Solvay vend la pharmacie pour 5,2 milliards

Le groupe belge cède son secteur pharmaceutique, qui représente un tiers de son chiffre d’affaires, à l’américain Abbott. Pour quel projet d’avenir ?

Il s’agit à coup sûr de l’une des opérations financières les plus importantes de l’année en Belgique : Solvay a vendu son activité pharmaceutique au groupe américain Abbott, pour la somme de 5,2 milliards d’euros. Ce lundi, la société belge organise une conférence de presse pour expliquer les détails de la vente. À l’origine, Solvay était un groupe chimique mais, dans les années 70, il avait opté pour un modèle hybride en se lançant dans la pharmacie. Au fil des ans, cette activité a pris un poids considérable dans le groupe, à tel point qu’elle représentait au premier semestre de cette année un tiers du chiffre d’affaires et même deux tiers du bénéfice.

Donc, une des plus grandes entreprises belges décide aujourd’hui… de s’amputer de moitié, ou presque. Il ne s’agit pas, cependant, d’une vente en catastrophe : Solvay est en bonne santé financière et se trouve en fait à un tournant stratégique. Le groupe a donc choisi de vendre à l’américain Abbott, avec lequel il collabore depuis 2005 sur le marché américain, une activité qui évolue dans un contexte de plus en plus dur.

Reste désormais à savoir ce que va faire Solvay de cette énorme manne financière : se recentrer sur la chimie ou se lancer dans de nouvelles activités ? Enfin, on peut se demander si les actionnaires historiques, dont certains ont perdu beaucoup d’argent avec Fortis, ne vont pas réclamer de gros dividendes.

Solvay se tranche une jambe
Economie Le groupe bruxellois revend sa pharmacie pour 5,2 milliards d’euros

C’est l’une des plus importantes opérations de l’année financière belge qui s’est nouée ce week-end. Selon l’agence de presse Bloomberg et le journal De Tijd, Solvay a vendu son activité pharmaceutique au groupe américain Abbott. Prix de la transaction ? 5,2 milliards d’euros. Un proche du dossier nous précise : 4,5 milliards en cash et 700 millions de reprise de dette et de « milestones » (versements liés à l’obtention de résultats). La décision a été prise vendredi, suite à un très long conseil d’administration. Chez Solvay comme chez Abbott, on se refuse à tout commentaire. Une conférence de presse est programmée ce lundi matin pour dévoiler les détails de l’opération.

1Que représente cette activité ? La pharmacie n’est pas une activité annexe. Certes, Solvay est à l’origine un groupe chimique, né de la découverte en 1861 de la soude par Ernest et Alfred Solvay. Mais dès les années 70, il a opté pour un modèle hybride, en se lançant, via plusieurs acquisitions, dans la pharmacie. Objectif ? Avoir une activité plus stable que la chimie qui permettrait de compenser le côté trop cyclique de cette dernière. Nous sommes au lendemain de la crise pétrolière…

Cette petite activité est devenue grande. Au premier semestre, elle représentait un tiers du chiffre d’affaires du groupe et deux tiers du bénéfice opérationnel. En 2008, année où la situation économique était moins dégradée, la pharma pesait 52 % du bénéfice. On se trouve donc dans une situation où l’une des plus grandes entreprises belges décide de s’amputer de moitié !

2Pourquoi Solvay vend-il ? Ce n’est pas une vente en catastrophe liée à un problème de liquidités comme on en a connu avec Fortis. Solvay a souffert de la crise comme toutes les entreprises industrielles mais est en bonne santé financière. Il s’agit plutôt d’un tournant stratégique mûrement réfléchi. Ce processus de réflexion a été entamé au début de l’année et est parti d’un constat : le contexte dans lequel l’industrie pharma évolue est de plus en plus rude. Le développement de nouveaux médicaments coûte de plus en plus cher et l’issue est toujours plus incertaine. Les autorités sanitaires sont en effet devenues très exigeantes en matière d’approbation…

Une fois le médicament lancé sur le marché, les difficultés ne s’arrêtent pas. La période pendant laquelle le médicament est protégé par un brevet est plus courte qu’avant à cause de l’allongement des phases d’essais cliniques. En même temps, les Etats mettent plus de pression sur le prix de vente des médicaments afin de maîtriser leurs budgets de soins de santé.

Un groupe d’une envergure relativement modeste comme Solvay pharma a-t-il la taille critique suffisante pour évoluer dans un tel secteur ? La question a été posée au conseil d’administration de ce vendredi. La réponse a visiblement été non.

