La force de la vie, celle de la langue

Littérature Le Prix Médicis pour le Canadien Dany Laferrière

Les favoris des prix littéraires ont la cote cette année. Et, à l’exception de Frédéric Beigbeder autour duquel le jury du Renaudot a discuté pendant plusieurs tours, l’affaire est généralement rondement menée.

Comme Marie Ndiaye au Goncourt, le Canadien Dany Laferrière a été choisi dès le premier tour de scrutin pour le prix Médicis (roman français), avec L’énigme du retour (Grasset). Contre les quatre voix qui se portaient sur lui, les défenseurs de Justine Lévy (Mauvaise fille, Stock) et d’Alain Blottière (Le tombeau de Tommy, Gallimard), une voix chacun, étaient trop isolés pour faire de la résistance. La rumeur, qui avait déjà désigné le prix Nobel de littérature il y a presque un mois, est de plus en plus fiable. Et Grasset, après le Renaudot de Beigbeder, empoche de nouveaux lauriers.

Le prix Médicis, qui se veut un des plus audacieux de la saison, ne dépare pas, avec ce choix, un palmarès auquel on trouve Pierre Mertens, Jacqueline Harpman ou Jean-Philippe Toussaint.

L’énigme du retour est un roman écrit dans un style inhabituel : la plus grande partie du livre se présente sous la forme d’un poème, en vers libres et souvent narratifs. Il s’agit aussi, pour Dany Laferrière, d’un livre intime – autant qu’extime, aurait dit Michel Tournier – déclenché, au moins en partie, par la mort du père. « La nouvelle coupe la nuit en deux. / L’appel téléphonique fatal / que tout homme d’âge mûr / reçoit un jour. / Mon père vient de mourir. »

Le père et le fils ont connu des destins parallèles. Ils ont fui un pays où leurs opinions les mettaient en danger. A quelques années d’intervalle, ils ont atterri en Amérique du Nord. Le père, à New York, le fils, à Montréal. Leur exil ne les a pourtant pas rapprochés. Il faudra la disparition du premier pour que le second prenne conscience de sa présence.

Dany Laferrière nous disait, parlant de ce livre et de ce qui en avait été à l’origine : « Quand il est mort, quand je l’ai vu dans son cercueil, j’ai senti, pour la première fois peut-être, une authentique présence. C’était différent des images que j’avais de lui, des photographies que j’avais vues, des choses qu’on m’avait racontées… »

Un événement en entraînant une autre, c’est ensuite le retour à Haïti, relaté à partir des notes prises par Dany Laferrière. Il voit autrement le pays de son enfance, ne s’apitoie pas sur ce qu’il était autrefois, raconte les joies et les peines inextricablement mêlées. Les rires se confondant parfois avec les larmes, la pauvreté avec la vie.

Au-delà de la forme, c’est ce qui frappe le plus dans L’énigme du retour : la vie y règne en maîtresse absolue. Malgré tout, a-t-on envie d’ajouter. Et l’auteur de nous expliquer : « La nature est forte, la sève bouillonne. Le rire est un jaillissement auquel personne ne peut résister. Les gens rient comme les arbres vivent, dans un pays où tout pousse en permanence. »

Cette force qui est en lui, qui est aussi dans son île originelle, il la restitue par une langue placée à l’enseigne d’Aimé Césaire, un des grands poètes antillais, un de ceux qui dirent le mieux, dans Cahiers d’un retour au pays natal, la tension humaine à partir de laquelle naît la poésie.

Poésie et roman, passé et présent. Voilà ce qui fait la force de L’énigme du retour.

MAURY,PIERRE
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