Saint Damien, place Saint-Pierre

rome

DE NOTRE CORRESPONDANTE

Place Saint-Pierre, dimanche matin, le jaune dominait. Le jaune et blanc des couleurs vaticanes, certes mais aussi le jaune et noir d’un Lion des Flandres très présent. Au cas où on aurait oublié que l’un des cinq nouveaux canonisés (lire ci-contre), ce dimanche, par le pape Benoît XVI, le père Damien, de son vrai nom Joseph de Veuster, célèbre pour avoir donné sa vie aux lépreux, était non seulement belge mais aussi et surtout flamand. « Damiaan », disaient les t-shirts à son effigie que portaient des groupes de « supporters » en brandissant des parapluies-parasols avec ce slogan très peu chrétien : « Vlaanderen is leuk ».

Damiaan ou Damien, peu importe, de nombreux Belges (officiellement 2.500 mais probablement beaucoup plus encore) étaient à Rome pour fêter cet homme exceptionnel. Même des pèlerins venus d’autres pays où on le vénère ont fait le voyage. Notamment des Etats-Unis, et en particulier d’Hawaï, comme « la » miraculée de saint Damien, une femme guérie d’un cancer du poumon, venue à Rome elle aussi.

La cérémonie présidée par le pape Benoît XVI et concélébrée par le cardinal Danneels, primat de Belgique et 49 autres prélats, aurait dû avoir lieu sur la place, au milieu de la foule. Mais, à la suite d’orages nocturnes, on a préféré l’intérieur de la basilique. Les officiants et les invités officiels, à l’intérieur de Saint-Pierre, et les autres, encore bien plus nombreux, sur la place ensoleillée, entourée de maxi-écrans, sous un ciel miraculeusement serein, ont entendu Benoît XVI faire l’éloge de Damien. Parler de son choix d’aller à Molokai. « Non sans peur et sans répugnance », a souligné le Pape en disant qu’il « nous invite à ouvrir les yeux sur les lèpres qui défigurent l’humanité ». Le Pape a également dit que « les combats que saint Damien nous entraîne à choisir ne sont pas ceux qui divisent mais ceux qui rassemblent »…

« Pour nous, c’était très important d’être ici », nous a expliqué Ventiane, de la Communauté de Sant’Egidio – créée à Rome mais présente en Belgique depuis 25 ans – de Liège. Manifestement heureuse d’être présente à cette « fête » de canonisation, « parce que le père Damien a dédié sa vie aux pauvres, comme aujourd’hui Saint Egidio veut donner toute son attention aux plus pauvres. Les lépreux de notre temps, ce sont les personnes seules, âgées, les sans-abri, toutes ces personnes qui sont nos amis, comme les lépreux étaient les amis du père Damien ». « Damien est un exemple. Il n’est pas né comme un grand héros mais par sa vie et les choix faits au fur et à mesure, il a montré que l’on peut faire de grandes choses, que toute personne peut changer la vie de quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, les lépreux ce sont les sans-abri, laissés de côté et dont on a souvent peur », renchérit Christine de Sant’Egidio de Bruxelles où l’on a ouvert récemment un restaurant Kamiano – nom que donnaient les lépreux au père Damien – pour les sans-abri.

« C’est un saint qui est très actuel et pas du tout du passé, souligne Teresa, une jeune Italienne de Belgique. Dans son monde, on repoussait tout ce qui n’était pas beau à voir. Et, dans la société d’aujourd’hui, on fait la même chose. » Pour François, « le père Damien est une figure qui unit la Belgique. Les Flamands l’ont élu le plus grand Belge de tous les temps et pour les francophones, il était en troisième position, dans un sondage de la télévision, explique-t-il. Ce qui m’a frappé en venant ici, c’est de voir combien il est une figure universelle. Il n’y a pas que les Hawaïens qui sont là pour lui mais aussi des Brésiliens, des Espagnols, des Américains… C’est un saint universel. »

Obama exprime
son admiration

« Je tiens à exprimer ma profonde admiration pour la vie du Bienheureux Damien de Veuster, canonisé ce dimanche par Sa Sainteté le Pape Benoît XVI. Je tiens aussi à transmettre mes meilleurs vœux au Royaume de Belgique et aux Belges, qui peuvent être fiers de compter le père Damien parmi leurs héros », a déclaré le président américain Barack Obama.

