Jacques Rogge, questions pour une réélection

Le président du Comité international olympique a été réélu à son poste pour quatre ans à une écrasante majorité. Qu’a-t-il accompli ? Qu’est-ce qui l’attend ?

COPENHAGUE

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Huit ans après avoir accédé au poste de président du Comité international olympique (CIO) lors de la session de Moscou, Jacques Rogge a, comme attendu, été reconduit pour un nouveau mandat de quatre ans, le dernier comme le veut désormais la Charte olympique qui bloque à 12 ans la durée maximum de la fonction. Beaucoup moins donc que les 21 ans du « règne » de Juan Antonio Samaranch.

« Douze ans, avec le train de vie que je mène, c’est plus qu’assez et, je le pense honnêtement, suffisant pour imprimer sa marque sur le Mouvement olympique, a-t-il précisé. Il y a bien sûr des projets que je lancerai et qui ne verront le jour que sous la direction de mon successeur, mais c’est la règle du jeu. J’ai profité, moi aussi, de certains dossiers initiés par mon prédécesseur. »

En 2001, face à quatre autres candidats, il l’avait emporté avec 59 voix ; ce vendredi, seul en piste, il a bénéficié d’un véritable plébiscite avec 88 voix pour, 1 voix contre, et 3 abstentions. Un score qui l’a même un peu surpris.

« J’avais attendu plus d’opposition, parce que j’ai pris des décisions qui n’étaient pas très populaires, certainement en matière de programme olympique et d’interdiction de visite des villes candidates par les membres, a-t-il encore avoué. Mais visiblement on ne m’en a pas tenu rigueur ! Cela me fait plaisir… mais ne m’empêchera pas de continuer à travailler dur pour le Mouvement olympique. »

A l’heure de la confirmation de la position du Gantois comme « pape du sport », huit questions (comme le nombre d’années déjà passées à la tête du CIO) méritaient d’être posées à son sujet.

Que laisse-t-il comme héritage après son premier mandat ?

Un retour en arrière est nécessaire pour répondre à cette question. Quand il reçoit les clés en 2001, Jacques Rogge hérite d’un CIO puissant et solide mais affaibli sur le plan de l’éthique en raison de l’image brouillée de Juan Antonio Samaranch, qui s’est accroché à son poste au-delà du raisonnable, qui n’a jamais eu une attitude très claire sur la lutte antidopage et qui vient de se payer le scandale du siècle avec la corruption avérée de plusieurs membres lors du vote pour les Jeux d’hiver 2002 de Salt Lake City. En huit ans, on peut dire qu’il a renversé la tendance et redonné de la crédibilité au Mouvement olympique. Ses recettes ? Une implacabilité en matière de bonne gouvernance (audits réguliers, recentrage sur le core business, intransigeance financière), un monitoring ultrapointu de la préparation des Jeux pour que ceux-ci gagnent encore en qualité, et des actions qui visent à renforcer les valeurs de l’institution qu’il préside (intensification de la lutte antidopage, chasse aux paris sportifs truqués, réforme de l’arbitrage dans certains sports, création des Jeux olympiques de la jeunesse). On n’oubliera pas le frein mis au gigantisme des JO avec un programme désormais contrôlé (28 sports, 301 épreuves, 10.500 athlètes) à défaut d’être figé (un noyau de 26 sports solidement arrimés et 2 autres qui peuvent tourner). Et Rogge est parti pour continuer !

Comment se porte le CIO sur le plan financier ?

Très bien, mon président ! Alors que la crise est mondiale, la « petite entreprise » CIO, elle, ne la connaît pas. Jacques Rogge a révélé mercredi qu’il disposait de 455 millions de dollars (310 millions d’euros) dans son fonds de réserve, plus de quatre fois plus que lorsqu’il était entré en fonction, une somme obtenue en coupant dans les dépenses courantes. Ce bas de laine est censé permettre au CIO de survivre à l’annulation éventuelle de Jeux. Désormais gérés en interne, les revenus marketing du programme TOP, qui concerne les sponsors mondiaux exclusifs du CIO, suivent la même courbe ; pour la période 2005-2008, ils étaient de 866 millions de dollars (588 ME) et pour celle en cours, qui s’achèvera en 2012, de 883 millions de dollars (600 ME). Enfin, grâce à une mise en concurrence plus grande, les droits télés sont passés de 2,3 milliards de dollars (JO de Turin et Pékin) à 3,8 milliards (JO de Vancouver et Londres). Et dire que le Canadien Richard Pound, l’un des rares anti-Rogge au CIO, avait mis en exergue l’inexpérience du Belge en matière financière avant le vote de 2001, puis avait écrit, dans la foulée de l’élection, une lettre peu amène à son égard à tous les principaux partenaires du Mouvement olympique…

Le conflit latent avec le Comité olympique américain, une pierre dans sa chaussure ?

