Guy Laliberté va jongler avec les étoiles

À 14 ans, sans le sou, il crachait du feu dans les rues de Québec. A 50 ans, le fondateur du Cirque du Soleil s’apprête à remplir une « mission sociale et poétique »… dans l’espace.

Moscou

De notre correspondant

Le fondateur du Cirque du Soleil commence à avoir « des papillons dans le ventre ». Le 30 septembre, il s’envolera de la base de Baïkonour, au Kazakhstan, à bord d’un vaisseau russe Soyouz pour devenir le septième touriste de l’espace. L’homme qui vaut 2,5 milliards de dollars (selon Forbes) nous reçoit dans son modeste deux-pièces de la Cité des Etoiles, le centre d’entraînement des cosmonautes à 30 kilomètres de Moscou.

Tant qu’à vivre l’expérience, il voulait la vivre jusqu’au bout. S’il se déplace en jet privé lors de ses week-ends libres, la semaine, il enfourche sa bicyclette pour aller assister à ses leçons d’aventurier de l’espace. Son appartement est exigu et bordélique. Plus à l’image de l’artiste qu’à celle de l’homme d’affaires, deux facettes de Guy Laliberté.

Sur les murs sont accrochés deux photos, souvenirs de famille, et deux posters : la couverture de Objectif Lune et une parodie de l’affiche d’un film soviétique où les personnages principaux ont été remplacés par Guy Laliberté et ses coéquipiers, l’astronaute américain Jeffrey Williams et le cosmonaute russe Maksim Souraïev. « RosCosmos donne son approbation ! » peut-on y lire en russe, en référence au feu vert donné aux trois hommes par l’agence spatiale russe pour aller dans l’espace, après d’interminables tests médicaux.

A notre entrée, le milliardaire offre et sert les verres d’eau lui-même. L’eau. C’est justement le thème qu’il entend promouvoir dans l’espace. Parce que Guy Laliberté ne se contentera pas de jouer au « touriste spatial », comme ses prédécesseurs. « J’essaie toujours de réaliser deux ou trois projets quand j’investis dans quelque chose », dit-il.

Et l’investissement, ici, est de taille. Il a personnellement déboursé 35 millions de dollars pour décrocher auprès de la firme américaine Space Adventures son ticket pour les étoiles.

L’artiste parle rentabilité. Il voit son aventure comme un « coup de marketing philanthropique pour positionner One Drop à l’échelle internationale ».

One Drop ? C’est la fondation, dont le nom signifie « Une goutte », qu’il a créée en 2007 pour sensibiliser la planète au sort de l’eau. « J’ai le même objectif qu’en créant le Cirque du Soleil en 1984. J’avais alors essayé de lui donner une personnalité qui lui était propre, une culture d’entreprise qui lui appartenait », confie le coloré Québécois, en jeans, baskets et tee-shirt arborant le dessin d’un chimpanzé en combinaison spatiale à la cigarette au bec.

Résultat : deux ans après la création de la fondation, qu’il a lancée avec une mise de fonds personnelle de 60 millions d’euros, le cinquième des quelque 4.000 artisans du Cirque du Soleil a accepté de verser volontairement 1 % de son salaire annuellement à One Drop. « Nous essayons de bâtir une entreprise citoyenne, le Cirque, qui appuie une fondation, dont les employés s’impliquent dans une cause. » Il espère ainsi que son modèle deviendra un « exemple d’engagement à long terme dans la philanthropie qui inspirera d’autres entreprises ».

La technique Laliberté est un mélange d’instinct, de créativité et de rationalité économique. Le 4 juin dernier, lorsqu’il a dévoilé les premiers indices de sa « mission sociale et poétique », le projet en était encore à un stade plus qu’embryonnaire, reconnaît-il aujourd’hui en riant. « Tout ce que j’ai dit, c’est que j’allais emmener un poème en haut et que j’allais trouver un moyen de le diffuser. Ça m’a forcé à faire aller mes méninges et à monter le projet. » L’artiste avait poussé l’homme d’affaires à se compromettre.

Depuis, l’idée de départ a pris de l’ampleur. Le poème écrit par un ami québécois a été abandonné, non sans créer un froid entre Laliberté et le poète.