Quatre autres canonisés

Outre le père Damien, le pape Benoît XVI a canonisé dimanche quatre autres personnes : la Française Jeanne Jugan, sœur Marie de la Croix, fondatrice de la congrégation des Petites sœurs des pauvres, deux religieux espagnols (Francisco Coll y Guitart et Rafael Arniaz Barón) et un évêque polonais, Zygmunt Szcezesny Felinski. (b)

« Quand Justine est en finale, tout le monde y va »

rome

de notre envoyée spéciale

Cinq heures du matin, aéroport militaire de Melsbroek… L’Airbus de la Défense nationale est prêt à décoller – destination : Rome. Une équipe du JT de la RTBF attend que les passagers – des ministres, secrétaires d’Etat et parlementaires – embarquent. Las, avant que le premier élu ne pointe le bout de son nez, les journalistes sont délogés ; pas question de souligner par l’image la dominante orange (CD&V et CDH) de la délégation. Cinq heures et quart, Francis Delpérée arrive… Le père Damien, une icône ? Le sénateur humaniste sourit : « On m’a téléphoné un soir, il y a trois jours à peine pour voir si je ne voulais pas être du voyage. » Histoire que l’avion ne soit pas rempli de seuls élus CD&V – ils sont sept membres du gouvernement et neuf parlementaires.

Six heures et quart, l’Airbus s’envole. Taux de remplissage : 10 %. « Mais on a du monde à ramener de Rome », précise-t-on. C’est que le couple royal, flanqué de certains élus, est à Rome depuis vendredi, audiences papales obligent. N’aurait-on pu faire un seul voyage ? « Cela revenait plus cher », dit-on à la Défense (ici, le coût est évalué à 50.000 euros). Ou limiter le nombre de parlementaires ? « Ce n’est pas le Sénat qui organise ; les sénateurs ont organisé ce déplacement eux-mêmes », affirme Armand De Decker.

Dix heures, la délégation a pris place dans la basilique. Certains vivent l’instant avec ferveur ; d’autres profitent du spectacle.

Quatorze heures, tout le monde repart. L’Airbus est loin d’être rempli… Toujours pas de remords, Messieurs Dames les élus, devant l’ampleur du déplacement ? La question irrite davantage que tôt matin. « Quand Justine est en finale de Roland-Garros, tout le monde y va, personne ne s’en étonne. »

La génuflexion royale : « Une marque de respect »

La scène se déroule dans la salle du Tronetto, au palais apostolique. Juste à côté du bureau de Benoît XVI, dans la bibliothèque de la résidence personnelle du pape, au Vatican. Le roi Albert II et la reine Paola sont reçus en audience privée, samedi, veille de la cérémonie de canonisation du père Damien.

La Reine porte la mantille et elle est vêtue de blanc. C’est l’usage pour les souveraines catholiques. Albert II s’incline, genou droit au sol, tête baissée sur les mains du Pape, qui sourit. La Reine se prosterne à son tour, baisant les mains de Benoît XVI, toujours aussi ravi.

Les caméras de télévision tournent la scène. Les photographes d’agence l’immortalisent.

Dans la foulée, c’est toute la délégation officielle belge qui salue le Pape. Les ministres CD&V Yves Leterme et Pieter De Crem s’en tiennent à la poignée de mains. Comme le président du Sénat, Armand De Decker (MR), et son épouse, coiffée d’une mantille noire.

Le Roi et la Reine se sont-ils comportés en catholiques, avant d’agir en souverains ? « Pas du tout, réagit-on au Palais. Les photographes et les cameramen avaient été autorisés à prendre ces images. Le Roi a simplement suivi une tradition, non en tant que catholique mais en tant que chef d’Etat, comme il l’avait fait en 2006. Il est vrai que la pratique n’est pas des plus courantes, mais il ne s’agissait que de témoigner de son respect à l’égard de l’institution que représente le Pape. Le Roi s’est d’ailleurs plié à d’autres traditions face à d’autres religions, notamment à l’occasion du récent bicentenaire du Consistoire israélite, ou lors des visites de lieux de culte de différentes confessions, lors de sa visite en Inde. »

Tradition, donc. Car aucune règle n’impose le port de la mantille, ni la génuflexion aux visiteurs du pape. Dans ce même salon du Tronetto, en juillet, le président américain Barack Obama, reçu en audience privée, s’est contenté d’une poignée de mains. Et si Michelle Obama portait la mantille, d’autres visiteuses, comme la chancelière allemande Angela Merkel et l’ex-présidente irlandaise, Mary Robinson, ont refusé de s’y plier.

Le code de droit canonique de 1983 ne fait plus référence à l’obligation faite aux femmes de se couvrir… Un usage qui trouve son fondement dans l’épître aux Corinthiens de l’apôtre Paul (« Toute femme qui prie ou prophétise la tête non voilée fait affront à son chef »), mais qui ne perdure que dans les communautés traditionalistes.

La génuflexion, elle, est un signe d’adoration. A l’église, les fidèles s’agenouillent ou s’inclinent, avant de communier. « Qui apprend à croire, écrit Joseph Ratzinger, apprend aussi à s’agenouiller, et une foi ou une liturgie qui ne connaîtrait plus l’agenouillement serait malade dans son centre. Partout où il a été perdu, l’agenouillement doit être réappris. »

« Damien est saint depuis toujours »

entretien

rome

de notre correspondante

Le Père Damien n’a pas eu besoin d’attendre sa canonisation pour être saint, il l’est depuis toujours », soutient le cardinal Danneels, venu à Rome pour la canonisation de Jozef De Veuster. « Damien est un saint, très particulier, unique même, affirme le cardinal. On trouve chez lui deux éléments qui ne vont pas toujours ensemble. D’un côté, c’est un héros, très humain, qui a aimé tellement son prochain que, pour lui, il n’y avait aucune cause désespérée. Et, même si elle l’était, il ne se décourageait pas et y travaillait. Cela, c’est de l’héroïsme. Mais il a puisé cet héroïsme dans sa foi, dans son “être chrétien”. Il est donc à la fois héros et saint. On pourrait mettre cette double inscription sur le socle de sa statue. »

Quelle est la différence entre un héros et un saint ?

