A Bhopal, corps et âmes sont meurtris à jamais

(2/3) Dans les hôpitaux de la capitale du Madhya Pradesh, la souffrance des malades saute aux yeux tous les deux mètres. Poumons et yeux sont les plus touchés. Chez les nouvelles générations, on évoque des troubles génétiques dus aux gaz. Des scientifiques contestent.

A Bhopal, corps et âmes sont meurtris à jamais

REPORTAGE

BHOPAL, INDE

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Une ville dans la ville. Avec ses panneaux de signalisation, ses priorités, ses ronds-points et surtout ses coups de klaxon intempestifs, le Nehru Hospital de Bhopal est incontestablement une cité dans la ville. Ses blocs de béton décolorés et rongés par les ans semblent tout droit venus des banlieues les plus abandonnées de la planète. Les travées, elles, ne sont que cris et invectives.

Un seul regard suffit à comprendre que le lieu est habité par la souffrance. Surtout l’aile située à l’arrière de l’ensemble. Celle réservée aux malades affectés par le gaz toxique qui a jailli de l’usine Union Carbide, la nuit du 2 au 3 décembre 1984.

Il est un peu moins de 11 heures ce matin-là. Une petite voiture grise de la marque indienne Tata arrive en trombe devant la section des « gas victims ». Elle s’arrête brusquement à quelques mètres à peine de la porte d’entrée. Un jeune homme sort du côté passager et ouvre violemment la porte arrière. Aidé par le conducteur, il sort péniblement une vieille dame. Très maigre, elle a le visage intégralement mangé par de profondes rides. Un brancardier arrive. Il était temps, la dame peine à respirer. Des sons caverneux jaillissent de sa bouche grande ouverte.

« C’est ma grand-mère, lâche le conducteur de la Tata. Elle s’appelle C. H. Feezan et vivait à 500 mètres à peine de l’usine au moment de la tragédie. » La dame tend les bras et essaie de parler mais rien ne sort. Son petit-fils embraie. « Lorsque le gaz a commencé à se répandre partout après minuit, comme beaucoup, elle ne s’est aperçue de rien. Elle dormait. Ce n’est que vers deux-trois heures du matin qu’elle s’est vraiment mise à tousser et qu’elle s’est rendu compte de la catastrophe. En voyant tous ces gens souffrir et courir dans la rue sans but. »

Et le jeune homme de sortir une radio des poumons de la septuagénaire. L’un est blanc alors que l’autre est totalement noir. « On doit absolument l’opérer », lance-t-il. Et, les yeux pleins de larmes, il fait entrer sa grand-mère dans l’ascenseur.

Entrer dans cette section de l’hôpital, c’est faire connaissance avec la face la plus sombre de la mondialisation et de la productivité à tous crins. Vu le nombre de malades et leurs douleurs, les dégâts sautent aux yeux tous les deux mètres.

Mais cette aile du Nehru Hospital, c’est aussi l’image d’une tentative de rachat. Ce bloc, baptisé Hamidia, c’est en effet avec de l’argent donné par Union Carbide au gouvernement qu’il a été érigé. Afin que les victimes du gaz puissent être soignées gratuitement.

« Nous sommes 200 à travailler à temps plein ici, relate le Dr Santosh Kumar Saxena, responsable de la section. Nous avons notamment une dizaine de lits en soins intensifs. C’est là que les gens les plus sérieusement atteints sont soignés. »

Dans les couloirs sombres éclairés par intermittence par des néons capricieux, les patients déambulent. En boitant. En suffoquant. Point commun entre tous, ils ont un âge avancé. « C’est normal, lance le médecin, les jeunes victimes souffrent de problèmes génétiques qui se traduisent par des malformations ou handicaps mentaux. Elles ne sont pas ici. » Un peu plus loin, un SDF recroquevillé sur lui-même est ignoré de tous. Un autre, momifié, est endormi sur une civière. Il semble être là depuis des lustres. Dans l’indifférence. Une porte à doubles battants s’ouvre, celle des soins intensifs.