Avant tout, un bref rappel des causes de ce qui est aujourd’hui bien plus qu’un malentendu. Depuis 1996, le Comité olympique américain (Usoc), grâce à un contrat en béton et… sans terme, bénéficie de 12,75 % des droits télés américains et de 20 % des retombées marketing. Cet énorme cadeau de Saint-Nicolas, obtenu à une époque où la grande majorité des sponsors du Mouvement olympique étaient américains, lui permet d’encaisser plus d’argent que l’ensemble de tous les autres comités nationaux olympiques réunis. Scandale supplémentaire, l’Usoc refuse de participer aux frais des Jeux – 120 millions de dollars par olympiade – qui sont imputés aux autres. Cette situation doublement inique à laquelle les dirigeants américains n’ont jamais vraiment voulu remédier a fini par énerver tout le Mouvement olympique et il ne faut pas chercher ailleurs la vraie raison du lourd échec de Chicago dès le premier tour du vote pour la ville qui accueillera les Jeux 2016. Même si un accord a été trouvé en juin dernier à Denver, pour que l’Usoc daigne sortir quelques billets verts pour les JO et que l’on commence à discuter d’une nouvelle répartition des droits en 2013… pour 2020, c’est une grosse opération de déminage qui attend Rogge sur ce terrain. Une opération essentielle car le CIO a besoin d’un Usoc fort et loyal. Ce qu’il n’est plus, notamment en raison du changement perpétuel des leaders à sa tête et de leur étrange manière de gérer leur comité national olympique comme une entreprise commerciale plutôt que comme un mouvement sportif.

A-t-il été mis en danger pendant ses huit années de présidence ?

En danger est un grand mot. Plusieurs observateurs estiment plutôt que Jacques Rogge a mis un peu de temps à s’affirmer avant de trouver la bonne taille du costume, ce qui l’a parfois un peu mis en porte-à-faux avec certains. On lui reprochait une tendance à l’excès de démocratie, qui débouchait sur un manque d’esprit décisionnel. On a même dit qu’il était « faible ». L’arrivée très rapide, à ses côtés, de Christophe De Kepper, un « chef cab » belge rompu à la diplomatie par un passage à l’Europe, l’a aidé à franchir un cap. Le seul moment, en fait, où il a véritablement risqué gros, c’est lors de la préparation chaotique des Jeux d’Athènes. Si ceux-ci avaient tourné à l’aigre, comme on l’a longtemps cru, ses adversaires seraient sortis du bois et il aurait passé un mauvais quart d’heure, d’autant qu’au départ, il dirigeait la Commission de coordination de ces JO. Le miracle grec (et Gianna Angelopoulos-Daskalaki, la sémillante présidente du Comité d’organisation des Jeux de 2004) lui a peut-être sauvé la mise.

La figure tutélaire de Samaranch l’a-t-elle gêné ?

Succéder à un « monument » resté en place pendant 21 ans était tout sauf un cadeau. Pendant la campagne qui a précédé son arrivée à la tête du CIO, Rogge, personne ne le niera, a été largement « parrainé » par le marquis catalan, ce qui l’a sans doute aidé à battre le Coréen Un-young Kim, le Canadien Richard Pound, le Hongrois Pal Schmitt et l’Américaine Anita DeFrantz. Mais, une fois en place, il a aussi dû « tolérer » sa présence insidieuse de « tireur de fil » pendant un bon bout de temps. Rogge, qui a répété à l’envi qu’il n’était pas son fils adoptif, a ensuite tout fait pour s’en affranchir, sans jamais lui manquer de respect. Mais c’est sans doute ici, à Copenhague, qu’il a définitivement « tué le père » lors du vote pour la ville olympique de 2016 avec la victoire de Rio – qui avait sa préférence – plutôt que celle de Madrid, pour laquelle l’ancien président avait fait un lobby monstrueux et demandé aux membres « une dernière faveur ». Le résultat clair et net en faveur de la ville brésilienne (66-32) a définitivement mis fin aux années Samaranch. Le « boss », pour ceux qui en doutaient, c’est JR !