Un héros on le regarde, on l’admire et on essaie de l’imiter. Un saint, on se met à genoux et on prie pour qu’il intercède. Il y a une différence d’attitude : debout et à genoux. Dans le cas du Père Damien, on peut dire qu’il a puisé toute sa force héroïque dans sa foi. Ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, le docteur Schweitzer, lui aussi, s’est occupé des lépreux mais Damien est allé plus loin. Il en est mort, en devenant lui-même lépreux. Ce qui n’a pas été le cas du Dr Schweitzer. Damien, lui, est allé jusqu’au bout.

En réalité, c’était un frère religieux, plus âgé que lui, qui aurait dû partir à Hawaï, tout simplement parce que sa congrégation avait des missions là-bas. Mais ce frère est tombé malade et Damien, qui était encore très jeune et qui n’était même pas encore entré dans les ordres, a dit : « J’entrerai moi aussi dans cette congrégation et j’irai là où mon frère n’a pas pu aller. » Il a pris la relève, en quelque sorte. L’évêque, à Hawaï, avait besoin de volontaires pour soigner les lépreux qui étaient tous dans l’île de Molokaï. Damien a dit : « Me voici, j’y vais ». Il n’a plus voulu repartir de là et même s’il l’avait voulu, à un certain moment, c’était trop tard, il avait été contaminé lui-même et ne pouvait plus quitter l’île.

Quelle est l’importance de cette journée pour la Belgique ?

Très, très grande ! Pour une fois que nous avons un homme d’une stature internationale, reconnu par le monde entier et en particulier par les Américains. Il a d’ailleurs son buste au Capitole, à Washington. Lorsqu’on a le bonheur d’avoir un saint d’une telle stature, reconnu par les croyants et les non-croyants, il ne faut pas exagérer dans la discrétion !

Damien est quelqu’un qui est sorti de la terre, de Tremelo où les gens devaient se battre pour survivre. Il a conservé de ses origines une ténacité qui l’a beaucoup aidé. Il avait aussi, paraît-il, de temps en temps, un mauvais caractère. Mais, s’il sert à faire du bien, comme ce fut son cas, même le mauvais caractère peut être un bien !

Vous avez atteint l’âge de la retraite. Qu’allez-vous faire, maintenant ?

J’ai déjà présenté ma démission au Pape en juin 2008, pour une question de limite d’âge, en effet. Il ne l’a pas encore acceptée mais il le fera sans doute maintenant. Je resterai uniquement pour les affaires courantes, en attendant que mon successeur soit nommé.

Et, ensuite, lorsque je serai vraiment à la retraite, j’aimerais pouvoir faire les choses que je n’ai pas pu faire au cours de toutes ces années, faute de temps. J’aimerais prier un peu plus, étudier un peu plus, dormir un peu plus aussi, me promener et avoir plus d’accès à la culture. J’ai rarement l’occasion d’assister à un concert, de voir un opéra… Mais on m’a dit, n’espère pas trop, lorsqu’on est retraité on a, paraît-il, encore moins de temps qu’avant !

Patron des lépreux et des sidéens

Les malades du sida savent désormais à quel saint se vouer. Du moins ceux, parmi eux, qui se revendiquent catholiques. Alors que la question restait controversée, au début de l’année, le pape Benoît XVI a finalement accordé le saint patronage de Damien aux lépreux et aux sidéens.

« Au moment où des millions de gens de par le monde souffrent de maladies, en particulier de l’épidémie de sida, nous devrions prendre exemple sur le père Damien et prendre soin de ces malades », a réagi le président américain, Barack Obama.

L’engagement missionnaire du père Damien auprès des lépreux de Molokaï justifiait qu’il devienne, aux yeux des catholiques, le saint patron des malades de la lèpre. Très vite, le cardinal Godfried Danneels a défendu l’idée d’étendre le patronage, non seulement aux sidéens, mais à « toutes les personnes se trouvant dans des situations sans issue et qui malgré tout gardent l’espoir ».

Voici quelques mois, le supérieur de la congrégation religieuse à laquelle appartenait le père Damien, Fritz Gorissen, avançait qu’« il n’était pas sûr que le père Damien deviendrait le saint patron des sidéens… Certains malades du sida ont vivement protesté contre cette perspective, car ils ne veulent pas être identifiés aux lépreux. » Un argument qu’a finalement balayé le Vatican.

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