Dans la chambre 3, Abdul Majid, un vieillard à la barbe blanche est à l’agonie. Sa bouche grande ouverte traduit ses difficultés respiratoires. « Il a 70 ans et habitait à Khasi Camp, le bidonville jouxtant l’usine, précise le Dr Saxena. Depuis huit jours, il est inconscient. C’est un de nos patients réguliers. Ses poumons et l’estomac sont lourdement affectés par le gaz. Sa langue est paralysée et il est presque aveugle. »

Chadab, elle, n’a que 40 ans, c’est la patiente la plus jeune de la section. « C’est pourtant la troisième fois que je viens ici, dit-elle, alitée à côté d’une énorme bombonne d’oxygène d’un autre temps. J’ai de gros problèmes respiratoires. A l’époque, je vivais avec mes parents à 2 km de Carbide mais les vents ont poussé le gaz jusque chez nous. Depuis ce jour, je souffre mais je n’ai jamais eu les moyens de déménager. Et ce n’est pas les 25.000 roupies (400 euros) que j’ai reçues en dédommagement qui allaient m’y aider. Et comme si cela ne suffisait pas, la petite fille que j’ai eue par la suite a, elle aussi, régulièrement des problèmes de santé. »

Quelques étages plus haut se trouve le département d’ophtalmologie. A l’intérieur de l’ascenseur, un vieil homme vêtu de gris est assis sur un tabouret. Il tient un tournevis en main. A ses côtés, un vigile monte la garde. Arrivés à destination, ils justifient leur présence. Le préposé introduit le tournevis dans une serrure et tourne vers la droite. Quant au vigile, il met toute sa musculature à contribution pour faire coulisser la porte…

L’accueil est froid. Un médecin explique que « la section est ouverte depuis 2000 » et qu’« elle travaille avec du matériel allemand » mais d’explications médicales sur les dégâts occasionnés par le gaz MIC aux yeux des Bhopalis, il n’est pas vraiment question. « C’est que dans certains hôpitaux, on n’ose pas trop critiquer le gouvernement puisqu’il finance certains établissements », osera un témoin de la scène. Dont les propos prendront encore plus de sens un peu plus tard dans un hôpital spécialisé dans le cancer. « Nous n’avons rien à dire car aucune statistique n’existe sur les liens entre la fuite de gaz et les cancers », tranche le chef de service.

Les « gas victims », elles, sont partout. Dans les hôpitaux certes mais aussi et surtout dans les rues. Pas un moment sans qu’un badaud ne se présente comme souffrant des conséquences de la fuite du silo E610. Une souffrance physique mais surtout économique. Un discours qui ne convainc pas tout le monde. Et plus particulièrement le Dr Brandi Mishu, rencontré dans son bureau défraîchi de la faculté de médecine de l’université de Bhopal.

« Personne n’avait envisagé qu’une telle chose puisse arriver. Il n’y avait pas de plan d’action, déplore encore aujourd’hui le scientifique qui est chargé depuis 1985 par le gouvernement pour analyser les séquelles du drame. Le gaz est monté très vite et deux heures plus tard, il était redescendu. Il a surtout affecté les poumons, l’hémoglobine et a provoqué beaucoup de cataractes. Il a aussi pu rendre des gens cardiaques. Mais au risque de déplaire, je dois dire que trop de gens se disent victimes de la catastrophe. Par rapport à l’ampleur du nuage toxique, plusieurs centaines de milliers de malades, c’est exagéré. D’autant que les docteurs et les hôpitaux sont là pour les soigner et que nombre d’entre eux ne sont même jamais allés consulter pour connaître la véritable origine de leurs maux. Ils attendent seulement que l’aide leur tombe du ciel en affirmant être trop faibles pour chercher du travail à cause de leurs poumons affectés… »

Particulièrement remonté contre ceux qu’il considère comme des « profiteurs » ou des « fainéants », le Dr Mishu conteste aussi avec véhémence la théorie de l’eau contaminée qui provoquerait des maladies génétiques. « Après de longues recherches, j’ai transmis, en 2008, un rapport au gouvernement démontrant clairement que l’eau de Bhopal n’est pas contaminée. Le gaz ne se retrouve pas dans l’eau, ni dans la terre et donc encore moins dans la nourriture. Comment pourrait-il donc provoquer des maladies génétiques ? Comment est-il entré dans le corps humain ? Et donc, quel est le lien avec les malformations dont sont atteints certains enfants ?

Il n’y en a aucun, clame le médecin. S’il y a beaucoup d’enfants mal formés à Bhopal, c’est parce que la population est importante. Et pour ce qui est des cancers, mes chiffres prouvent que proportionnellement à la densité de la population de la ville, il y en a moins à Bhopal qu’à Bombay ou à Delhi. »

Et Brandi Mishu d’étayer sa conclusion par le fait que « partout où le sol était contaminé, de grandes bâches en plastique ont été étendues sur le sol afin que l’eau de pluie saine n’entre pas en contact avec des sols contaminés ou des nappes phréatiques affectées.

