Bhopal, plaie ouverte de l’Inde

(1/3) Le 3 décembre 1984, la ville de Bhopal, en Inde, s’endort. Soudain, en provenance de l’usine de pesticides Union Carbide, un nuage de gaz toxique se propage. La ville est prise de panique. Les gens toussent et pleurent. Bilan : 3.828 morts la première nuit. Depuis, les victimes se sentent abandonnées.

© REPORTAGE PHOTOGRAPHIQUE OLIVIER PAPEGNIES.

reportage

BHOPAL, INDE

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Au moment où j’ai quitté la maison cette fameuse nuit du 2 au 3 décembre 1984, je ne savais pas où j’allais. J’ai en tout cas fait mon devoir. Tout ce que j’avais, c’était ma femme et mes deux jeunes enfants. Je les ai laissés à la maison et je suis parti. Je n’aurais rien pu faire de plus. »

Swaraj Puri se remémore cette atroce nuit qui a à jamais défiguré Bhopal, la capitale de l’Etat indien du Madhya Pradesh. L’homme pleure. Pas de chagrin mais de douleur. Il sort de la poche de son veston une boîte métallique. Elle déborde de médicaments. « Pour les yeux et les poumons, lance-t-il. C’est le prix que je paie au quotidien pour avoir tenté de sauver des vies cette nuit-là. » Et l’homme, au milieu de son bureau, dans un geste des milliers de fois répété, incline la tête en arrière. Il approche de ses iris un petit tube en verre dont s’écoulent quelques gouttes bienfaisantes.

Swaraj Puri a 62 ans. Il est né le jour même de l’indépendance de l’Inde, le 15 août 1947. Il était chef de la police de Bhopal lorsque la fuite de gaz s’est déclarée au sein de l’usine Union Carbide, voici 25 ans. Il a été l’un des premiers à se rendre sur place. C’est lui qui a pris en charge la coordination de toutes les opérations de secours.

« C’était une froide nuit d’hiver. J’en avais terminé avec ma paperasse et je m’apprêtais à aller me coucher, se souvient ce corpulent moustachu entre deux quintes de toux. Soudain, la salle de contrôle de l’usine m’appelle. Quelque chose n’allait pas dans la tour. La personne au téléphone me parlait d’une fuite de gaz. Comme Carbide produisait des pesticides, nous savions évidemment que des produits étaient problématiques chez eux. D’autant que quelque temps auparavant, ils avaient déjà connu des incidents. On se méfiait donc. Surtout que le silo en cause, le E610, se trouvait à proximité de cuves de pétrole… »

Le policier décide de passer un coup de fil. Le téléphone ne fonctionne pas. « Je pars donc au bureau où je donne quelques instructions. Puis je décide d’aller voir d’urgence sur place. » Là, c’est le choc frontal avec la course contre la mort. « Partout des gens couraient, se souvient Swaraj Puri. C’était la panique générale. Tout le monde partait en direction de la gare pour monter dans le premier train. Dans quelle direction ? Peu leur importait. Dans leur fuite en avant, les gens avaient la bouche ouverte. Comme moi, ils en paient les conséquences aujourd’hui. Quelques minutes après la catastrophe, ils toussaient déjà. Leurs yeux brûlaient. »

Autour de la volumineuse fabrique de pesticides, les familles s’organisent. Elles font des paquets. Avec des vêtements, des biens de première nécessité. On prend l’essentiel. On s’enfuit.

« Les gens se bousculaient. Certains tombaient sans plus jamais réussir à se relever car d’autres leur passaient sur le corps. Parfois sans les voir », déplore encore aujourd’hui le policier. Pour lui, il faut voir dans ce désespoir généralisé l’une des causes du bilan particulièrement mortel de cette nuit de tragédie : 3.828 victimes.

Puri appelle à l’aide : les responsables de l’usine, des médecins, des policiers et des magistrats. Il faut agir. Il est alors 3 heures du matin. Et personne ne connaît encore avec précision la nature et l’ampleur de la fuite. Que dire alors de ses conséquences futures… ?

