Cul-de-sac pour Roman Polanski

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Cinéma Le cinéaste, arrêté en Suisse, pourrait être extradé vers les Etats-Unis

Roman Polanski, c’est quelqu’un. Il a 76 ans. Il a réalisé 20 films, de Le couteau dans l’eau en 1962 à L’homme de l’ombre, avec Ewan McGregor et Pierce Brosnan, qui doit sortir en 2010. Via Cul-de-sac, Le bal des vampires, Rosemary’s Baby, Chinatown, Tess, Lune de fiel, Oliver Twist… Il a joué dans 12 films, en a scénarisé 26, en a produit 9. Il a fait de la mise en scène de théâtre et d’opéra. Il a récolté un Ours d’or à Berlin pour Répulsion en 196, une Palme d’or à Cannes pour Le pianiste en 2002, un Oscar du meilleur réalisateur pour Le pianiste en 2003 et deux Césars du meilleur réalisateur pour Tess en 1980 et pour Le pianiste en 2003. Ça, c’est du pedigree.

C’est cet homme-là que les Suisses ont placé en détention préventive ce week-end. Il se rendait à Zurich, où l’attendait un hommage à son cinéma avec une rétrospective de ses films. Il a pris l’avion. Il a été arrêté à l’aéroport. Il est placé en attente d’extradition. Vers les Etats-Unis, où il n’a plus mis les pieds depuis 1977. De peur, précisément, d’y retrouver la prison qu’il avait subie pendant 47 jours, avant d’être libéré sous caution et de quitter précipitamment l’Amérique.

Dans ses films, Polanski explore le mal, sous tous ses aspects. Innocence et enfance bafouées, cauchemars, solitude, perte du sens social, ambiances troubles, aliénation, paranoïa, diabolisme même. C’est une aura sombre qui entoure la production de Polanski. Comme elle a enveloppé une grande partie de sa vie. « Mes films sont l’expression de mes désirs du moment », dit Roman dans sa bio Polanski par Polanski. On se demande ce qu’il raconterait aujourd’hui, à Zurich, dans l’angoisse d’être extradé vers les Etats-Unis, dans l’interrogation aussi de se demander pourquoi.

Pourquoi cette arrestation maintenant, alors qu’il vient régulièrement à Gstaad ? Pourquoi ce retour en arrière subit, lui qui menait enfin une vie sage et confortable à Paris, avenue Montaigne, avec sa femme Emmanuelle Seigner et ses deux enfants, Morgane, 16 ans, Elvis, 9 ans ?

Dans sa détention helvétique, Polanski doit sombrer dans la déprime. Et revivre les heures les plus sombres de son histoire personnelle. Le ghetto de Cracovie quand il a 6 ans. L’arrivée sans le sou à Paris à 28 ans. L’assassinat de Sharon Tate, sa deuxième épouse, enceinte de huit mois, par les fous du gourou Charles Manson le 9 août 1967. La bile déversée par les tabloïds américains après ce massacre. Les bien-pensants US associèrent le couple Polanski-Tate à la drogue, aux partouzes, au satanisme. Ils associèrent ses deux films vampirique et démoniaque, Le bal des vampires et Rosemary’s baby, à sa vie personnelle. En fin de compte, lançaient ces culs bénits, tout ça c’est la faute aux blasphèmes, à l’arrogance, au sens de la dérision de Polanski.

Le cinéaste se rappelle sa déprime d’alors. Dont il est sorti grâce au travail. Grâce à Chinatown, ce film culte avec Faye Dunaway, John Huston, lui-même et Jack Nicholson, le nez barré d’un sparadrap devenu mythe. Grâce à Le locataire, qu’il joue avec Isabelle Adjani et Shelley Winters. On est en 1976. La déprime a fait place à la gloire, au luxe, à la vie facile, aux filles.

13 février 1977. La date doit être imprimée dans l’esprit de Polanski, qui doit se repasser dans sa tête le film de cette rencontre encore et encore. Il voit Samantha Gailey, 13 ans, chez sa mère, Susan, une actrice de feuilletons télé. Susan et Roman s’étaient rencontrés dans un club. Susan avait parlé de sa fille. Polanski devait précisément faire des photos d’adolescentes pour la version française de Vogue. Samantha est parfaite. Roman prend des photos dans la nature. Samantha accepte de se dénuder la poitrine. Ils prennent rendez-vous pour d’autres clichés, le 10 mars, dans le palace de Jack Nicholson. Photos, piscines, dope. Roman, 43 ans, et Samantha, 13, font l’amour. Quelques jours plus tard, le cinéaste est arrêté. Pour viol. Les rapports sexuels étaient consentis, argumente Polanski. Ce n’est pas vrai, rétorque Samantha. De toute façon, en Californie, juridiquement, un rapport sexuel avec une mineure est une relation sexuelle illégale. Même si la fille est consentante, même si elle n’est plus vierge.

Polanski s’en souvient certainement. Une certaine presse se déchaîne. On le traite de « violeur de bébés ». Polanski est envoyé au pénitencier de Chino. Il y reste 47 jours, Polanski se les rappelle avec souffrance.