Et puis, un petit truc, lance-t-il, fier de son effet, partout où il y a des papillons, la flore est saine. Et il y a beaucoup de papillons à Bhopal… » Original certes mais quelque peu intrigant, voire inquiétant. D’autant que de nombreuses études sur le sujet démontrent que de grosses quantités de nickel et de mercure provenant de la friche industrielle polluent les sols du site et des alentours.

Pour le vérifier, une plongée dans l’un des bidonvilles les plus proches de l’ancien site de Union Carbide s’impose. Vestiges de la dernière mousson, les flaques d’eau succèdent à celles faites de boue. Les étrons abandonnés contre les parois des baraquements provoquent des haut-le-cœur. Les enfants pieds nus et sales jouent à s’attraper dans la plus grande insouciance, habitués qu’ils sont à côtoyer les vieilles ferrailles rouillées qui les entourent.

Symbole de l’importance de l’eau dans un tel endroit, trois mômes plongent dans une espèce de puits en construction sous le regard imposant d’un château d’eau en cours d’érection.

Un peu plus loin, un immense talus. L’odeur est insoutenable. Immondices et excréments se mélangent. Et entre deux couches de terre, le fameux plastique noir épais évoqué par le scientifique. Troué de partout, déchiré et surtout disparu par endroits, il a certainement dû jouer son rôle de filtre un jour. Mais plus maintenant. Eaux propres et impropres à la consommation peuvent donc se mixer sans la moindre difficulté. Il leur est aussi très aisé d’entrer en contact avec les résidus toxiques que l’usine a laissé pénétrer dans le sol durant des années. Avec les conséquences évidentes pour la santé publique.

Dans le bidonville, une jeune femme ouvre un robinet public pour remplir un récipient. « L’eau est bonne, lance-t-elle en arborant un large sourire. Elle est traitée. »

Peut-être. « Il est vrai qu’une grande partie de l’or bleu qui est acheminée dans la ville est traitée, réagit Gyanandra, membre d’une petite ONG locale. D’ailleurs, nous-mêmes, nous n’osons pas la boire n’importe où. »

Des craintes qui rejoignent celles exprimées depuis décembre 1984 par Greenpeace. L’association de protection de l’environnement réclame à cor et à cri que le site de l’usine racheté par Dow Chemical soit enfin assaini. En vain.

Et pendant ce temps, les gamins des bidonvilles de Bhopal continuent à sauter d’un fût de produit toxique à un autre. Sans danger, selon certains. Ils ne risquent rien.

Guerre ouverte entre associations de terrain et « m’as-tu-vu »

Une ruelle de terre dans un hameau de Bhopal. Aux bosses succèdent les trous. En quelques coups de guidon, les pilotes de mobylettes se transforment en rois du slalom. Soudain, au beau milieu des maisons aux façades passées et décrépies, un bâtiment tranche avec ses couleurs chatoyantes. Il est flambant neuf. Sur le perron, des officiels et des membres du personnel se bousculent. C’est la nouvelle aile de la maison d’accueil pour enfants handicapés Chingari Trust. Une ONG très populaire mais aussi très controversée de Bhopal. « Par jalousie », disent certains. « Par honnêteté et par souci du résultat », rétorquent les autres. La guerre des associations est ouverte. A la tête de ce Chingari Trust, se trouvent Champa Devi et Rasheeda Bee. A elles deux, ces femmes sont devenues les porte-drapeaux des victimes du « Hiroshima de l’industrie chimique ». Elles ont initié une campagne internationale. Elles se sont portées partie civile dans une action en justice demandant le nettoyage du site de Union Carbide ainsi que des compensations pour les familles affectées.

Fortes de leur popularité, Champa et Rasheeda ont décroché, en 2004, l’important prix Goldman récompensant de 125.000 dollars, une action en faveur de l’environnement. Cette somme leur a permis d’ouvrir leur Chingari Trust, cette maison d’accueil qui fournit des soins et des cours aux enfants handicapés qui n’y avaient pas accès.

« Je vis avec la tragédie du gaz depuis vingt-cinq ans, dit Champa Devi. Mon fils aîné a récemment eu un enfant qui est né sans palais. Ça n’est pas normal. Nous devons aider les gens dans le besoin. Nous amenons donc les parents qui viennent nous voir chez le médecin. Depuis notre création, nous avons déjà financé seize opérations. Dans notre nouvelle aile, nous allons pouvoir accueillir de nouveaux enfants. »

Rassemblés dans le local flambant neuf à l’occasion de son inauguration, plusieurs dizaines d’enfants ont en effet un besoin urgent de soin.