3Qui est Abbott ? Durant ces derniers mois, de nombreux groupes ont montré leur intérêt pour les activités pharmaceutiques de Solvay. Les Français de Sanofi-Aventis, les Japonais de Takeda, les « cousins » belges d’UCB, les Suisses de Nycomed – ils auraient remis une offre de 4 à 4,5 milliards d’euros – et l’américain Abbott. C’est finalement ce dernier qui l’emporte avec un prix de 5,2 milliards d’euros tout à fait en ligne avec les estimations faites par les analystes.

Solvay et Abbott se connaissent très bien. Les deux groupes collaborent ensemble sur le marché américain depuis 2005. Abbott commercialise deux médicaments que Solvay a rachetés au laboratoire français Fournier, le Tricor et le Trilipix. Ce sont des fénofibrates, soit des substances utilisées pour réduire le mauvais cholestérol. Le Tricor a généré 1,34 milliard de dollars de vente en 2008. Abbot et Solvay commercialisent aussi conjointement le Simcor. Ces traitements cardiométaboliques sont le joyau de Solvay pharma. Désormais, Abbott ne devra plus partager le gâteau avec lui.

4Quelles conséquences pour l’emploi ? Elles sont difficiles à évaluer pour l’heure mais ce genre de rachat se passe rarement sans casse sociale, vu les doublons créés.

Solvay pharma emploie 9.000 personnes dans le monde dont à peine 300 en Belgique. Il s’agit principalement des travailleurs de l’entreprise biotech gantoise Innogenetics.

Chiffre d’affaires (au premier semestre) : 1,3 milliard d’euros

Bénéfice opérationnel. 206 millions d’euros

Spécialisation. Depuis le rachat de Fournier en 2005, c’est le cardiométabolisme qui représente la première source de revenus de Solvay (Tricor, Trilipix…). Le groupe est aussi présent dans le domaine des traitements hormonaux (Androgel), du système nerveux (Serc) et dans la production de vaccins anti-grippe

Chiffre d’affaires (premier semestre) : 14,51 milliards de dollars.

Bénéfice opérationnel.

2,7 milliards de dollars

Spécialisation. Abbott est un groupe diversifié reposant sur trois piliers. 1. Produits médicaux (diagnostics, stents, lentilles…). 2. Produits nutritionnels. 3. Les médicaments (immunologie, cardiologie, maladies infectueuses). Son principal produit est l’Humira, un traitement contre la polyarthrite rhumatoïde

Et maintenant, que vont-ils faire ?

Solvay est désormais fondamentalement différent de ce qu’il était jusqu’à ce week-end. Il est (beaucoup) plus petit. Plus sensible aux aléas de la conjoncture. Mieux concentré sur son métier de base aussi, diront certains. Mais maintenant que la page pharmacie est tournée, dans quelle direction le groupe va-t-il s’orienter ? Car on ne peut pas croire qu’il va en rester là. Le groupe s’est placé volontairement à un nouveau tournant de sa très longue existence (146 ans) en vendant l’un de ses deux piliers. Il va devoir très vite faire la lumière sur ses ambitions et sa stratégie.

Et avec 5,2 milliards d’euros encaisse, il peut en avoir des ambitions. Mais Solvay n’a jamais dévoilé ses intentions. Seule indication : l’argent dégagé devra être réinvesti dans un secteur qui présente au moins partiellement les mêmes caractéristiques que la pharmacie, à savoir un profil assez défensif. On en saura peut-être plus ce lundi, à l’issue de la conférence de presse programmée.

Le groupe bruxellois peut décider de se renforcer dans la chimie mais ce n’est guère en accord avec sa volonté de développer des activités acycliques. Il peut aussi se lancer dans une activité tout à fait nouvelle mais qui présenterait des connexions avec son métier actuel. On pense aux technologies vertes notamment. Des noms d’entreprises cibles circulent déjà : Umicore (métaux), Victrex (polymères spéciaux)…

Quel que soit ce projet d’avenir, reste à espérer qu’il ne sera pas handicapé par l’appétit des actionnaires principaux. On sait que ceux-ci ont perdu beaucoup d’argent dans la débâcle de Fortis. Les héritiers des fondateurs dont une partie contrôle 30 % de Solvay via Solvac étaient présents au capital de la star déchue de la finance belge via la Mutuelle Solvay, Sofina… Le groupe Solvay lui-même a perdu 309 millions d’euros dans l’aventure. Ces actionnaires ne vont-ils pas être tentés de se refaire une santé au détriment d’un vrai plan qui projetterait Solvay vers demain ? Ce serait le pire des scénarios pour un capitalisme belge déjà bien mal en point.

MUNSTER,JEAN-FRANCOIS
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