Le juge chargé de l’affaire s’appelle Laurence Rittenband. D’après la journaliste Marina Zenovitch, qui a réalisé un documentaire sur cette affaire, le juge veut la peau du cinéaste et est prêt à manipuler les avocats pour y parvenir. D’ailleurs il propose un deal à celui de Polanski : plaidez coupable, je vous évite la prison. L’avocat conseille d’accepter. Et Rittenband mange sa parole : Polanski se retrouve à Chino. Un mois et demi plus tard, il obtient une libération sous caution. Et, terrifié par le juge, terrifié par la prison, terrifié par les 50 ans de taule que cette affaire pourrait lui coûter, il s’enfuit en Europe. Il n’a jamais remis les pieds aux Etats-Unis. Même pas pour venir chercher son Oscar en 2003. C’est Harrison Ford qui est venu le lui remettre au Festival du cinéma américain de Deauville.

Depuis, Polanski vit en France. Il a acquis la nationalité française. Ce qu’a rappelé le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, qui s’est dit « stupéfait » par cette arrestation et qui a précisé que « Nicolas Sarkozy suit le dossier avec la plus grande attention ».

On croyait cependant que cette affaire allait être classée au début de cette année. Les défenseurs du cinéaste avaient introduit une action auprès du tribunal de Los Angeles, lui demandant d’abandonner la procédure qui court contre lui depuis 32 ans. Ils s’appuyaient sur le documentaire de Zenovitch, qui met en évidence « un ensemble de mauvais comportements et de communications entre la cour et le bureau du procureur, en violation de l’égalité devant la loi, sans que l’accusé et ses avocats n’en aient connaissance. » Ils se basaient aussi sur les mots de la victime, Samantha Gailey-Geimer, 45 ans : « J’ai demandé que cette affaire se termine sur le plan judiciaire. J’ai pressé le procureur et le tribunal d’abandonner ces poursuites. Aussi vrais qu’ils soient, la publication des détails de cette affaire me fait mal à moi, à mon mari, à mes trois enfants et à ma mère. »

L’affaire a été jugée le 7 mai par le juge Peter Espinoza (M. Rittenband est mort en 1993). Il a rejeté la demande de Roman Polanski. Il a estimé que « le cinéaste n’avait pas le droit d’obtenir satisfaction tant qu’il resterait en fuite. » Polanski n’avait pas voulu se présenter à l’audience. Trop peur de s’y faire arrêter. Il préférait rester, en sécurité, dans sa bonne vieille Europe. Il a eu tort. La justice suisse pourrait l’extrader vers les Etats-Unis. Pour enfin être jugé pour cette affaire d’il y a 32 ans.

Une pétition d’artistes

du monde entier

Des cinéastes et artistes du monde entier ont dénoncé « le traquenard policier ». Parmi les premiers signataires figurent Costa-Gavras, Fanny Ardant, Ettore Scola, Monica Bellucci, Jean-Jacques Beinex, Bertrand Tavernier… Le texte est aussi signé entre autres par la Cinémathèque Française, le Festival de Cannes. (afp)

La Suisse justifie l’arrestation et laisse entendre qu’il y aura extradition

L’arrestation de Roman Polanski n’avait rien d’improvisé. Guido Balmer, porte-parole du Département fédéral de justice et police (DFJP), confirme que Roman Polanski était attendu à l’aéroport et que des instructions avaient été données pour interpeller le réalisateur. « Sa venue était connue et des informations ont été échangées avec les autorités américaines qui le recherchent toujours activement. L’Office fédéral de la justice (OFJ) a encore vérifié la validité du mandat d’arrêt international avant d’agir. » Placé en détention provisoire en vue d’extradition, Roman Polanski est visé par un mandat américain depuis 1978 pour actes d’ordre sexuel avec une mineure. Selon un communiqué du DFJP, ce mandat a été élargi au reste du monde à partir de fin 2005.

« Il n’y a pas de raison de ne pas exécuter un mandat d’arrêt international valable », a expliqué l’Office fédéral de la justice. La ministre de la Justice, Eveline Widmer-Schlumpf, a justifié l’arrestation et souligné que les Etats-Unis n’ont exercé aucune pression sur la Suisse. Liée par un traité d’extradition avec les Etats-Unis, la Suisse, à l’entendre, n’a pas beaucoup de marge de manœuvre. Il n’y a pas si longtemps, les États-Unis avaient eux-mêmes dû arrêter l’ancien intendant du Kremlin Pavel Borodine, suspecté de blanchiment d’argent, pour l’extrader à la demande de la justice genevoise, alors qu’il se rendait officiellement à l’investiture de George W. Bush.

Roman Polanski peut contester dans les dix jours sa mise en détention. « L’exercice est souvent voué à l’échec car l’incarcération reste la règle en matière d’extradition. Cela afin de permettre à l’État requis d’exécuter ses obligations », relève l’avocat Marc Hassberger. Le fait que le réalisateur bénéficie de la nationalité française et polonaise complique sa situation car il pourrait se réfugier dans ces deux pays, qui ne l’extraderont pas.

Dans un délai de 40 jours, les Etats-Unis doivent présenter leur demande formelle avec tous les documents nécessaires. Les choses pourraient aller plus vite si le réalisateur accepte son extradition et consent à une procédure simplifiée, tout en espérant être placé en liberté surveillée en Californie. Sinon, l’OFJ examinera ces pièces – et non pas le fond de l’affaire – avant de rendre une décision qui peut être contestée devant le Tribunal pénal fédéral. L’ancienneté des faits ne peut pas être opposée à cette procédure. Ce n’est que si l’action pénale est prescrite dans l’État requérant – ce n’est pas le cas ici – que l’extradition est refusée.

MANSOUR,FATI,VANTROYEN,JEAN-CLAUDE,MODOUX,FRANCOIS
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