« Sarah Palin, notre version d’Eva Peron »

USA Des mémoires pour oublier les déboires

New York

De notre correspondant

Qu’importe la vérité. Qu’importe la dignité. Sarah Palin, la « pit-bull avec du rouge à lèvres » que le candidat John McCain s’était choisie comme colistière pour la Maison-Blanche n’a pas encore terminé de creuser son propre trou, comme ironisait un analyste américain. Devant une Amérique mi-outrée mi-conquise, elle récidive aujourd’hui sur 432 pages de mémoires. Son Going rogue (« virer rebelle ») a été imprimé à 1,5 million d’exemplaires. Accompagné d’apparitions sur tous les plateaux télé et d’une tournée nationale qui devrait l’amener aux quatre coins de l’Amérique profonde, le livre a déjà valu à sa signataire 1,25 million de dollars d’avance. Le prix de la rébellion.

Si la défaite de McCain aux élections présidentielles a beaucoup de causes, Sarah Palin n’est pas la moindre. A mesure que la campagne avançait, l’équipe du candidat n’en finissait plus de lever les mains au ciel devant ses bourdes, son incompétence politique manifeste et les libertés de plus en plus fréquentes qu’elle prenait vis-à-vis de son chef. « Elle a viré rebelle », s’était amusé John McCain. Elle l’est restée.

Entre-temps, Sarah Palin a démissionné à mi-parcours de son poste de gouverneur d’Alaska. L’ex-petit ami de sa fille pose nu dans les magazines féminins et dit partout pis que pendre de sa belle famille. Mais ces déboires n’y font rien : Palin est un phénomène. Dans une Amérique profondément polarisée, elle reste le meilleur reflet d’une large part de la population qui n’a que méfiance, voire dégoût, envers les élites de Washington et les politiciens traditionnels.

En plus de la rendre millionnaire, son livre cherche encore à ancrer Palin à cette place. Elle règle ses comptes contre l’équipe de McCain qui l’aurait constamment empêchée de donner la pleine mesure d’elle-même et de se mettre au diapason avec l’Amérique réelle. Elle s’en prend aux journalistes qui l’enquiquinaient avec des questions tordues auxquelles elle ne savait pas répondre. Une très large partie de l’ouvrage, cependant, tient davantage des mémoires personnelles, l’auteur décrivant par le menu sa vie d’épouse et de mère en Alaska, ainsi que l’importance de la foi religieuse.

Comme le notent ses critiques, même affranchie des stratèges de McCain, Sarah Palin ne semblait pas plus libérée dans les premiers entretiens télévisés de promo de son livre. Le choc promis avec Oprah Winfrey, le monument du talk-show qui avait pris fait et cause pour Barack Obama, n’a pas eu lieu lundi : l’ex-candidate est restée sur la défensive, a donné avec application des réponses décousues, ne s’est montrée que très sagement « rebelle » quitte à passer une nouvelle fois pour une cruche. Face à la question que tout le monde se pose, à savoir si elle entend se porter candidate aux prochaines présidentielles, elle laisse planer le doute : « Ce n’est pas sur mon écran de radar actuellement. » Mais elle ne trompe personne : son « book tour » a tout à voir avec la méthode adoptée en son temps par un certain Barack Obama, visant à toucher ceux qui restent habituellement à l’écart des sentiers de la politique.

Selon un sondage récent, 60 % des Américains estiment que Sarah Palin n’est pas compétente pour briguer la présidence des Etats-Unis, et une bonne moitié promettent qu’ils ne « voteront jamais » pour elle. Autant cependant que Barack Obama, la peut-être future ex-candidate recueille le plus d’avis favorables chez ceux qui prônent avant tout davantage d’authenticité de la part des politiciens. Défendant des valeurs extrêmement conservatrices, elle fait aussi montre dans son livre d’une certaine ouverture d’esprit envers les homosexuels ou révèle ses doutes, au moment d’apprendre que le fils dont elle était enceinte allait naître avec un grave handicap.

Ajouté à son histoire personnelle, alliant la « hockey mom » à une carrière politique, ce profil a de quoi séduire une bonne partie de l’électorat conservateur en quête d’identité. « Sarah Palin est devenue notre version d’Eva Peron », résume l’éditorialiste du Washington Post Eugene Robinson.

LEMA,LUIS
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