L’homme de cirque voyait plus grand. Le 2 septembre, jour de son 50e anniversaire, il annonçait son nouveau plan : un spectacle multimédia de deux heures qui reliera 14 villes des cinq continents (Montréal, Johannesburg, Rio de Janeiro, Paris, New York, Mexico, Sydney, Marrakech, Londres, Tokyo, Mumbai, Santa Monica, Tampa et Moscou) et sera diffusé en direct sur l’internet. Le tout coordonné par Guy Laliberté… à partir de la station spatiale internationale.

La brochette d’artistes et de personnalités qui ont accepté l’invitation au cours des trois derniers mois ferait pâlir la plupart des promoteurs de spectacles : U2, Al Gore, Peter Gabriel, Patrick Bruel, Yann Arthus-Bertrand, Shakira, David Suzuki, Garou… et bien d’autres. Certains d’entre eux ont été approchés directement par Guy Laliberté. C’est le cas de U2, des « amis » : il leur a vendu l’idée avant un concert du groupe à Paris.

Le fil conducteur du spectacle sera un conte écrit par le romancier canadien Yann Martel, Histoire de Pi, qui mettra en vedette le Soleil, la Lune et… une goutte d’eau, qui discuteront de thèmes reliés à l’or bleu.

Laliberté entend aussi faire participer ses huit collègues de la station spatiale, à qui il apportera des nez de clown à enfiler lors de l’événement, prévu le 9 octobre. L’astronaute belge Frank de Winne, commandant de la station à partir d’octobre, participera avec un enthousiasme particulier au projet : sa mission OasISS est justement consacrée à l’eau !

Le spectacle devrait coûter « entre 7 et 10 millions de dollars », qui seront déboursés par le Cirque du Soleil.

Au début, l’association d’une entreprise à but lucratif au projet n’a pas été sans faire grincer des dents au sein des agences spatiales russe et américaine. L’énergique rêveur avait besoin de leur approbation, de leurs équipements et de leur soutien technique pour créer son spectacle « spatioterrestre ».

Il les a convaincues : « Ce sont des scientifiques. Ils ont le même souci que moi par rapport à l’eau. Notre point commun, c’est la cause de l’eau, pas la fondation ou le Cirque du Soleil. C’est comme ça que ça a cliqué. Ils ont trouvé le côté artistique original et ils ont décidé de prendre le risque. »

Dans son Québec natal, les mauvaises langues ont vu son aventure cosmique comme « une folie de milliardaire » et/ou « un coup de pub » pour son Cirque, déguisés en grand projet humanitaire altruiste. Guy Laliberté répond : « J’aurais très bien pu le vivre comme ça : dépenser mes 35 millions, et m’en “satisfaire” seul. Mais quand j’ai regardé ce projet-là, je me suis dit qu’il y avait peut-être autre chose à faire. »

« J’ai cinq enfants, ils vont hériter de la planète que je vais leur laisser, poursuit-il. J’ai une responsabilité, je pense, de faire du mieux que je peux pour la protéger. »

Guy Laliberté ne cache toutefois pas que l’impulsion de départ provient bel et bien d’un « trip de p’tit gars (entendez, donc, « rêve de gosse ») qui a toujours été rêveur, toujours été voyageur, et qui a la grande chance d’avoir eu ma vie. »

« Je le fais pour moi, donc, oui. Mais je pense que le Cirque, la fondation One Drop et la cause de l’eau peuvent aussi en bénéficier », conclut-il sur ce point.

Le « p’tit gars » Laliberté entend aussi profiter de ses douze jours dans l’espace « pour regarder un peu plus loin dans l’univers et observer la planète d’en haut ».

« Tous les astronautes américains et cosmonautes russes m’ont dit qu’à un moment, tu as un regard sur la Terre et, là, ça te rentre dedans émotionnellement. Je suis sûr qu’il y aura ce moment de connexion avec l’univers, j’espère que j’aurai ce buzz-là. Ils essaient tous de l’expliquer, mais c’est très personnel. Chacun voit… Mais la brillance dans les yeux, elle, est commune à tout le monde. » Guy Laliberté explique aussi que son aventure spatiale lui permettra de donner un bon exemple à ses enfants, « nés dans le luxe », bien après que lui eut connu des années de misère à jouer de l’accordéon et à faire l’échassier dans les rues pour quelques sous. « Je ne peux pas leur dire que j’ai été un bon écolier pour exiger d’eux des A ou des B, dit celui qui a décroché de l’école à 14 ans. Mais je peux leur montrer que, pour réaliser des rêves, il faut que tu travailles, que tu mettes de l’énergie et du temps. »

Entre la gestion de son entreprise et de sa fondation, l’entraînement, la préparation de la « mission sociale et poétique » et les conversations via Skype avec ses proches, Guy Laliberté n’a pas chômé au cours de ses cinq mois à la Cité des Etoiles.