« Vers 4 h 30 du matin, le constat s’impose à nous, se remémore le policier spécialisé en management de situations de crises. Des gens sont morts un peu partout. On ignore leur nombre. On ne sait pas non plus pourquoi ils sont morts. Asphyxiés ou piétinés ? On les envoie à l’hôpital. L’idéal aurait été de pouvoir faire des examens post mortem complets. Ils étaient si nombreux… Ça n’a pas été possible… »

La cause de l’accident, elle, apparaîtra assez rapidement. Pour raisons économiques, l’usine tournait au ralenti. « Dans la soirée, deux hommes nettoyaient un tuyau à grandes eaux, relate le Dr Sattynah Sarangi, responsable de l’ONG Shambavna Trust, une association contestataire proche de Greenpeace. Or ce tuyau communiquait avec le silo E610 contenant 42.740 litres de MIC, de l’isocyanate de méthyle, un produit extrêmement toxique et allergène. Les deux substances vont entrer en réaction et la pression va être multipliée par cinq. Habitués aux dysfonctionnements, les ouvriers ne vont pas s’inquiéter outre mesure. Jusqu’à ce que leurs yeux commencent à piquer. Qu’ils se mettent à tousser. Vers 1 heure du matin, la pression dans le silo était 25 fois supérieure à la normale. L’alarme était donnée. Trop tard. La solution était de verser de la soude caustique dans le silo mais l’usine n’en avait pas en stock. Des économies de bout de chandelles aux conséquences dramatiques… »

Aujourd’hui, près de 25 ans après le drame, la vie de Swaraj Puri a radicalement changé. Certes ses yeux et ses poumons ont été très affectés par le gaz mais ce n’est pas tout. Il en garde un souvenir marqué au fer rouge. D’ailleurs, « tous les ans, le 3 décembre, je fais le même pèlerinage. Il m’amène aux alentours de l’usine, dans les hôpitaux. Je dépose aussi des fleurs à l’endroit où de nombreux enfants ont été enterrés au lendemain de la catastrophe ».

La désolation que Swaraj Puri traîne au fond de lui depuis ce funeste 3 décembre 1984, la ville de Bhopal l’affiche aussi comme une cicatrice depuis 25 ans.

Du moins dans les 36 quartiers sur 56 qui ont été touchés au gré des vents par les nuages de gaz toxique. Elle s’est même propagée aux bidonvilles qui ont poussé comme des champignons aux abords les plus proches de la friche industrielle qu’est devenue l’usine de pesticides.

Khasi Camp est l’un de ces quartiers. L’un des plus touchés par la fuite de gaz. Et pour cause, il jouxtait Union Carbide en 84. Il y est même désormais accolé tant il s’est étendu entre-temps. Les baraquements en tôles ondulées succèdent aux enchevêtrements de planches multicolores.

Les gamins aux pieds nus et en haillons s’ébrouent, un cerf-volant fait de vieux sacs plastiques à la main. C’est le seul jouet qu’ils peuvent s’offrir. Ou plutôt se fabriquer. Les vieillards à la barbe blanche, eux, sont assis sur une vieille souche. Le temps de faire une pause pour permettre à leurs poumons de s’oxygéner un peu entre quelques dizaines de mètres. C’est que les fameux nuages du siècle dernier ont laissé des traces.

S’asseoir, Nusiddiqui veut bien le faire de temps en temps mais pas trop. C’est que la septantaine arrivant à grands pas, il tient encore à être actif. Pour lui et pour les siens. Tout de blanc vêtu, il s’affaire dans une petite boutique de meunier où il broie des céréales à longueur de journée pour en faire de la farine.

« Carbide, j’ai bien connu, lance-t-il presque fièrement. J’y ai travaillé et j’habitais à moins d’un kilomètre à l’époque. Quand l’accident est survenu, je dormais. Soudain, j’ai entendu les gens crier dans la rue. Et j’ai vite compris de quoi il s’agissait car il y avait plusieurs alarmes différentes en cas d’incident. Celle qui crachait les décibels à ce moment-là, c’était pour une fuite de MIC… Tout de suite, je me suis couvert le nez, comme on nous avait conseillé de le faire en cas de problème. Car évidemment, on savait que ça pouvait arriver. Puis j’ai perdu connaissance. »

Même s’il travaille encore aujourd’hui pour nourrir sa grande famille, Nusiddiqui sait très bien qu’il fait partie des biens lotis. « Le gouvernement a pris le traitement pour mes poumons et mon foie à sa charge. En outre, en guise de compensations pour ma femme malade et moi-même, j’ai reçu 200.000 roupies (3.000 euros). »

Une misère pour deux vies quasi brisées, un véritable pactole face aux milliers d’autres victimes laissées pour compte. Dont une bonne partie n’est, de surcroît, même plus apte au travail. Alors pourquoi tant de disparités ?

