Obama, Nobel de la paix

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Un choix risqué, un défi

NEW YORK

DE NOTRE ENVOYÉ PERMANENT

La caméra s’attardait sur son visage. A travers la vitre du Bureau ovale, on voyait le président concentré sur les feuilles de son discours, l’air un peu interdit, visiblement mal à l’aise à l’heure d’interpréter un rôle si mal préparé. L’attribution du prix Nobel de la paix à Barack Obama est plus qu’une surprise. C’est un choix risqué, un défi, une gageure. En le cueillant à son réveil (l’annonce a été faite à Oslo tandis que l’Amérique dormait), le Comité du Nobel a désarçonné le président des Etats-Unis en exercice. Et, derrière lui, une bonne partie de la planète.

Le prix Nobel de la paix ? Ce n’est pas de paix que l’on parle ces jours-ci à la Maison-Blanche. L’agenda du président incluait vendredi une réunion avec son Conseil de sécurité consacrée à la meilleure manière de poursuivre la guerre en Afghanistan. A Washington, l’atmosphère est à une autre guerre, de tranchées, entre les démocrates et les républicains à propos de la réforme du système de santé américain.

Au Proche-Orient, dans le même temps, l’émissaire de la Maison-Blanche n’a pu que constater à quel point le climat est lourd aujourd’hui à Jérusalem, après que le monde s’est mis à rêver à l’avènement d’une paix prochaine.

Dans le Bureau ovale, Barack Obama répétait peut-être le passage dans lequel il allait expliquer, quelques minutes plus tard, qu’il n’estime pas « mériter » pareille distinction. Mais qu’il l’accepte néanmoins, en tant qu’un « appel à l’action ».

Au cours de son ascension politique, Obama a souvent montré sa capacité à interpréter lui-même mieux que quiconque la signification de son propre rôle, se comparant par exemple à « une feuille blanche » sur laquelle chacun projetait ses aspirations. Il n’a pas manqué l’exercice dans son court discours d’acceptation. Il explique la décision d’Oslo, a-t-il suggéré, non pas « comme la reconnaissance de réalisations spécifiques déjà accomplies », mais plutôt comme la volonté de donner un « momentum » à une série de causes qu’il représente aujourd’hui.

Obama, d’abord une promesse

En fixant son choix surprenant sur Obama, le Comité du Nobel a souligné « ses efforts extraordinaires en vue de renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ». Le message du Comité du Nobel est clair : Obama reste encore une promesse plutôt que son aboutissement. Au passage, Barack Obama a dédié son Prix à « Neda », l’étudiante iranienne dont le monde entier a vu la mort pratiquement en direct dans les rues de Téhéran, ainsi qu’à la pasionaria de la lutte birmane, Aung San Suu Kyi, elle-même lauréate du Nobel de la paix en 1991, mais toujours assignée à résidence par la junte birmane. Rarement acceptation du Nobel n’aura été si humble. Et jamais peut-être le choix de son lauréat n’aura représenté pareil coup politique, semblant alourdir les épaules de son récipiendaire au moins autant qu’il salue son action.

L’annonce de ce Nobel prend en effet des allures de cadeau empoisonné pour Obama. A peine réveillés, les critiques aux Etats-Unis laissaient poindre leur scepticisme quand ce n’est pas de franches railleries. Elles ne sont pas près de disparaître. Certains faisaient l’amalgame entre la Norvège et ce « président socialiste » que ce pays vient ainsi de célébrer. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Obama a fort à faire pour désamorcer les charges de ceux qui le présentent comme un chouchou de la planète déconnecté de la réalité de l’Amérique profonde. Dans ses remarques, le président a pris bien soin de mentionner « les millions d’Américains » victimes de la crise qui sont en quête d’un emploi. « Ce sont des préoccupations auxquelles je fais face tous les jours au nom du peuple américain », notait-il.

Mais ces considérations d’ordre politique, le Comité du Nobel semble les avoir mises en balance face à deux défis planétaires que Barack Obama reçoit en quelque sorte la charge de gérer : la prolifération nucléaire et le réchauffement de la planète. Les deux thèmes ont été évoqués par le lauréat dans le jardin de la Maison-Blanche : aussi bien pour indiquer que le message avait été compris que pour insister sur leur caractère gigantesque. « Ces défis ne peuvent pas être assumés par un seul leader ou par une seule nation », commentait Obama. Puis, au risque d’alimenter encore les reproches de ceux qui voient en lui un homme plus habile dans le discours que dans les réalisations concrètes : « Certaines des tâches auxquelles nous sommes confrontés ne seront pas achevées durant ma présidence. D’autres, comme l’élimination des armes nucléaires, pourraient ne pas être accomplies de mon vivant. »

Se battre, tuer et se faire tuer

Cette nouvelle stature de « nobélisé » influencera-t-elle au quotidien les décisions d’Obama ? Un lauréat du Prix Nobel peut-il prendre sans sourciller la décision d’envoyer 40.000 hommes supplémentaires pour aller se battre – pour tuer et se faire tuer – en Afghanistan ? La nouvelle donne finira-t-elle de paralyser un président aux prises avec les intérêts contradictoires que forment la persistance de la raison d’Etat et l’espoir de changement qu’il représente aux yeux de la planète ? Les premières réactions semblent plutôt montrer des signes plus encourageants. Promptes à ramener à elles les conséquences des débats internationaux, des personnalités politiques israéliennes, par exemple, s’inquiétaient du fait que les volontés d’un président américain ainsi sanctifié puissent se révéler extrêmement difficiles à contrer. Ces réactions paraissent donner raison au Comité du Nobel : la confiance accordée à Obama serait ainsi un important atout mis à sa disposition. Des ailes plutôt qu’un poids.

LUIS LEMA

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