Malformations de la bouche, des jambes ou des mains côtoient handicaps mentaux légers ou lourds. Là un gamin se tape la tête sur le sol tandis qu’un autre échoue dans sa tentative de se mettre debout.

« Je viens ici avec ma fille de 7 ans depuis un an et demi, témoigne Tulika. Elle est née avec une déficience cérébrale due à un manque d’oxygène. Je suis très contente car je reçois de l’aide dans différents domaines. Médicaux bien sûr mais aussi éducatifs et sociaux. Et je vois ma fille progresser. »

Mais ce handicap est-il dû à la fuite de gaz ? « J’avais 12 ans ce jour-là et j’habitais à cinq minutes de Carbide, rétorque Tulika. Je m’en souviens encore car j’ai été en état de choc et je souffre de problèmes respiratoires. J’ai pu en garder des séquelles qui se sont transmises à ma fille. Mais ni moi ni personne ne peut le certifier, je le concède. » Le Chingari Trust a donc ses défenseurs.

Il est, en temps normal, plutôt difficile de voir la présidente du Trust, mais là, Rasheeda Bee pousse assez maladroitement un enfant afin de se trouver à l’avant-plan au moment où la caméra d’une équipe de télévision commence à tourner… Et c’est visiblement là le souci que d’autres associations actives sur le terrain ont avec « les deux divas de l’humanitaire ».

« Elles font du show mais ne sont dans leur maison d’enfants que quand il y a des caméras, lance Alok Pratap Singh, président de l’association Gas Pidit Punarwas Kendra. C’est ainsi qu’elles récoltent les dons et surtout les aides du gouvernement. Et ensuite, elles prennent la tête des manifestations antigouvernementales lors des commémorations de la catastrophe. Quel double jeu ! Où est leur indépendance ? »

« Nous distinguons tout simplement nos activités au sein de Chingari et celles que nous avons en tant que contestataires, rétorque laconiquement Champa Devi. Et, le 3 décembre prochain, nous serons toutes les deux en tête de la marche pour demander des aides plus importantes en faveur des victimes. »

Sur la terrasse de l’association, d’Abdul Jabbar, Gas Peedit Mahila Udhyog Sangathan, des gens attendent. Un homme pleure. « J’ai mon dossier médical avec moi, dit-il. Je viens chercher de l’aide car je ne sais pas où aller. J’ai un cancer mais je ne reçois pas d’aide. Je crois qu’ici on va pouvoir m’aider. »

« C’est surtout dans les domaines médicaux et économiques que les gens ont besoin d’aide, affirme le contestataire Abdul Jabbar, derrière ses grosses lunettes. Ils veulent se tenir debout mais n’en ont pas les moyens. Nous, nous essayons de les guider avec nos moyens, qui sont limités. Contrairement à d’autres, nous n’avons pas la presse derrière nous. Nous donnons, par exemple, des formations en couture et en informatique afin que les victimes puissent ensuite gagner leur indépendance économique. »

Fort de son expérience longue de 25 ans, Abdul Jabbar pose un constat alarmant. « Les victimes de la première génération souffraient essentiellement des poumons et des yeux. Chez les enfants de la nouvelle génération, je constate un nombre croissant de malformations. Or, depuis 1992, le gouvernement a stoppé le décompte des victimes. Que va-t-il advenir de ces enfants ? Nous allons à nouveau devoir secouer le gouvernement pour qu’il se bouge. »

Témoignage

Les yeux de Mahima

Mahima a quatre ans. Elle est l’une des plus jeunes victimes de la fuite de gaz mais n’en a pas le statut. Pourtant, comme le dit sa grand-mère, « elle souffre tout le temps. De problèmes respiratoires, comme la majorité des Bhopalis ». Mais son mal principal est ailleurs. « Mahima est aveugle ». « Au moment de la catastrophe, nous habitions à deux kilomètres de l’usine, relate la grand-mère. Nous étions dans le sens du vent. Nous n’avons donc pas pu éviter le nuage toxique. Depuis, nous souffrons de problèmes génétiques. Les médecins ont dit à ma fille que c’est pour ça que Mahima est aveugle. »

Blottie contre sa maman vêtue de fuchsia, la petite semble gênée voire désolée. « Il faut quelqu’un en permanence avec elle, dit la grand-mère. En rue, tout le monde se moque d’elle. En plus, elle ne peut pas aller à l’école : il lui faudrait un assistant, que nous ne pouvons pas payer. »

DELEPIERRE,FREDERIC
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