« Les lenteurs et les lourdeurs de l’administration indienne rebutent les victimes », lance Bobby Agrawal, responsable d’une boutique d’artisanat local et actif dans une association d’aide aux victimes du gaz. Des gens qui ne savaient tout simplement pas comment s’y prendre pour réclamer réparation. « On ne peut non plus nier un certain fatalisme dû à la religion dans une frange de la population. On laisse passer cette vie en misant sur la prochaine… Puis viennent ceux à qui on a donné le minimum. En se disant qu’ils s’en contenteraient. Que leur niveau de vie d’avant la catastrophe ne méritait pas plus… » Ces gens ont pour la plupart reçu 25.000 roupies, soit 400 euros.

Devant chez Nusiddiqui, un homme passe, un pulvérisateur à la main. Ultime pied de nez d’une ville à l’envers. La majeure partie des terres contaminées par le MIC n’a pas été décontaminée. L’eau est par endroits impure à la consommation. Cet homme, lui, désinfecte, seul, la partie basse des « façades » d’un bidonville.

A quelques mètres de lui, une vieille dame attend, comme chaque jour, assise sur le pas d’une porte. Qu’attend-elle ? Personne ne le sait. D’un geste maintes fois répété, elle chasse les mouches de son visage. Noorjehan a, comme elle dit, « entre 60 et 70 ans ». « Je vivais ici à Khasi Camp lors de la fuite de gaz. Mon mari est d’ailleurs mort quelques années plus tard de problèmes respiratoires. Mais je n’ai pas reçu la moindre compensation financière. Deux de mes filles étaient enceintes au moment de la catastrophe et elles ont toutes deux fait des fausses couches… »

Noorjehan a-t-elle réellement sollicité de l’aide ? La réponse est évasive. Et qu’aurait-elle obtenu ? Les barèmes décrétés par le gouvernement accordent 400 euros à un malade et approximativement 1.500 euros en cas de décès. Pas de quoi reconstruire sa vie. Egouts à ciel ouvert dégageant une puissance odeur d’excréments, les ruelles sombres de Khasi Camp le démontrent. Même dans la bouche de jeunes enfants, l’expression la plus répandue est « gas victim ».

Un signe que même si leur santé n’est peut-être pas atteinte, l’existence des générations futures, elle, est déjà contaminée.

Et pour longtemps.

Rétroactes

Un drame plusieurs fois annoncé

1969 Union Carbide construit une usine de pesticides dans le Madhya Pradesh, au centre de l’Inde, pour améliorer les récoltes annuelles d’un pays en pleine crise démographique.

1977 Le gouvernement indien exige la construction d’une seconde usine, sous peine de ne pas renouveler la licence d’exploitation de Carbide India.

1978 Une nouvelle usine, conçue pour produire 5.000 tonnes de pesticides par an, est construite à Bhopal, capitale de l’État comptant pas moins de 300.000 habitants.

Sevin L’aile indienne de Union Carbide produit du Temik et le Sevin, des pesticides essentiellement composés d’isocyanate de méthyle (MIC), un produit extrêmement toxique et allergène.

Le MIC peut être rapidement neutralisé par une enveloppe de soude qui éviterait toute émanation nocive. En général, ce liquide très dangereux est confiné à une température inférieure à 0º. Température au-delà de laquelle il se transforme en un gaz plus lourd que l’air, aussi toxique que le chlore.

Démographie Attirée par les salaires attractifs de Carbide, tout comme par l’électricité et l’eau courante, la population va très vite affluer autour du site industriel. De 385.000 habitants en 1971, elle va passer à 671.000 en 1981, pour atteindre les 800.000 en 1984. Aujourd’hui, la ville compterait deux millions d’habitants, dont une grande partie vit sous le seuil de pauvreté.