Est-il un président populaire ?

Si l’on se réfère à son prédécesseur, Jacques Rogge reste un relatif inconnu pour le grand public – sauf en Belgique, évidemment. Est-ce un problème ? Non, si l’on sait que Juan Antonio Samaranch était surtout connu pour de mauvaises raisons – son passé franquiste et le scandale de Salt Lake City. Homme de bon sens, Rogge est persuadé que le président du CIO ne doit pas être une figure médiatique mais simplement un bon gestionnaire du sport mondial. Il agit en conséquence et reste fidèle à son image. Il apprécie d’être « the man in charge », aime le pouvoir, mais sans le crier sur tous les toits. La plupart des membres du CIO lui savent gré d’avoir redonné du brillant à l’institution et, auprès des athlètes, il n’est pas faux de dire qu’il est un président très apprécié, surtout en raison de son combat contre le dopage. « Ce furent les Jeux où il est devenu de plus en plus difficile de tricher et où les athlètes propres ont été mieux protégés », avait-il déclaré dans son discours en clôture des Jeux d’Athènes. Une phrase que Samaranch n’aurait jamais pu prononcer et qui a fait mouche auprès de ses anciens « collègues », lui qui a pris part à trois JO comme compétiteur. Et qui n’a jamais cessé d’être l’un des leurs.

Pourquoi quittera-t-il le CIO en fin de mandat ?

« Je crois que la première qualité d’un ancien président est de se taire », a-t-il déclaré récemment au site internet américain Around The Rings. « Je préfère être regretté que regrettable », a-t-il confié à certains membres de son cercle intime. Alors qu’il pourrait, selon les règlements du CIO, rester en poste comme membre jusqu’à ses 80 ans, Jacques Rogge a d’ores et déjà annoncé qu’il renoncera à ce privilège en 2013 « pour ne pas embarrasser mon successeur. Je me vois mal lever la main dans une assemblée et commencer à lui poser des questions. » Une attitude qui tranche, une fois de plus, avec celle de son prédécesseur, Juan Antonio Samaranch, qui n’a jamais pu couper le cordon et s’est escrimé à essayer de tirer encore quelques ficelles en coulisses jusqu’à aujourd’hui. Un triste exemple qui a sans doute définitivement convaincu le Gantois…

Qui après lui ?

Jacques Rogge vient de rempiler pour quatre ans mais avec sa réélection a également démarré la guerre pour sa succession pour le « top job » du monde sportif. Elle se déroulera dans les coulisses probablement jusqu’aux Jeux de Londres 2012 avant d’entrer dans sa phase décisive en vue de la session (élective) de 2013. Jusqu’à présent, personne ne s’est officiellement déclaré mais l’Allemand Thomas Bach, champion olympique en escrime aux JO de Montréal, est considéré de l’avis unanime comme le candidat nº1. Agé de 55 ans, entré au CIO en 1991, la même année que Rogge, cet homme d’affaires multicasquettes, a déjà écumé de nombreuses commissions et est actuellement l’un des vice-présidents de l’institution. Soutenu par les milieux économiques de son pays, il ne devrait pas avoir de soucis à financer sa campagne… Autre candidat pour le poste, le Porto-Ricain Richard Carrion, qui préside l’importante Commission des finances du CIO, est sans doute celui qui est le plus proche de Rogge, mais sa discrétion pourrait jouer contre lui. On prête aussi des ambitions à deux prestigieux anciens athlètes, l’Ukrainien Serguei Bubka et la Marocaine Nawal El-Moutawakel. Cette dernière, première femme africaine (et musulmane) championne olympique en 1984 à Los Angeles est l’une des figures montantes du CIO et son élection constituerait une sacrée rupture dans un « club » plutôt conservateur et machiste, puisqu’il ne compte que 18 femmes en ses rangs.

VANDE WEYER,PHILIPPE

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