Les trois ordinateurs étalés sur la table et les piles de livres et manuels du parfait petit cosmonaute sur l’étagère font foi d’un emploi du temps chargé. Et, d’ici le grand départ, il doit encore fignoler les détails de son ambitieux spectacle – qui est loin d’être assuré du même succès que les spectacles du Cirque du Soleil, reconnaît-il.

Le joueur de poker de calibre international qu’il est aussi est conscient des risques artistiques et physiques inhérents à son aventure. Mais il assure ne jamais avoir remis en question sa décision. « Quand tu signes le contrat, tu donnes un gros dépôt en garantie. Donc tes doutes, tu les évacues avant de signer », explique-t-il, en toute candeur.

« Il y a des dangers, il ne faut pas être aveugle. Soixante-dix pour cent de ma formation ont consisté à me préparer à des cas d’urgence… Ce n’est pas une croisière sur le fleuve Saint-Laurent. Il y a de bonnes chances pour que j’aie les fesses serrées et des battements de cœur accélérés lors du décollage. Mais ça ne m’arrêtera pas. »

Et demain, tous en orbite !

Le septième client du Soyouz – on dit pudiquement « participant à un vol spatial » dans le jargon –, le Québecois Guy Laliberté, sera sans doute le dernier à effectuer ce genre de minitrip, facturé à plus de 20 millions de dollars. C’est que le filon exploité par l’Agence spatiale russe pour financer en partie ses vaisseaux Soyouz à destination de l’ISS a du plomb dans l’aile. La faute aux… Américains !

Les Etats-Unis ayant décidé de retirer du service actif leur flotte (vieillissante) de navettes spatiales pour la fin 2010, il ne restera plus que les Soyouz russes pour acheminer en orbite les astronautes de la station spatiale internationale (ISS) et les faire revenir sur Terre. Les autres fusées disponibles sur le marché ne sont pas prévues pour véhiculer des êtres humains : juste du fret, du matériel, des expériences scientifiques. Et comme les Soyouz n’ont que trois places et qu’il est prévu de conserver en orbite un équipage de six astronautes sur l’ISS pendant au moins dix ans, le troisième siège des vaisseaux russes sera désormais réservé aux seuls astronautes professionnels.

Anatoli Perminov, le directeur de l’agence spatiale russe Roscosmos, nous le confirmait en mai dernier à Baïkonour, le port spatial russe du Kazakhstan, lors du départ de Frank de Winne en orbite.

Cela sonne-t-il le glas des minitrips en microgravité ? Pour les milliardaires et leurs vols de luxe (dix jours en orbite dont une bonne partie sur l’ISS), c’est clair. Mais pour les amateurs moins fortunés tout espoir n’est pas perdu : un autre milliardaire, le Britannique Richard Branson, a mis sur pied une nouvelle société pour commercialiser des vols spatiaux accessibles à tous – la firme « Virgingalactic ». Grâce à l’avion White Knight, développé aux Etats-Unis par Burt Rutan et sa firme Scaled Composites, Branson propose des vols suborbitaux (à 120 km d’altitude) procurant quelques minutes de microgravité.

L’avion spatial pourra accueillir six passagers et deux membres d’équipage. Il décollera sous l’aile d’un avion porteur spécial appelé White Khnigt Two (WK2) dont le premier des deux modèles a été présenté cet été aux Etats-Unis. Ce premier porteur a aussi reçu comme nom de baptême « Eve », le prénom de la mère de Branson…

A haute altitude, l’avion spatial (SpaceShip) sera largué et grimpera au-delà de la limite de l’espace (100 km officiellement) avant de couper son moteur. Il effectuera une parabole de cinq à six minutes, ce qui procurera l’effet e microgravité, avant de revenir sur Terre en planant. L’excursion complète devrait durer 2h30 environ. Le premier vol commercial du SpaceShip est prévu pour 2011. Le ticket coûte 200.000 dollars par tête de pipe et aux dernières nouvelles, Branson en a déjà vendu 300… On va se bousculer en orbite !

DU BRULLE,CHRISTIAN,LAVOIE, FREDERICK
Cette entrée a été publiée dans Culture, Sciences et santé, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.