La victoire du style et du mot juste

Jean-Philippe Toussaint
Jean-Philippe Toussaint et « La vérité sur Marie » Prix Décembre

Bien sûr, il a dû y avoir une certaine déception, lundi sur le coup de 13 heures, quand Jean-Philippe Toussaint a appris que le Goncourt, qui lui était pourtant promis, lui échappait. Son éditeur, Irène Lindon, la fille de Jérôme Lindon, qui a découvert l’écrivain belge, était tellement persuadée qu’il allait gagner qu’elle lui avait demandé de faire le voyage de Paris. Jean-Philippe Toussaint a refusé. Il est resté en vacances dans le Pays basque espagnol, loin de tout. Loin des GSM en tout cas : d’abord il n’aime pas cet appareil et puis ça ne passe pas dans la région où il se trouve.

« Vous savez, il était très détendu, nous explique un proche. Après la proclamation, il était en fin de compte soulagé, c’était fini, basta ! »

Alors, vous pensez, lui qui était aussi finaliste du Prix Décembre, il n’allait pas davantage venir à Paris. Il aurait dû, puisqu’il l’a eu. Et au premier tour, par sept voix contre trois à Patrick Besson et deux à Simon Liberati. Mais la foule et les médias, ce n’est pas son truc, à Jean-Philippe Toussaint. Il écrit, lui. Il vit en dehors de la vie littéraire, en dehors de Saint-Germain et tout ça. Il refuse les passages à la télé, pour dire quoi en combien de secondes ? Il préfère la radio, où il peut mieux s’exprimer.

Le Prix Décembre, un prix de consolation, quand même ? Jean-Philippe Toussaint ne réagit pas. Le GSM ne fonctionne pas au Pays basque, on vous l’a dit. Et s’il lit peut-être ses mails, pas sûr qu’il ait envie d’y répondre, là, tout de suite, pour l’édition.

« Mais c’est un prix qui doit lui faire vraiment plaisir, reprend le proche. Et puis, la presse qu’il a eue pour La vérité sur Marie, ça doit le satisfaire pleinement. Cette année, il a été reconnu comme un grand écrivain. »

Monique Toussaint, la mère de Jean-Philippe, est plus ironique : « Le Décembre, c’est 3.000 fois mieux que le Goncourt », faisant allusion à la dotation de 10 euros pour le second et de 30.000 euros pour le premier. Elle ajoute : « On dit de toute façon que le Décembre est un prix beaucoup plus élégant que le Goncourt. »

Un livre très littéraire

La vérité sur Marie est en adéquation, alors : c’est un livre élégant. Et puissant. Et totalement maîtrisé et abouti. « Tel est le paradoxe de ce livre éminemment littéraire, écrivait Jacques De Decker dans Le Soir : il est intensément physique, les corps s’étreignent, se surpassent, s’effondrent, les peaux, qu’elles soient humaines ou animales, sont inondées de pluie et de sueur, et la mort, cette inéluctable force de destruction, est la grande et tenace adversaire qu’il faut, tant que faire se peut, tenir en respect. »

Jean-Philippe Toussaint est aussi photographe et cinéaste, mais il ne nous fournit pas les images qui hantent ce livre, et les précédents, avec ou sans Marie, il nous pousse à les révéler grâce à ses mots. Comme s’il cryptait ses images pour que nous puissions les faire surgir dans le bain de ses mots.

Le 29 novembre, Jean-Philippe Toussaint aura 52 ans. Le Prix Décembre est un cadeau d’anniversaire un peu précoce. La littérature l’a agrippé très tôt. En 1985, son premier livre, La salle de bains, refusé par tous les autres éditeurs, était accepté avec enthousiasme par Jérôme Lindon, de Minuit, qui lui envoya même un télégramme pour être sûr qu’il ne signerait pas ailleurs.

Depuis, les livres se suivent, toujours frappé aux étoiles de Minuit : Monsieur en 86, L’appareil-photo en 89, La Réticence en 91, La Télévision en 97, Faire l’amour en 98, Autoportrait (à l’étranger) en 99, Fuir en 2005 (Éditions de Minuit, 1986) et La vérité sur Marie.

Avec le Prix Rossel pour La télévision, le Prix Médicis pour Fuir et le Prix Décembre maintenant, voilà un beau parcours qui atteint à la vérité même de la littérature.

« Exprimer les choses avec le plus de précision »

entretien

Mi-septembre, lors de la parution de La vérité sur Marie, JeanPhilippe Toussaint nous avait accordé un de ses rares entretiens, paru dans Les Livres du Soir le 18 septembre. En voici des extraits.

