme : depuis des jours et sans le savoir, toute la presse écrite avait dans ses propres colonnes la preuve qu’elle avait cherché partout ailleurs…

Un plan com’ millimétré jusqu’au moindre détail, cadenassé entre Justine, RTL-TVI et les partenaires de l’opération. Sauf que conserver secrète une semaine durant une information traquée jour et nuit par toute la presse sportive et people de Belgique et annoncée régulièrement ici et là est présomptueux. La communication de Henin a souvent été mal maîtrisée et empreinte d’indécision et d’amateurisme : l’annonce de ce retour aura été un fiasco avant même d’avoir eu lieu. « Pourquoi priver Justine du plaisir d’annoncer elle-même ce qu’elle veut ? », laissera tomber sa porte-parole Chantal Benkowski.

C’est que le secret ne l’est pas resté. « A plusieurs reprises déjà, au cours des derniers jours, nous avons failli sortir l’information, dit-on à la RTBF. Le Week-end sportif a d’ailleurs été très explicite dimanche soir. Mais, à chaque fois, on a reculé parce qu’on ne parvenait pas à obtenir la confirmation officielle. » Et pour cause : celle-ci était réservée à RTL. Mais, malgré le secret d’Etat, la venue de Henin à RTL-TVI est éventée par la presse lundi. A 19h30, le JT de la RTBF grille la politesse à sa concurrente et annonce un retour imminent ; RTL ne bronche pas. Mardi matin, alors que les pubs de RTL sont dans les journaux et que les radios de la RTBF tartinent sur l’événement, pas un mot sur Bel RTL (à part duBus sur le mode comique : « L’événement, c’est ce dont on ne peut pas parler mais dont on parle quand même ») ni sur rtlinfo.be (qui en parlera pour la première fois à 18h30).

« Nous n’avions pas, dit-on à RTL, à participer à une surenchère au conditionnel alors que nous avions la certitude que l’annonce officielle interviendrait chez nous le soir. Et le buzz nous était favorable ! » Pourquoi ne pas sortir du bois plus tôt alors ? La réponse est la même partout : « C’est Justine qui a choisi la chaîne à qui elle réserverait son annonce et la date de celle-ci ». Date symbolique ? Non, enjeu financier. C’est que, parmi les clauses d’embargo mises dans la balance par la joueuse de tennis et qui ont un peu coincé RTL, il y a des sponsors et des partenaires. Ainsi, Belgacom, qui redevient le sponsor de Henin, ou Ciné Télé Revue, qui a avancé la sortie de son numéro à ce mercredi pour publier la première interview écrite de la championne. Un vrai cirque médiatique.

justine est déjà sous pression
Commentaire

Dans un sport belge où les vraies vedettes sont aussi rares que les médailles remportées aux Jeux olympiques, on ne peut que se féliciter du retour à la compétition, coup sur coup, de deux des plus grandes championnes que le pays a engendrées. Le tennis belge en sort renforcé, le tennis mondial y verra sans doute son niveau relevé et la Belgique retrouve deux figures charismatiques.

Que retenir du choix de Justine Henin, après celui de Kim Clijsters, de reprendre la raquette ? D’abord que le défi est magnifique et énorme, à hauteur de leur talent.

Ensuite que… la reconversion des sportifs de haut niveau est décidément une chose compliquée et que même les stars les plus riches, les plus équilibrées et les plus intelligentes éprouvent des difficultés à vivre sans leur adrénaline et leurs repères et à se construire une autre existence.

Enfin, au niveau purement sportif, on souhaitera à Justine le même succès qu’à Kim et, en écrivant cela, on retombe déjà – forcément – dans le jeu de la comparaison qui a traversé toute la carrière des deux jeunes femmes. Kim a gagné l’US Open, Kim donne l’image – sans doute un peu travaillée – de la simplicité, de l’épanouissement personnel et familial, etc. Bref, Kim a mis la barre très haut. Justine, en montant elle-même un mystère médiatique autour de son retour, en étant en quête permanente du dépassement de soi et de la perfection, est déjà sous pression. Dans sa première carrière, c’est sous pression qu’elle était la meilleure. Et maintenant ?

chronologie

1999

A 16 ans, 11 mois et 15 jours, elle gagne son premier tournoi WTA à Anvers et finit sa première saison professionnelle au 69e rang.

2003

A Paris, première de ses 7 victoires en Grand Chelem : 4 Roland

Garros, 2 US Open,

1 Open d’Australie. Manque Wimbledon.

2004

Une seule participation aux Jeux olympiques

et une médaille d’or : c’était à Athènes

face à la Française

Amélie Mauresmo.

2006

Henin et Clijsters se sont rencontrées à 22 reprises avec 12 succès pour la Rochefortoise dont ce dernier match à Wimbledon.

2007

C’est l’année la plus prolifique de Justine qui remporte 10 tournois dont un second

Masters à Madrid

face à Sharapova.

2008

Après le tournoi de Berlin, elle annonce sa retraite en compagnie de son fidèle entraîneur Carlos Rodriguez,

le 14 mai à Limelette.

2009

A 27 ans, elle repart pour améliorer un palmarès riche de 41 tournois et de 117 semaines en qualité de numéro 1 mondiale.

BERTI,CHRISTOPHE,VANDE WEYER,PHILIPPE,LAUWENS,JEAN-FRANCOIS,VERDONCK,PHILIPPE
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