Incidents Dès 1978, l’usine va connaître un premier incident mineur. Il sera suivi la même année d’un grave incendie. Plusieurs fuites de gaz se succéderont ensuite entre 1981 et 1983. Elles se solderont par un mort et quarante-sept blessés. L’usine devient alors un sujet de discorde entre le gouvernement de l’Etat et l’opposition qui veut sa fermeture.

Entre-temps, en 1982, une inspection détaillée avait fait apparaître dix déficiences sérieuses dans les systèmes de sécurité de l’usine.

Détérioration Dès 1982, l’usine devient déficitaire car ses produits ne se vendent pas suffisamment. Une fermeture pure et simple est évoquée. Le gouvernement indien s’y oppose afin de ne pas décourager d’autres investisseurs potentiels. On réduit les frais d’exploitation.

1984 L’usine connaît plusieurs fermetures temporaires. Quand elle tourne, c’est au ralenti. Deux des dix déficiences signalées en 1982 ne sont toujours pas corrigées. Et le 3 décembre, de l’eau arrive en quantité dans le silo E610 contenant du MIC. Une fuite permet à 42 tonnes de gaz de s’échapper. La soude caustique fait défaut pour éviter que les émanations ne se répandent mortellement.

Warren Anderson Le PDG de Union Carbide vient sur les lieux le 4 décembre. Il est arrêté et expulsé. Le 6, l’usine ferme et son démantèlement commence. Une longue bataille juridique débute. Elle aboutit, le 14 février 1989, à la condamnation de Union Carbide à verser 470 millions de dollars aux autorités indiennes afin qu’elles indemnisent les victimes. Nombre d’entre elles estiment avoir été abandonnées. Anderson, lui, est mort après avoir fui la justice.

Témoignage

Seenabi : « Ma fille est morte à 25 ans »

Bafna colony est un quartier populaire comme il en existe des dizaines à Bhopal. Les routes ont des allures de chemins de terre. Les bas-côtés sont autant de parcs à conteneurs improvisés. Sur la gauche d’une ruelle, une porte boisée à moitié rongée par l’humidité. Une vieille dame y est appuyée. « Je m’appelle Seenabi et j’ai 70 ans, lance-t-elle intimidée. Mon mari et mois habitions ici au moment de la catastrophe. Nous sommes tous les deux très affectés par le gaz. Moi, je ne vois presque plus rien. Mon mari, lui, est incapable de marcher de longues distances et encore moins de courir tant ses poumons le font souffrir. »

Dans la maisonnette aux murs bleus, assis à même le sol terreux, les petits-enfants de Seenabi attendent des jours meilleurs. « Une de mes filles est morte à l’âge de 25 ans des suites du gaz. En tout, j’ai reçu 25.000 roupies (400 euros) d’indemnisation. Mais on survit. Comme avant. »

Victimes

Entre victimes et officiels, les avis divergent

Rencontrées sur place, nombre de victimes disent ne pas avoir été indemnisées. Tout simplement parce qu’elles n’ont pas été informées des possibilités qui s’offraient à elles. Ou parce qu’elles l’ont été trop tard. A leur sortie d’une très longue hospitalisation, par exemple. D’autres encore affirment qu’elles n’ont jamais reçu de suite à la requête qu’elles ont introduite. Les dernières enfin avancent qu’elles n’ont pas introduit de demande parce qu’elles savaient que celle-ci aurait été jugée irrecevable par les autorités.

A Bhopal, chaque malade ou handicapé attribue ses maux à la fuite de gaz de 1984. Quand ce n’est pas aux négligences dont le gouvernement de l’Etat se serait rendu coupable à leurs yeux. Ce même gouvernement a pourtant arrêté ses chiffres qu’il estime définitifs.

– 3.828 morts identifiés ;

– 40 incapacités totales définitives ;

– 173.382 invalidités temporaires sans incapacité ;

– 155.203 blessures temporaires sans invalidité ;

Soit, au total, 362.540 victimes à des degrés divers. Pourtant, seules 80.000 demandes d’indemnisation ont été déposées auprès des autorités indiennes. Alors, pourquoi ?

© reportage photographique Olivier Papegnies.

DELEPIERRE,FREDERIC
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