L’aveu se glisse, à un moment du livre, de « l’impossibilité de recouvrir de mots ce qui avait été la vie même ». Dans « La vérité sur Marie » on sent, plus que jamais, une recherche terriblement précise du mot juste, dans les domaines les plus divers : aéronautique, médecine, horticulture, hippisme…

Depuis que j’écris, je suis attelé à ce souci d’exprimer les choses avec le plus de précision possible. Mais je pense n’être jamais allé aussi loin que cette fois-ci. Je ne suis pas si familiarisé que cela avec les Boeing 747 et les crises cardiaques, je me suis donc informé auprès de médecins, j’ai interrogé un pilote de ligne, qui est devenu un ami. Et puis, de nos jours, avec l’internet et tout le flux de documentation dont on dispose, le mot impropre est devenu inexcusable. Cela dit, il faut encore que ce mot soit digéré, intégré, qu’il n’apparaisse pas comme trop précieux, qu’il fasse partie intrinsèque du texte : c’est une question de vigilance.

Venons-en à la phrase : elle est souvent très ample, mélodique, se permet des circonvolutions, au point que l’on se demande où elle va « atterrir ».

Ma phrase n’a cessé de s’allonger, c’est vrai. Au début, elle était sèche, courte, maintenant elle se déploie. Mais elle ne le fait pas de manière arbitraire, elle dépend du rythme et de l’action. Elle peut s’emballer, mais parce qu’elle est entraînée par un pur-sang, comme c’est le cas ici, derrière lequel elle galope.

Il faut aussi qu’elle puisse se calmer, pour pouvoir se réemballer ensuite. Dans d’autres moments, elle cherche à épouser le mouvement d’une pensée, et là, il y a la leçon de Proust, qui arrive à rendre de la plus simple des manières les arabesques des sentiments les plus complexes. C’est quelque chose à quoi je m’efforce.

Plein d’indices (récurrence de personnages, d’espaces, de thèmes) font penser que les trois derniers romans forment une trilogie : c’était l’intention au départ ?

Non. C’est venu du fait que Marie est le personnage féminin le plus fort auquel j’aie eu affaire jusqu’à présent, et que j’avais plaisir à la retrouver. D’autre part, j’avais gardé la scène finale de Faire l’amour en réserve, et je m’en suis servi pour clore Fuir. Depuis, j’ai pris goût à ces textes indépendants qui cependant forment un ensemble. D’autant que chaque livre fait résonner les autres d’une façon différente. Je gagne sur les deux tableaux, tout compte fait.

L’histoire

Ex-prix Novembre, le Prix Décembre a été créé en 1989 par le mécène Philippe Dennery, dont la société de gravure et papiers de luxe Cassegrain assure pendant dix ans la dotation (200.000 francs français à l’époque). Le Prix Novembre se veut à l’origine un anti-Goncourt. Des dissensions apparaissent en 1998 entre le mécène et les jurés qui attribuent cette année-là le prix à Michel Houellebecq pour Les particules élémentaires (Flammarion). L’année suivante, Philippe Dennery retire son soutien au Prix Novembre, mais demeure propriétaire de la marque déposée.

Le prix trouve alors un nouveau mécène en la personne de Pierre Bergé. Il se renomme Prix Décembre mais est toujours attribué en novembre. Doté de la même somme (30.000 euros), il se présente toujours comme un prix littéraire anti-conformiste œuvrant en faveur d’une littérature d’aujourd’hui. Il couronne une œuvre en langue française publiée dans l’année, reflétant une réelle qualité d’écriture et publiée en marge des grands réseaux médiatico-commerciaux.

Le Prix Décembre, longtemps annoncé à l’Hôtel Meurice début novembre, est désormais proclamé à l’Hôtel Lutétia où seront également annoncés ce mercredi les trois prix Médicis.

le Palmarès

2004. Sarinagara, Philippe Forest, Gallimard.

2005. Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig, Grasset.

2006. Coma, Pierre Guyotat, Mercure de France.

2007. Cercle, Yannick Haenel, Gallimard.

2008. Zone, Mathias Enard, Actes Sud.

le jury 2009

Laure Adler, Pierre Bergé, Frédéric Beigbeder, Michel Crépu, Charles Dantzig, Jérôme Garcin, Cécile Guilbert, Patricia Martin (présidente), Philippe Sollers, Arnaud Viviant.

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE,DE DECKER,JACQUES
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